Coronavirus : « Découvrir la montagne autrement » en ski de randonnée, une tendance forte au-delà de cet hiver spécial ?

HORS-TERRAIN En raison de la fermeture des remontées mécaniques, le ski de randonnée est en plein essor cette saison en France

Jérémy Laugier

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Le ski de randonnée est la discipline en vogue, cet hiver dans les Alpes.
Le ski de randonnée est la discipline en vogue, cet hiver dans les Alpes. — Mathis Decroux
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Il y aurait plus de 200.000 pratiquants en France du ski de randonnée, une discipline à la fois exigeante et méconnue, qui séduit cet hiver de nombreux skieurs alpins frustrés par la fermeture des remontées mécaniques.
  • Après avoir généré un réel engouement en pleine crise du Covid-19, son avenir est-il voué à un retour à la confidentialité dans un an, en cas de « saison normale » en station ?

Qui sont ces dizaines de skieurs longeant une piste, parmi lesquels Lucien (7 ans) et Titouan (9 ans), un dimanche matin de janvier à Combloux ( Haute-Savoie) ? La saison blanche du ski alpin en France, en raison des remontées mécaniques fermées, a poussé ces deux enfants, qui habitent Sallanches à accompagner encore plus souvent leurs parents en sortie ski de randonnée.

« Le contexte du Covid-19 ne nous pénalise pas tant que ça pour la pratique du ski, reconnaît leur maman Erika. Pour nous, c’est une punition d’aller en station, on le fait quand la famille parisienne débarque ! On aime l’effort à la montée et skier dans des endroits plus sauvages, là où la neige est meilleure. » Avec un risque d’avalanche niveau 4 sur 5 ce jour-là, elle a opté pour une sortie familiale, que la station de Combloux propose en traçant et en sécurisant des itinéraires de montée chaque mercredi, samedi et dimanche.

Du ski fitness sécurisé au redoutable ski de pente raide, les possibilités sont vastes dans le ski de rando.
Du ski fitness sécurisé au redoutable ski de pente raide, les possibilités sont vastes dans le ski de rando. - Clément Hudry

« Un intérêt croissant pour la nature et les sports à efforts »

« Il y a plusieurs formes de ski de rando, constate Jean-Marc Simon, directeur général du Syndicat national des moniteurs du ski français. Il faut distinguer cette pratique assez récente du ski fitness, où tout est balisé en bord de pistes, par rapport au ski de rando originel, destiné à des personnes avisées ayant une certaine autonomie. » Celui-ci constate que dans cette saison si spéciale, les moniteurs de l’ESF ont dû diversifier leur offre « pour maintenir une activité globale autour de 10 % », notamment en encadrant des sorties en ski de rando.

Du côté de la marque Dynafit, leader européen pour le matériel de ski de rando, le directeur de la filiale française Pierre-Jean Touchard constate des ventes multipliées par cinq en décembre et janvier. « Sur tout l’hiver, on va être sur une très forte croissance de +20 ou +25 %, contre +3 % en moyenne les années précédentes, indique-t-il. C’est évidemment révélateur d’une tendance puisque jusqu’à la fin des années 1990, le ski de rando était quasi exclusivement pratiqué par des montagnards quadragénaires. L’évolution de la société, qui tend vers un intérêt croissant pour la nature et les sports à efforts, a conduit à la féminisation et au rajeunissement de la pratique. »

La pratique du ski de rando séduit de plus en plus de jeunes, et de femmes, depuis quelques années.
La pratique du ski de rando séduit de plus en plus de jeunes, et de femmes, depuis quelques années. - Clément Hudry

Des magasins de location pris d’assaut

Pierre-Jean Touchard estime qu’il y a entre 200.000 et 250.000 pratiquants de ski de rando en France aujourd’hui, soit deux fois plus qu’il y a 20 ans. Codirectrice du magasin Mabboux sport sur la station de Combloux, Aurélia Isoux perçoit également l’attrait pour cette discipline cet hiver, avec un stock pris d’assaut comme c’est le cas pour tant d’autres loueurs à la montagne : « Nous avons comme d’habitude 20 paires de skis de rando à louer, ce qui suffit largement sur une saison classique. Mais dès les fêtes de Noël, on a dû mettre sur liste d’attente une vingtaine de personnes chaque jour. Il était malheureusement déjà trop tard pour tenter de renflouer notre stock. »

Justement, la perspective optimiste d’un retour à « une saison classique », avec la réouverture des remontées mécaniques, s’accompagnera-t-elle forcément d’un coup d’arrêt pour la discipline en vogue en 2020-2021 ? « Maintenant qu’on a pris goût au ski de rando, en raison de ce contexte inédit subi, on ne se voit pas retourner à l’alpin, indiquent François (42 ans) et Coralie (33 ans), deux Haut-Savoyards convertis. On enchaîne de belles et éprouvantes balades tout l’hiver, et on se régale en descente avec cette poudreuse. En station, on se sent plus restreints, et il y a ce coût colossal des forfaits. »

Le ski de randonnée peut garantir des sensations en descente.
Le ski de randonnée peut garantir des sensations en descente. - Fredrik Marmsater Photography LLC/Dynafit

Decathlon contribue à démocratiser la discipline en 2018

L’un des freins au ski de rando reste justement le critère économique. Entre les chaussures, les skis, les fixations, les indispensables peaux de phoque, ainsi que les éléments « basiques » pour sécuriser sa sortie, on arrive à une fourchette de prix à l’achat entre 1.200 et 2.500 euros. Autant dire qu’à ce tarif, on a intérêt d’être sûr d’aimer crapahuter dans la neige avant d’investir. En 2018, Decathlon a un peu adouci cette donne-là en se lançant pour de bon sur ce marché, qui reste « une ultra niche », dixit Pierre-Jean Touchard. Avec ses tarifs très compétitifs, la marque Wed’ze contribue donc aussi à démocratiser la discipline. Au point d’en faire un rival crédible de l’alpin à (très) long terme ?

« Non, les gens ne vont pas abandonner les stations comme ça, mais cette saison va accélérer les envies de mixer les pratiques, analyse Niels Martin, directeur adjoint de la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), qui lance chaque mardi et jeudi (19 heures) un webinaire pour initier le grand public au ski de rando. Comme il y a presque un monde entre le ski fitness sécurisé et le ski de pente raide, les possibilités sont vastes. »

Des skieurs auparavant considérés comme « nuisibles » par les stations

Jean-Marc Simon l’assure : « Il y aura un avant et un après coronavirus pour le ski de rando. Beaucoup de gens ont pleinement réalisé qu’on peut découvrir la montagne autrement, loin des grandes foules en station. Ça va rester une tendance marginale mais je ne vois pas les nouveaux pratiquants du ski de rando délaisser cette discipline sous prétexte du retour des remontées mécaniques. »

Pour Pierre-Jean Touchard, cet engouement « va rester aussi élevé l’hiver prochain ». « Il y a dix ans, les skieurs de randonnée étaient considérés comme nuisibles par les stations car ils ne payaient pas de forfait, se souvient-il. La situation s’est complètement inversée : les stations ont compris depuis peu qu’elles doivent diversifier leur offre, comme lorsqu’elles ont intégré des restaurants étoilés. » La comparaison la plus noble qui soit pour le ski de rando, grand gagnant malgré lui d’une saison covidée.