E-sport: « Il y a encore beaucoup de choses à structurer », observent Matthieu Péché et Gauthier Klauss

HORS-TERRAIN Matthieu Péché et Gauthier Klauss, médaillés olympiques et champions du monde en canoë biplace, s’occupent désormais des sections Counter-Strike, Rocket League et Fortnite chez Vitality

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Matthieu Péché et Gauthier Klauss chez Vitality
Matthieu Péché et Gauthier Klauss chez Vitality — Vitality
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », « 20 Minutes » explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor. 
  • Gauthier Klauss et Matthieu Péché, médaillés olympiques en canoë-kayak, sont désormais managers au sein de Vitality, la plus grande formation d’e-sport en France.
  • Ils nous racontent comment ils sont arrivés à l’e-sport et ce qu’ils tentent d’apporter aux joueurs.

On les avait quittés en septembre 2018, avec une vidéo dans laquelle ils découpaient symboliquement leur canoë en deux pour acter la fin d’une aventure démarrée 20 ans plus tôt. Mathieu Péché et Gauthier Klauss, médaillés de bronze aux JO 2016 à Rio et champions du monde un an plus tard à Pau, n’avaient pas d’autre choix que d’arrêter. Leur discipline, le C2, était purement et simplement rayée de la carte par la Fédération internationale.

Deux ans plus tard, changement de décor. Fini le grand air et les bassins, voilà les deux compères réunis chez Vitality, l’une des plus grosses structures d’e-sport du monde. Matthieu Péché, manager général de la section Counter-Strike, est arrivé en juin 2019. Gauthier Klauss l’a rejoint en novembre dernier pour prendre en charge les équipes Fortnite et Rocket League. Comment ces anciens sportifs de haut niveau ont-ils fait le saut dans ce nouveau monde ? Qu’apportent-ils ? Nous les avons interrogés au Stade de France, où « Vita » a pris ses quartiers depuis l’an dernier.

Etre réunis chez Vitality, vous en parliez depuis longtemps ?

Gauthier Klauss : Sur la fin de notre carrière, on en avait parlé un peu avec Matthieu, on s’était dit que l’e-sport était un domaine qui portait, avec un potentiel de fou. Ça nous intéressait mais à aucun moment on s’était dit qu’on irait ensemble chez Vitality. Ce n’était pas concret. Personnellement, j’ai rencontré Fabien [Fabien « Neo » Devide, fondateur et directeur de la structure avec Nicolas Maurer] chez Arnaud Assoumani [champion paralympique de saut en longueur 2008]. Je lui avais dit que si un jour il avait besoin de se structurer, d’un directeur sportif ou autre, j’étais motivé pour m’investir.

Vous aviez tous les deux l’envie, pour votre après-carrière, d’avoir un rôle comme ça de directeur sportif ? Pas forcément dans l’e-sport d’ailleurs…

Matthieu Péché : Ce n’était pas prémédité pour moi ce rôle de manager. J’avais une appétence pour l’e-sport, je me suis pris au jeu à regarder les Worlds de LoL [les championnat du monde de League of Legends] par exemple, mais je n’avais pas trop conscience de l’ampleur que ça avait. Ensuite, j’étais curieux de voir comment c’était inside, et « Neo » m’a contacté. Il y avait cette opportunité de devenir manager de CS : GO [Counter Strike global offensive], car celui qui était en poste s’en allait et ils voulaient aller chercher autre chose, voir un peu plus loin. Comme nous dans le sport traditionnel, il y a un moment où on a tous le même niveau et on cherche le petit truc qui va faire la différence. L’e-sport en est là dans son histoire, ils essaient de regarder ce qui se fait ailleurs, surtout au niveau entraînement, rigueur, cadre de vie.

GK : De mon côté, ce que je recherche, c’est de l’émotion, appartenir à un groupe, aller chercher de la perf et devenir le meilleur du monde dans un domaine.

Est-ce qu’il faut se débarrasser d’images péjoratives qu’on peut avoir avant d’arriver dans l’e-sport ?

GK : Moi j’avais quelques préjugés, un peu comme tout le monde je pense – et il y en a énormément qui les ont encore –, mais j’étais persuadé au fond de moi qu’il y avait du potentiel et des choses à faire, que le tableau n’était pas aussi noir qu’on pouvait le dresser. C’est pour ça que j’ai creusé, que je suis allé chercher des infos.

MP : De mon côté je n’avais pas forcément de préjugés, c’est juste que je ne savais rien de tout ça. Du coup ça m’intéressait, pas juste de regarder des mecs jouer, mais voir comment ils se préparaient, comment ça fonctionnait. J’ai dit ok pour le poste un dimanche, et le lundi je m’envolais pour un bootcamp où les joueurs étaient réunis. Je suis arrivé dans un monde où les mecs parlaient un langage inconnu pour moi. C’est comme quand tu arrives dans une entreprise, avec un vocabulaire qui lui est propre, il faut apprendre à le maîtriser. J’ai joué, aussi, pour comprendre par où les mecs passent, ce qu’ils vivent, pour derrière voir où je pouvais appuyer et mettre en place une méthode de travail.

Comment est-ce qu’on acquiert les codes ?

MP : Ça va assez vite finalement, et il le faut parce que c’est toi qui viens dans leur monde donc c’est à toi de t’adapter. Et ensuite tu apportes des bouts de ton monde pour les faire évoluer. Je n’ai pas vocation à les faire devenir de super athlètes qui soulèvent 150 kg au développé-couché. Ce n’est pas le but du jeu. Ils étaient déjà performants avant que j’arrive, mon but est qu’ils le soient sur le long terme, en apportant des petits plus. Nos entraîneurs avaient l’habitude de dire qu’il faut toujours faire un peu plus que les autres, et surtout, le faire mieux.

Vous leur apportez quoi, justement ? Un accompagnement à la performance ?

MP : C’est ça. Un cadre. Fixer des horaires, leur donner des objectifs à court et moyen terme, et leur expliquer pourquoi ils se lèvent. Ce matin ça va être sport à 10 heures, pourquoi ? Ce midi on va manger 12 heures, pourquoi cet horaire et pas 13 heures ? Parce qu’on s’adapte au lendemain, où il y a match à 16 heures, il faudra avoir digéré. Pourquoi rentrer à l’hôtel à 20 heures et pas à 23 heures ? Parce qu’il faut se reposer, et que les heures avant minuit sont les plus importantes. On reprend les bases et on leur explique. Ça peut paraître des petits détails, mais tout ça explique pourquoi après on va être meilleurs que les autres.

GK : Parfois j’ai l’impression qu’ils prennent certains matchs un peu à la légère. Je veux changer ça. Moi quand je me lève le matin, c’est jour de match quoi ! T’es chaud, t’as envie de mettre ton maillot direct… J’ai envie qu’ils adoptent cet état d’esprit en permanence. Là en ce moment je suis en train de leur amener énormément de choses sur l’avant-match, les débriefings, etc. Ils ont quelques carences là-dessus. Matthieu et moi on est de vrais compétiteurs. On va chercher au bout du bout, tout ce qu’on peut, c’est ce qu’on a toujours fait dans notre carrière. Il n’y a que la place de numéro 1 qui compte. C’est ça qu’on veut transmettre aux joueurs. La deuxième chose, c’est les protéger sur leur hygiène de vie. Ça rejoint ce que Matthieu a dit. Le cadre qu’on leur apporte, parce qu’ils ne se rendent pas compte de l’énergie qu’ils dépensent en jouant, que leur carrière peut être courte, justement parce qu’ils donnent beaucoup et qu’ils peuvent s’essouffler très vite. Leur fatigue, contrairement à la nôtre dans les sports "tradi", est surtout cognitive, liée au stress. On doit les éclairer là-dessus. Le troisième aspect, c’est les amener sur une performance dans la longueur. C’est parfois compliqué parce qu’avec les anciennes méthodes, un peu plus archaïques, ils ont déjà obtenu des résultats incroyables, notamment un titre de champion du monde, mais à côté de ça il y a des irrégularités dans la performance, c’est ça que je veux corriger.

C’est compliqué de débrancher dans l’e-sport ?

GK : Oui et vraiment, ils ne se rendent pas compte. On doit les éclairer là-dessus.

MP : Pour moi ça a été une des choses les plus compliquées à leur faire comprendre. Parfois je leur dis "avant midi, vous n’aurez pas accès à vos PC". On leur interdit, et on leur dit de faire autre chose, lire un livre, discuter, jouer au ping-pong [une table est installée dans le centre d’entraînement]. Mais chez eux ça doit être pareil. Dire ça à un gamin de 17, 18 ou 19 ans, c’est compliqué. Il faut les aiguiller, leur faire comprendre qu’il y a d’autres choses dans la vie. Ça nécessite de l’accompagnement individualisé. J’ai des joueurs de 17, de 25 ou de 30 ans. Ils n’en sont pas au même moment de leur vie, ils n’ont pas les mêmes envies, donc il faut bien les accompagner.

Le tandem Klauss-Péché a remporté le bronze olympique le 11 août 2016 à Rio.
Le tandem Klauss-Péché a remporté le bronze olympique le 11 août 2016 à Rio. - Carl DE SOUZA / AFP

Dans cette préparation, qu’est-ce que vous prenez de votre précédente carrière et qu’est-ce que vous devez inventer ?

GK : On arrive avec notre philosophie de vie, d’athlète. Moi j’essaie de la transmettre au maximum. En revanche, je ne veux rien imposer. A chaque fois, je propose. Je leur dis "soyez des éponges, moi j’arrive avec mon bagage, toutes les questions que vous avez posez-les, prenez tout ce que vous avez à prendre, ça vous fera gagner du temps". Mais je leur dis aussi que j’arrive dans leur monde, je m’imprègne, il y a des choses qu’on ne peut pas transposer et l’objectif est qu’on fasse notre recette à nous, ensemble. Trouver le bon équilibre entre ce que j’apporte et le monde de l’e-sport, pour qu’on trouve notre "méthode Vitality".

MP : Moi j’ai fait un peu l’inverse. Je suis arrivé et j’ai imposé. Aussi parce que contrairement à Gauthier, j’avais une équipe de cinq, et même six maintenant, je ne pouvais pas faire de l’individuel. Donc j’ai été sec dès le début, je leur ai fait comprendre qu’il fallait s’engager, qu’il n’y avait pas le temps de niaiser. Seulement ensuite, j’ai lâché du lest et individualisé.

Est-ce que ça a créé des chocs, des frictions avec vos joueurs, parce que leur quotidien a été bouleversé ?

GK : Pour l’instant ils vivent des mini électrochocs, je pense, mais je n’ai jamais été confronté à un mur encore. En revanche dans leur démarche intellectuelle il reste encore du travail, certains ne sont toujours pas convaincus qu’on puisse être meilleur à l’extérieur. Ce sont des mentalités à faire évoluer.

MP : Alors moi au début ça a été un choc des cultures, complètement. Mon fonctionnement et celui de l’ancien manager, c’était le jour et la nuit en termes de philosophie. J’ai senti quelques freins, ça a été un peu chaud parfois, mais l’important est de toujours leur expliquer pourquoi ils font telle ou telle chose. Tant qu’on leur explique en quoi ça les aidera dans le jeu… Parce que dans le jeu, finalement, je n’ai aucun pouvoir car je n’y connais rien. Ça c’est le rôle du coach. Moi je suis coach de…

GK (il coupe) : De vie ! (rires)

MP : Oui c’est un peu ça. Coach de tout ce qui est en dehors du jeu. Je suis là pour eux, ils le savent et dès qu’il y a un souci, qu’ils ont une question, je suis là.

On oppose souvent sport et e-sport. Est-ce que vous avez le sentiment d’être en train de prouver que ça peut être complémentaire ?

MP : Ça doit (il insiste sur ce mot) être complémentaire, même. Beaucoup de sportifs jouent, sans le côté compète, et tous les e-sportifs doivent se mettre au sport pour compléter leur travail sur le jeu. Sur Counter-Strike, on peut faire des finales qui durent quatre, cinq heures, si tu veux que ton cerveau fonctionne, ton corps doit être en bonne santé. Le cœur doit être au top. Donc oui, c’est un travail quotidien. Mais il n’y a pas que ça, il y a aussi l’école. C’est un tout. Un e-sportif n’est juste quelqu’un avec son ordinateur, ça doit être le sportif 3.0. On doit les aider à tendre vers ça en tout cas.

GK : Il y a des gens qui séparent les deux, qui disent que sport et e-sport n’ont rien à voir. La majorité de la population pense comme ça. Quand j’explique à certains potes que je vais faire ça ou ça à mes joueurs, ils me disent que si le mec est bon dans le jeu, on s’en fout qu’il pèse 100 kg et qu’il fasse n’importe quoi en termes d’alimentation…

Et vous leur répondez quoi ?

GK : Que moi je suis convaincu de l’inverse ! Effectivement, avec une hygiène de vie comme ça, le mec va pouvoir déployer des super skills pendant une heure, mais ça ne durera pas. C’est la même chose que dans le sport. Les gens n’ont pas conscience de ça, et souvent les joueurs non plus. Moi, au début, je ne parlais pas de "mes joueurs" mais de "mes athlètes". Je me suis demandé si c’était un défaut de langage ou non. En fait, c’est ce qu’ils doivent devenir. Est-ce que le mot athlète n’est dédié qu’au sport traditionnel ou est-ce qu’il peut être utilisé dans l’e-sport ? Pour moi, oui. Un athlète est quelqu’un qui performe dans une compétition, qui se prépare pour ça, chaque jour. Donc ce n’est pas une erreur de langage.

C’est le sens de l’évolution de l’e-sport depuis maintenant de nombreux mois, non ? Il y a vous, Yannick Agnel, Julien Benneteau… De plus en plus d’anciens sportifs intègrent ce milieu et participent à cette évolution ?

MP : Oui, après est-ce que c’est le milieu de l’e-sport qui est demandeur et qui a ouvert la brèche, ou est-ce que c’est nous, une nouvelle génération d’athlètes qui a de l’appétence pour l’e-sport et qui voyant les ponts entre ces deux mondes, je ne saurais pas dire. J’ai en tête l’exemple d’Astralis [une équipe danoise, parmi les meilleures du monde], qui est allée chercher Kasper Hvidt, l’ancien gardien de l’équipe nationale de handball, pour le poste de directeur sportif. Depuis qu’il est là, ils cartonnent. C’est lui qui a ouvert la brèche. Pour l’instant, ça fonctionne. Est-ce que ce sera toujours le cas dans un an ? Est-ce qu’on ira chercher, je sais pas, un pilote de chasse pour entraîner la vision des gars ? Il y a toujours plein de trucs à faire. On va continuer à évoluer.

GK : Ce qui nous rapproche, je pense, c’est le plaisir du jeu, du beau geste, tout en allant chercher de la compète. Et ça c’est la même chose dans le sport et l’e-sport.

Comment voyez-vous le développement de Vitality ?

MP : Nous on est un peu spectateurs de cette évolution fulgurante. Je suis rentré il y a plus d’un an, ils étaient en pépinière d’entreprises à la station F et aujourd’hui ils ont un pied à terre boulevard de Sébastopol, un centre au Stade de France, et quand tu vois aussi le nombre de personnes qui les suivent, les fans sur les réseaux, ça m’impressionne beaucoup. On fait partie d’une belle famille, je pense, et d’une grosse écurie. On se sent soutenus, il y a un vrai engouement.