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Craig O’Shannessy, le spécialiste des datas qui imagine déjà le futur du tennis

Roland-Garros : Craig O’Shannessy, le spécialiste des datas qui imagine déjà le futur du tennis

minority reportL’Australien de 59 ans a été le premier coach à intégrer les datas dans ses analyses, dans les années 1990. Depuis, il ne cesse d’approfondir sa méthode, et conseille des joueurs, dont le Français Giovanni Mpetshi Perricard
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • Craig O’Shannessy, qui a récemment intégré le staff du Français Giovanni Mpetshi Perricard, présente un profil rare sur le circuit. Il est le pionnier de l’utilisation des données dans le tennis pro.
  • Cet Australien de 59 ans a développé ses propres méthodes d’analyse statistique dès 1991, en constatant que les statistiques officielles ne lui « apprenaient pas grand-chose », et a créé le logiciel « Dartfish Match Tagging » qui permet de cartographier ce qui se passe sur le court.
  • Rencontré à Roland-Garros, il nous parle de ses méthodes et de ce que va apporter dans ce sport l’intelligence artificielle, qu’il commence à intégrer dans son travail sur ce tournoi.

A Roland-Garros,

Il y avait du nouveau cette année dans le box de Giovanni Mpetshi Perricard à Roland. Greg Rusedski, bien sûr, devenu son coach le mois dernier. A ses côtés, une tête moins connue, en tout cas pour ceux qui suivent le tennis de plus loin. Calvitie assumée et physique d’athlète, Craig O’Shannessy a souvent donné de la voix pour encourager le jeune Français, auteur d’un magnifique début de match face à Novak Djokovic avant de baisser pavillon. Cet Australien de 59 ans n’est pas n’importe qui, il est the spécialiste de l’utilisation des datas sur le circuit. On peut même dire que c’est lui qui les a introduites.

Self made data scientist

Ancien joueur de bon niveau dans le championnat universitaire américain, O’Shannessy s’est rapidement trouvé une vocation de coach. Dès l’âge de 24 ans, il a pris en main des juniors dans un club. Cette même année 1991 étaient publiées les toutes premières statistiques officielles dans le tennis professionnel. Curieux, notre homme a commencé à regarder, pour se rendre compte… qu’elles ne lui apprenaient pas grand-chose sur le match qui venait de se dérouler. Alors il s’est dit qu’il allait faire à sa manière.

« J’ai commencé à prendre des notes à la main pour consigner des informations issues des matchs, qu’ils soient diffusés à la télévision ou disputés par les jeunes que j’entraînais, nous raconte-t-il, attablé dans un coin tranquille de l’immense centre de presse du tournoi parisien. Je voulais savoir ce que mes joueurs faisaient de bien et de pas bien, et surtout, comment organiser le terrain d’entraînement ensuite, comment comprendre leur jeu et l’améliorer, et rendre l’entraînement plus efficace plutôt que de simplement aller frapper des balles sans but et sans fin. Je voulais qu’on travaille des schémas de jeu qui se produisent réellement en match. »

Derrière l’une des plus surprenantes défaites de Nadal

Passionné par ce monde nouveau qui s’ouvre à lui, il persévère et ses méthodes commencent à trouver un écho dans la presse spécialisée. Il publie des articles pour le site de l’ATP, puis c’est le New York Times qui frappe à sa porte. Bingo. « Non seulement je faisais des recherches analytiques, mais j’avais une tribune, un espace pour publier ces analyses qui pouvaient toucher un très large public », pose-t-il. Il ne cessera plus jamais, ensuite, de chercher comment améliorer la récolte des données. Ses travaux, qui constituent une vraie mine d’or pour qui veut bien s’y plonger, sont aujourd’hui tous consignés sur son site, « Brain game tennis ».

Dans la première décennie des années 2000, l’Australien développe un logiciel appelé « Dartfish Match Tagging ». Un outil révolutionnaire, qui permet de cartographier ce qui se passe sur le court. « J’affichais le match sur la moitié de mon écran, et sur l’autre j’avais des boutons avec différentes fonctionnalités, en fonction de ce qui se passait pendant le point, détaille-t-il. Je cliquais et ça générait un rapport détaillé à la fin. »

Peu à peu, les joueurs s’intéressent et Craig O’Shannessy commence à en conseiller spécifiquement quelques-uns. Pour les aider à progresser comme pour les préparer à leurs futurs adversaires. L’un de ses premiers gros coups, il le signe avec Dustin Brown. L’Allemand d’origine jamaïcaine, 30 ans et 102e mondial, élimine à la surprise générale Rafael Nadal au deuxième tour de Wimbledon en 2015. Quatre sets durant, le double vainqueur du tournoi se fait prendre à la gorge à la moindre occasion. Brown monte 85 fois (!) au filet, pour 49 points gagnés. « Un chaos organisé », s’amusera après coup O’Shannessy, ravi de voir son plan de bataille fonctionner à merveille.

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L’analyste travaillera par la suite avec l’équipe de Novak Djokovic de 2017 à 2019, puis avec Matteo Berrettini, notamment en 2021 quand l’Italien est entré dans le top 10 mondial après avoir atteint la finale de Wim’. Ne pas s’y tromper pour autant. L’analyse des données n’est évidemment pas un coup de baguette magique, qui permettrait à n’importe qui ou presque de taper l’un des meilleurs joueurs de l’histoire. Elle est simplement un moyen d’y voir parfois plus clair, de débloquer un aspect précis du jeu ou de repérer des choses qui ont de grandes chances de se produire sur un court.

Quand on lui demande de présenter son métier, le solide quinqua fait le parallèle avec le film « Moneyball » (« Le Stratège » en VF), dans lequel Brad Pitt incarne Billy Beane, un manager de baseball qui révolutionne le recrutement de son équipe grâce aux statistiques. « Il y a des joueurs rapides, des joueurs lents, des grands, des petits, mais il existe des tendances universelles qui s’appliquent à tous les niveaux de joueurs, développe-t-il. Le tennis, c’est 70 % d’erreurs pour tout le monde. Le numéro 1 mondial ne remporte que 55 % des points chaque année. »

Le plan de Mpetshi face à Djoko

L’Australien dresse un autre constat : l’échange le plus courant ne comporte qu’un seul coup de raquette de chaque côté. « La plupart des gens pensent que c’est entre quatre et six coups, mais c’est en fait un seul chacun. Ça représente 30 % des points, professe-t-il. Et c’est le joueur qui remporte le plus d’échanges courts, c’est-à-dire entre un et quatre coups, qui gagne le match dans plus de 90 % des cas. » Normal, car ils représentent 70 % des échanges dans le tennis (20 % durent entre 5 et 8 coups, et 10 % 9 coups ou plus).

A partir de tout cet attirail de chiffres, qu’il met en perspective avec ce que son joueur produit sur le court, O’Shannessy détermine ce qu’il faut ensuite bosser à la vidéo. « Elle est essentielle, appuie-t-il. Il n’y a rien de plus important que de montrer à un joueur ce qu’il fait bien. Le système va mettre en évidence les points positifs, avec des petits drapeaux verts, et les points négatifs, avec des petits drapeaux rouges. On regarde ça ensemble, et on avance. »

Craig et Nole après la victoire du Serbe à l'US Open, en 2018
Craig et Nole après la victoire du Serbe à l'US Open, en 2018  - Instagram / Capture d'écran 20 Minutes

En ce lundi, l’Australien termine tout juste le montage d’une vidéo à destination de Mpetshi Perricard, au lendemain de son match face à Djoko. « Elle porte sur ses retours suivis d’un coup supplémentaire. Hier [dimanche], il était trop sur la défensive. Il ne faisait pas assez avec ses retours, donc sur le coup d’après il se trouvait en difficulté. »

On lui demande alors quel était le plan pour embêter l’homme aux 24 victoires en Grand Chelem. Il sourit : « Pour Giovanni, quel que soit l’adversaire, le plan est d’être l’agresseur. Servir et monter souvent au filet. Et si l’échange s’installe, de rester près de la ligne de fond et de ne pas se laisser repousser, parce que quand on est grand comme lui, les déplacements sont difficiles. S’il peut rester davantage près de la ligne de fond, prendre la balle tôt et s’appuyer sur la balle, il dictera davantage le jeu et n’aura pas à courir autant. »

Et l’IA arrive…

Pour appuyer son propos, Craig indique que le Français n’a remporté que 33 % des échanges du fond de court. « Exactement ce que j’avais prédit », ajoute-t-il. Le débrief qui s’annonce sera instructif pour le joueur de 22 ans, toujours en train d’apprendre comment tirer le meilleur parti de sa puissance phénoménale. L’apport de l’intelligence artificielle y contribuera aussi, O’Shannessy en est convaincu.

Sur ce Roland, notre homme utilise l’IA pour la première fois. « C’est phénoménal », s’emballe-t-il. Il rentre les rapports de match très détaillés fournis par l’organisation dans la machine, avec des prompts spécifiques, et peut ainsi avoir accès à des données « encore plus pertinentes » en quelques minutes seulement, là où il lui fallait des heures.

« L’IA est l’avenir du tennis, à 100 %, croit-il. Ça va rendre notre flux de travail incroyablement rapide, et on va pouvoir en apprendre encore plus sur les données. Pour l’instant, je l’utilise simplement pour en collecter, mais il y a plein d’autres choses qu’elle permettra de faire, notamment avec la vidéo. »

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L’avenir dira s’il est dans le vrai. En attendant, la Fédération italienne a fait appel à son expertise pour dispenser des formations à des entraîneurs locaux. Les Slovènes, qui cherchent peut-être comment faire émerger un Pogacar du tennis, l’ont fait venir aussi. Et quand il n’est pas en voyage, Craig O’Shannessy passe du temps à étudier un nouvel outil en train d’être mis au point. Mais chut, on n’en saura pas plus pour le moment.