Ultra-trail : « Je me suis tout de suite amusé là-dedans, ça dépasse la raison », confie François D’Haene

INTERVIEW DU LUNDI Récent vainqueur de la Hardrock 100 et de l’UTMB, le coureur de 35 ans raconte comment il s’est tourné, dès l’adolescence, vers cette discipline « magique » qu’est l’ultra-trail

Propos recueillis par Jérémy Laugier
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Ultra-trail : François D'Haene se prête au jeu du « Tu préfères » — 20 Minutes
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, place à l’ultra-traileur François D’Haene.
  • Le coureur savoyard de 35 ans a signé cette saison un doublé inédit Hardrock 100-UTMB, deux ultras de 160 et 171 km à seulement six semaines d’intervalle.
  • L’athlète du Team Salomon, viticulteur en dehors de l’ultra-trail, raconte sa passion, née dès l’adolescence, pour sa fascinante discipline.

Plus que jamais, François D'Haene a survolé le monde de l’ultra-trail cet été. Son périlleux challenge d’enchaîner, en seulement six semaines, la Hardrock 100 aux Etats-Unis (160 km et 10.000 m de dénivelé positif) et l'Ultra-Trail du Mont-Blanc (171 km, 10.000 m de D +) a été un triomphe.

Dans un entretien d’une heure accordé à 20 Minutes, le 5 octobre au Salomon Store de Lyon, le coureur de 35 ans, quadruple vainqueur de l’UTMB mais aussi de la Diagonale des Fous à La Réunion (165 km), est revenu sur ces nouveaux succès de prestige. Père de trois enfants, celui qui réside désormais à Arêches-Beaufort (Savoie) raconte aussi comment il a allié sa passion pour l’aventure en montagne à son activité de kiné puis de viticulteur dans le Beaujolais avec son épouse.

Comment avez-vous découvert cette discipline de l’ultra-trail, à une époque où elle était encore méconnue du grand public ?

En 2003, je suis allé assister à la première édition de l’UTMB à Chamonix (Haute-Savoie). Je me suis dit : « Attends, les gars courent pendant 24 heures, alors que dans mon club d’athlé, on nous dit que les sorties de 20 km sont trop dures ». Ça dépasse la raison et j’ai eu envie de suivre mon instinct et d’essayer ce truc génial. Je n’ai jamais eu envie de m’entraîner pour être performant sur des formats plus courts. L’ultra-trail, c’était la voie naturelle pour moi. Je me suis tout de suite amusé là-dedans et je sentais que mon corps était fait pour ça.

Le 28 août à Chamonix, François D'Haene s'est offert le 4e UTMB de sa carrière, une performance inédite sur le circuit.
Le 28 août à Chamonix, François D'Haene s'est offert le 4e UTMB de sa carrière, une performance inédite sur le circuit. - Laurent Salino / UTMB

Comment peut-on se tourner vraiment vers un sport aussi extrême quand on est encore adolescent ?

A 17 ans, avec des copains du cross, je m’éclatais à faire des espèces de transhumances de 70 km par le massif de la Chartreuse entre Chambéry et Grenoble. Personne n’appelait ça du trail à l’époque. On courait tant qu’on pouvait puis on explosait. On a parfois pris des hypoglycémies de malade. Mais ça nous faisait kiffer : on mettait notre frontale le matin, et en avant dans la montagne. Je ne suis pas sûr que je racontais ça à mes parents (sourire).

Vous avez remporté votre premier UTMB à 26 ans puis la Diagonale des Fous une année plus tard. On a la sensation que ces deux courses sont ensuite devenues le fil rouge de votre carrière…

Disons qu’à cette période, il n’y avait pas non plus 15.000 courses d’ultra. Ces deux-là étaient déjà enivrantes. Encore aujourd’hui, quand j’explique à mes enfants que je vais traverser trois pays en faisant tout le tour du Mont-Blanc, je sens à quel point c’est un moment magique, tout comme se lancer sur la Diagonale des Fous ou le GR20 en Corse. Ce sont des endroits qui transpirent l’aventure, des itinéraires qui resteront gravés en moi.

François D'Haene avait obtenu le record de la traversée du GR20 (180 km et 14.000 m de D+ en 31h06) en 2016. Un record battu en juin dernier par le traileur corse Lambert Santelli.
François D'Haene avait obtenu le record de la traversée du GR20 (180 km et 14.000 m de D+ en 31h06) en 2016. Un record battu en juin dernier par le traileur corse Lambert Santelli. - Droz Photo Salomon

Avez-vous déjà remporté un ultra-trail d’envergure en finissant aussi éreinté que sur ce dernier UTMB ?

Oui, j’ai même déjà été plus loin en 2016 à La Réunion. C’était du costaud : j’avais connu un passage de crampes de trois ou quatre heures. Figurez-vous que je descendais même en marche arrière à la fin car ça me faisait moins ressentir ces crampes (sourire). Là, j’ai vite senti que mes jambes se raidissaient et les descentes étaient difficiles. Mais encore heureux que ce soit dur de boucler 171 km, surtout six semaines après ma première, la Hardrock 100, en super haute altitude et avec le décalage horaire.

Il y avait clairement une grosse prise de risques et c’est ce qui m’intéresse. Je savais que je n’avais pas mis toutes les chances de mon côté pour l’emporter à Chamonix, mon challenge était là. Je voulais aller au bout de l’aventure en terminant l’UTMB, mais je ne croyais pas forcément à la première place.

Sauf que vous êtes une machine à gagner, avec 10 succès sur vos 12 participations aux plus prestigieux ultras dans le monde depuis dix ans…

Au fond de moi, ce n’est pas vraiment mon but de gagner ces courses. Je ne vais pas nier que je suis compétiteur et intéressé par le fait de jouer contre les autres ainsi que par la performance. Mais ce qui me motive le plus, c’est de relever des challenges et d’emmener mon corps finir la boucle. Il n’y a qu’à voir le sourire de satisfaction de chaque bonhomme qui franchit la ligne d’arrivée d’un ultra, du premier au dernier… Ce sourire doit être plus important dans ton cœur que ton chrono et ta place. Jouer la gagne, c’est la cerise sur le gâteau. Mais je ne pars que dans l’optique de finir ma course. C’est peut-être aussi pour ça que je gagne.

François D'Haene, ici lors d'une session d'entraînement dans le Beaufortain, où il réside désormais durant toute l'année.
François D'Haene, ici lors d'une session d'entraînement dans le Beaufortain, où il réside désormais durant toute l'année. - @jsaragossa / Salomon

Pour quelqu’un qui est à ce point habitué à gagner, comment avez-vous vécu votre défaillance en mai sous 40°C au Cap-Vert, avec ces 115 km bouclés en près de 29 heures ?

Pour moi, c’était une course de préparation que je prévoyais de faire tranquillement en 13 heures. Mais j’avais chopé un virus trois semaines avant le départ et mon corps s’est retrouvé dans un état limite. J’ai fait une erreur : peu de temps après une grosse infection virale, tu ne t’alignes pas sur un ultra. Si je ne voulais que gagner, ça aurait été facile d’abandonner au moment où j’avais trois heures d’avance sur le deuxième. Mais j’étais là pour découvrir tous les sentiers et finir ce challenge.

Au total, je me suis arrêté huit heures, et à un moment, j’ai même mis trois heures pour faire les 800 derniers mètres afin de rejoindre un ravitaillement. Mon corps était une crampe (rires). Je retiens que j’ai vécu des moments géniaux sur les camps de base avec les bénévoles. Je suis allé au bout de mon aventure et c’était une expérience à prendre.

Niveau aventures, avez-vous le sentiment d’avoir franchi un cap avec tous ces projets off organisés notamment sur le GR20 ou aux Etats-Unis ?

Oui, j’ai besoin des compétitions mais aussi de ces défis off avec des amis proches. C’est un bon équilibre que j’essaie de garder. Même l’hiver dernier, je me suis éclaté en ski de rando en faisant les 10.000 m de dénivelé positif de la Pierra Menta d’une traite, en 17 heures. Décrocher un record n’est pas ma motivation. En 2017 au John Muir Trail (359 km et 14.630 m de D + en Californie), j’ai mis plus de 12 heures au record, mais j’y suis allé parce que c’est l’un des plus beaux sentiers du monde. Vous voulez vous dépayser, allez là-bas ! 

Pareil en 2019 quand j’ai voulu aller « faire mumuse » dans les Rocheuses du nord des Etats-Unis avec le Pacific Crest Trail (900 km et 35.000 m de D +). On n’est pas allé au bout mais pour moi, le challenge est réussi : on s’est dépassé, on a quand même fait 450 bornes, on a bien joué jusqu’aux limites de la météo et on a su s’arrêter avant qu’un truc dramatique n’arrive. Quand tu te prends 70 cm de neige en trois heures, tu ne fais pas le malin…

A l'image de la célébration de son succès cette année sur l'UTMB, François D'Haene est conscient de la forte évolution de l'ultra-trail sur le plan médiatique depuis dix ans.
A l'image de la célébration de son succès cette année sur l'UTMB, François D'Haene est conscient de la forte évolution de l'ultra-trail sur le plan médiatique depuis dix ans. - Laurent Salino / UTMB

Avez-vous parfois songé à arrêter votre activité professionnelle de kiné puis de viticulteur pour vous consacrer à 100 % à la pratique de l’ultra-trail ?

Non, j’ai besoin de ce fonctionnement-là. On essaie d’aseptiser l’ultra, de nous faire croire qu’en dix ans, les courses sont devenues dix fois plus rapides et qu’il faut être athlète à 100 % pour l’emporter. J’essaie de montrer que c’est faux, que ce sport n’a pas tant changé que ça. 

On n’est pas obligé de s’imposer à tout prix les contraintes d’un athlète de haut niveau pour finir un ultra, ni même pour le gagner. D’ailleurs, sur les podiums, on retrouve certaines têtes qui étaient déjà là il y a dix ans, qui ont souvent un métier par ailleurs ainsi que des enfants. Oui, la discipline a évolué et elle a pris de l’ampleur et de la médiatisation, mais ses valeurs ne sont pas obligées d’évoluer.

Même Kilian Jornet avait dû s'incliner face à son coéquipier au sein du Team Salomon François D'Haene, lors d'une édition 2017 d'anthologie de l'UTMB.
Même Kilian Jornet avait dû s'incliner face à son coéquipier au sein du Team Salomon François D'Haene, lors d'une édition 2017 d'anthologie de l'UTMB. - Franck Oddoux/UTMB

Après votre quatrième sacre sur l’UTMB, Kilian Jornet a évoqué la notion de « GOAT », de plus grand ultra-traileur de tous les temps, vous concernant. Vous tenez à devenir le meilleur de l’histoire ?

(Sourire) Je pense que Kilian était juste content de voir que j’avais réussi mon challenge Hardrock 100-UTMB. On s’entend très bien et il y a une bonne émulation entre nous. Moi, j’essaie juste de faire en sorte que l’ultra-trail reste ce qu’il était, que le meilleur de ce sport vive la même aventure que le dernier d’une course. J’essaie de contribuer à ce qu’on « n’athlétise » pas trop cette discipline-là. Il faut par exemple faire attention à l’impact que pourrait avoir un jour l’organisation d’une épreuve d’ultra sur des Jeux olympiques ou des championnats du monde.