« On est globalement sur une foule de gentils », les débuts des Ultras de l'e-sport

E-SPORT Les premières associations de supporters ont vu le jour, et l'ambiance des compétitions est souvent décrite comme « bouillante »

Aymeric le Gall

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@Alexis Mch
  • En novembre dernier se tenait à Paris la finale des mondiaux de League of Legends, l'une des compétitons les plus suivies par les fans d'e-sport à travers le monde. 
  • A cette occasion, nous sommes allés à leur rencontre pour comprendre cette passion qui les anime. 
  • Les supporters d'e-sport peuvent-ils, à terme, s'organiser à la manière des fans de foot dans les virages des stades ? Tentative de réponse dans ce reportage. 

Tous les derniers jeudis de chaque mois (sauf ce mois de décembre, parce que personne ne nous lirait entre la dinde et le saumon fumé), 20 Minutes cause e-sport. A travers des enquêtes, des portraits, des interviews ou des reportages, nous tenterons de vous ouvrir les portes pour tout savoir du monde de la compétition dans les jeux vidéo, véritable phénomène de société et business florissant. Aujourd’hui : y a-t-il des supporters ultras dans l’e-sport ?

Malgré le vent et la pluie qui tombent sur Paris en ce dimanche frisquet de novembre, ils sont près de 20.000 à avoir mis leurs réveils pour faire la queue devant les portes de l’AccorHotels Arena. Tous attendent la grande finale des mondiaux de League of Legends – LoL pour les intimes - entre les Européens de G2 Esports et les Chinois de FunPlus Phoenix (FPX), point final d’une année de compétition de jeux vidéo à travers le monde.

Lucas, 24 ans, a fait le déplacement avec quatres potes depuis Lyon. « On s’est levé super tôt, on partait à 7h du matin. Du coup c’était pas la folie dans le train mais on a quand même croisé d’autres supporters, raconte-t-il. On avait notre petite bouteille de vin, une baguette, du pâté et un jeu de carte, royal ! » Sur le parvis de Bercy, l’ambiance monte d’un cran, ça rigole, ça chante, quelques énergumènes portent des masques farfelus, d’autres ont sorti les drapeaux et descendent quelques bières en attendant l’ouverture des portes, à 11h45 tapantes.

Dans la salle, un immense podium a été dressé au milieu pour accueillir les joueurs. Sur scène, Romain Bigeard, un autre drôle de zozo déguisé en guerrier viking, chauffe le public micro en main. Son rôle ? « Faire monter la sauce » avant l’arrivée des joueurs. « L’idée c’est de décoincer tout le monde. Ça serait triste d’avoir une arène silencieuse. Ce qu’on veut, c’est un public bouillant », explique cet employé de Riot Games, le développeur de LoL. Pendant près d’une heure, il va s’époumoner pour faire de Bercy un brasier. Un « Ici, c’est Paris ! » par-ci, une Marseillaise par là, en deux temps, trois mouvements, la salle est en transe. Epatant spectacle pour les novices.

Malheureusement, la supériorité de l’équipe chinoise climatise rapidement Bercy ce jour-là et FunPlus Phoenix écrase G2 trois manches à rien. « C’est vrai qu’on aurait pu s’attendre à mieux, regrette Lucas. J’étais à Madrid pour les demi-finales, quand G2 a gagné c’était de la folie ! Mais faut remettre les choses dans leur contexte : là-bas, on gagne contre l’équipe la plus titrée sur LoL, avec le meilleur joueur du monde. Pour comparer c’est un peu comme France-Brésil au foot en 98. A Bercy, au bout d’un quart d’heure de jeu, le public avait compris… Vu la déculottée qu’on a prise, c’est clair qu’on a été plus discret. » A l’arrivée, beau joueur, le public en immense majorité acquis à la cause de G2, applaudit chaleureusement les nouveaux champions du monde asiatiques.

Des « ultras gentils » au « Die Hard Fans »

C’est d’ailleurs l’une des particularités du public d’e-sport. « On est globalement sur une foule de gentils. Au pire, la plus grosse échauffourée que tu peux avoir, c’est deux personnes qui s’échangent leur pseudo de gamer pour régler leurs comptes sur un jeu en ligne !, se marre Romain, l’ambianceur de Bercy. C’est très bon enfant. S’il y a le moindre débordement, les personnes sont expulsées de la salle. C’est une manière de protéger cette beauté un peu naïve, touchante, qui fait le charme des supporters d’e-sport. Ils sont un peu différents des supporters de foot ».

Nicolas, 20 ans, est le fondateur de la première association officielle de supporters en Europe, les « Golden Hornets », qui soutient l’équipe française Vitality. Pour lui, si la comparaison avec les fans de foot se justifie, elle a effectivement ses limites. « A la base, quand on a créé notre groupe en 2018, on était tous plus ou moins supporters d’une équipe de foot, on avait tous déjà été au stade et on a voulu recréer un peu ça dans l’esport, explique-t-il. Mais à la différence des ultras, notre but c’est de chanter pour notre équipe, pas contre l’adversaire. On met d’ailleurs des règles en place avant les matchs : respect de l’adversaire, pas de chants d’insultes. On est les premiers à applaudir l’adversaire quand on perd. »

« Il y a des ambiances plus chaudes que d’autres, relativise tout de même Fabien Devide, le fondateur de la team Vitality. Le Brésil par exemple, ça peut vraiment être un volcan ! Et en Chine quand ils remplissent le Nid d’Oiseau [le stade national de Pékin] avec 45.000 personnes, c’est quelque chose aussi ». « J’ai eu la chance d’aller dans pas mal de pays et je trouve que les Brésiliens et les Espagnols sont très, très chauds », confirme Romain Bigeard. Plus encore le pays, c’est surtout le type de jeux qui différencie le degré de folie des fans. « LoL c’est un jeu de gentlemen, sourit Fabien Devide. C’est basé sur le respect, c’est plus cordial. Sur des jeux comme Counter-Strike en revanche, ça peut être des ambiances plus hostiles, il y a ce qu’on appelle des " Die Hard Fans ", des gens super impliqués qui ne veulent pas voir un rival gagner. »

« Ce n’est que le début »

Face à ce phénomène grandissant, les joueurs ont vite pris le pli. « Aujourd’hui, ils y sont habitués, affirme le boss de Vitality. Avant, j’dis pas… En 2007, quand on se retrouvait face à 3.500 personnes dans une salle, on prenait une claque car personne ne s’attendait à un tel élan populaire, mais c’est désormais quelque chose d’acquis par les joueurs. Certains ça les galvanise, d’autres ça leur coupe les jambes. » En tout cas la question est prise très au sérieux. « On les entraîne à ça, ils sont bien entourés, on a deux prépas mentaux qui travaillent avec eux sur la gestion des émotions, assure celui qui est à la tête de la plus grande équipe d’e-sport en France. On fait beaucoup de projection, au bout du compte les ambiances hostiles ne les déstabilisent plus. Au contraire, moi j’aime bien quand le public est contre nous, ça t’électrise. »

Il reste pourtant beaucoup à faire en France avant qu’une salle comme Bercy se transforme en stade Vélodrome un soir de Classico. Car à la différence du foot, l’e-sport ne connaît pas de gros événement régulier qui permettrait de créer un véritable esprit de corps au sein de la communauté. « On n’a pas de stade comme le Parc des Princes où se réunir tous ensemble toutes les deux semaines. Et puis on est éparpillé sur toute la France », détaille le président des Golden Hornets. « Sans compter qu’il y a différents types de jeux, ajoute Lucas. Pour les déplacements, certains vont préférer aller à Madrid pour voir du Rocket League, d’autres à Berlin pour du Counter-Strike. »

Ultime problématique pour Nicolas et ses troupes des Hornets, l’âge des supporters. « On a un public très jeune. Dans l’asso, pas grand-monde n’a plus de 25-30 ans. Et certains ont autour de 15 ! Forcément, on n’a pas non plus un budget de fou pour organiser des déplacements. On fait ce qu’on peut mais on a besoin de l’aide de Vitality. »

Lorsqu’il a fallu aller à Berlin pour assister aux quarts de finale de League of Legends, l’équipe française a mis la main à la pâte. « On les a aidés comme on peut, on leur avait mis un bus à disposition via l’un de nos sponsors, raconte Fabien Devide. Ils sont jeunes, ils peuvent pas mobiliser beaucoup d’argent si facilement, mais quand on voit comment ils arrivent à bien s’organiser, je trouve que c’est déjà un beau succès. Et ce n’est que le début. »

Vu la vitesse à laquelle l’e-sport se développe en Europe, on ne se fait pas trop de soucis pour lui. « Les gens sont de plus en plus demandeurs, s’enthousiasme Romain Bigeard. Ils viennent spontanément vers nous pour nous demander s’ils peuvent aider à mettre de l’ambiance, comment faire pour rejoindre un club de supporters, etc. Ce sont des questions auxquelles ont n’est pas encore tout à fait prêts. Il va vite falloir à réfléchir à tout ça pour permettre aux groupes de supporters de faire leur trou. » Et de rêver un jour, qui sait, de conquérir le Stade de France.