Ultra-trail : « Ange de la montagne », « l’insouciant » Michel Lanne boucle dix saisons au sommet

PORTRAIT Gendarme secouriste au peloton de gendarmerie de haute montagne d’Annecy, le traileur de 36 ans vient de se retirer du monde de l’ultra-trail, après dix saisons marquées par ses succès sur la CCC, la TDS et la Maxi-Race

Jérémy Laugier

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Michel Lanne (à droite), ici aux côtés de son coéquipier chez Salomon François D'Haene, après la Maxi-Race d'Annecy (83 km) en 2017.
Michel Lanne (à droite), ici aux côtés de son coéquipier chez Salomon François D'Haene, après la Maxi-Race d'Annecy (83 km) en 2017. — Droz Photo Salomon
  • Michel Lanne, qui ne s’est mis à courir qu’en 2010, a enchaîné de nombreuses victoires au sein du Team Salomon.
  • Ses succès sur le Marathon du Mont-Blanc, la CCC, la TDS et la Maxi-Race ont impressionné le monde de l’ultra-trail en raison de son exigeante profession : gendarme secouriste au PGHM d’Annecy.
  • Michel Lanne, qui passe quatre jours par semaine à intervenir en hélicoptère en montagne, a pourtant bien réussi à concilier ses deux passions pendant dix ans.

L’incroyable double vie de Michel Lanne vient de prendre fin le mois dernier. A 36 ans et après dix saisons durant lesquelles il s’est construit l’un des plus grands palmarès du trail français, le secouriste au peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) d’Annecy se retire du monde de la course. Au sein du Team Salomon, le natif de Tarbes a notamment remporté le Marathon du Mont-Blanc (80 km) en 2013, la CCC (101 km) en 2016, la TDS (121 km) en 2017 ainsi que la Maxi-Race (83 km) en 2019. Pas mal pour celui qui a hésité, en 2010, à se lancer dans l’escalade ou le ski freeride plutôt que dans le trail.

« Jusqu’à mes 25 ans, j’avais horreur de courir, hormis un footing de décuvage une fois dans l’année, raconte Michel Lanne. J’étais le plus gros fainéant du monde ! Mais j’avais atteint mes trois rêves de gosse : bosser au PGHM, devenir guide de haute montagne et moniteur de ski. Il me fallait rêver plus fort et explorer mes limites. » Celles-ci vont vite être testées avec le Team Salomon, qui fait le pari de l’intégrer en 2011, alors qu’il présente encore peu de références de courses, hormis un trail nocturne de 30 km remporté à Sestriere (Italie).

« Il accepte tous les challenges puis il serre les dents »

Jean-Michel Faure-Vincent, manager de cette équipe référence comptant huit coureurs, raconte les débuts du gendarme secouriste, alors en poste à Briançon (de 2005 à 2014), dans cette nouvelle aventure : « "Mitch" n’avait encore jamais couru plus de 60 bornes quand je l’ai appelé pour lui proposer de faire en juillet 2011 la traversée Chamonix-Briançon [203 km, 12.900 m de dénivelé positif] avec François D’Haene et Thomas Véricel. Et là, il m’a juste répondu "OK, cool". Il a une telle insouciance qu’il accepte tous les challenges. Et après, il serre les dents avec son sourire pokerface. »

Bilan : une tendinite au pied l’empêchant de marcher pendant deux semaines… mais un défi bouclé dans un temps (37h51) resté record sur ce GR5 durant neuf ans. « J'ai un peu trop poussé la machine cette fois-là, je n’avais même pas six véritables mois de recul sur la discipline, explique Michel Lanne. On va dire que c’était un pari osé, d’ailleurs je n’ai plus jamais couru plus de 200 bornes depuis. »

En 2012, Michel Lanne savoure, avec François D'Haene, Julien Chorier et Andy Symonds, un trail de 100 km à Hong Kong jusque-là systématiquement remporté par l'armée chinoise.
En 2012, Michel Lanne savoure, avec François D'Haene, Julien Chorier et Andy Symonds, un trail de 100 km à Hong Kong jusque-là systématiquement remporté par l'armée chinoise. - Jean--Michel Faure-Vincent

« Ils ont battu l’armée chinoise »

L’année suivante, « Mitch » remporte la 31e édition du Hong Kong Oxfam Trailwalker (100 km) avec François D’Haene, Julien Chorier et Andy Symonds, en atomisant au passage le record de l’épreuve (11h12 contre 11h49). « J’ai précieusement gardé le journal de Hong Kong qui titrait en Une "Ils ont battu l’armée chinoise", car c’est systématiquement elle qui gagnait jusque-là », sourit Jean-Michel Faure-Vincent. Ces performances sont forcément marquantes dans le monde du trail, d’autant que Michel Lanne effectue plus de 100 interventions par an en montagne (80 % du temps en hélicoptère), et n’a chaque mois qu’un seul week-end de libre, évidemment dédié aux courses.

« C’était un énorme casse-tête, 24 heures sur 24, de planifier des épreuves avec lui, confie Jean-Michel Faure-Vincent. Sa vie, c’est de sauver des gens, donc il n’y a quand même pas beaucoup de métiers plus prenants que ça. Et quand on est comme lui un ange de la montagne, il y a des interventions qui entraînent une telle charge sur le plan physique et émotionnel qu’il faut annuler plusieurs courses à la dernière minute car il ne se sent pas d’y aller. » L’intéressé évoque la complexité de cette double vie, à laquelle il faut ajouter la naissance de sa fille en 2013.

Je savais bien que j’étais un bricoleur sur le circuit. Je me retrouvais parfois à traîner une victime dans la neige en pleine nuit, la veille d’une course. Mentalement, je suis donc passé au travers de compétitions car je n’avais pas de fraîcheur le jour J. En 2017, j’ai enterré quatre copains décédés dans un crash d’hélico et j’ai pleuré toute la nuit. Puis je me suis dit qu’ils auraient bien aimé que je mette une grosse rouste à tout le monde sur la Maxi-Race [83 km autour d’Annecy]. J’ai donc pris le départ le lendemain et j’ai fini deuxième. »

« On n’a pas le droit aux faiblesses dans ce travail »

Pour Michel Lanne, l’un des 150 membres du PGHM en France depuis 2003, comme son père avant lui, la priorité a toujours été claire : « On n’a pas le droit aux faiblesses dans ce travail, qui est toujours très riche en émotions. Si je peux sauver un mec, je ne vais évidemment pas m’économiser en songeant à la course planifiée deux jours après. C’est comme ça, le PGHM me fascine depuis tout petit, quand j’allais m’asseoir dans l’hélicoptère aux côtés de mon père. » Dans le trail, c’est aux côtés de son « super pote » François D’Haene, quadruple vainqueur de la Diagonale des Fous et triple vainqueur de l’UTMB, qu’il enchaîne les souvenirs marquants.

Comme en 2013, lorsque les deux compères de Salomon passent la ligne d’arrivée des 80 km du marathon du Mont-Blanc main dans la main. « Cette arrivée ensemble, c’est vraiment comme ça qu’on conçoit le sport, résume Michel Lanne. Ça rend la victoire deux fois plus forte. » Malgré les « qualités de montagnard » de « Mitch », habitué via sa formation au PGHM à descendre à toute vitesse des voies d’alpinisme avec des chaussures lourdes et un sac énorme, celui-ci estime que François D’Haene a « toujours été 1.000 fois plus fort » que lui. Difficile de lui donner tort sur la distance reine de l’ultra-trail, entre 160 et 170 km.

Michel Lanne (maillot blanc) est devenu vice-champion du monde de skyrunning, en 2014 à Chamonix, derrière l'inévitable Kilian Jornet (à gauche).
Michel Lanne (maillot blanc) est devenu vice-champion du monde de skyrunning, en 2014 à Chamonix, derrière l'inévitable Kilian Jornet (à gauche). - Jordi Saragossa

A son tour d’être la victime dans un hélicoptère des secours

« Il a remporté la CCC et la TDS mais les ultras de 160 km n’ont jamais été son format, confirme Jean-Michel Faure-Vincent. Il faut savoir gérer sa course sur pareille distance, tout doit être millimétré dans la tête. "Mitch", il a vraiment besoin de courir avec insouciance. » Carburer à l’insouciance a donc parfois pu l’envoyer dans le mur face aux épreuves les plus exigeantes comme la Diagonale des Fous à La Réunion. S’il a fini 6e à deux reprises (en 2011 et 2015), son édition 2012 a été pour le moins chaotique. Il décide d’y prendre part seulement trois semaines avant le départ. Un choix « un peu suicidaire », sanctionné durant la course par des hallucinations et vertiges, puis par un malaise alors qu’il se trouvait en troisième position.

Celui qui passe sa vie à évacuer des victimes en hélicoptère a donc ce jour-là vécu l’expérience de l’autre côté. Mais même ce douloureux épisode n’a jamais empêché le vice-champion du monde de skyrunning 2014 (derrière un certain Kilian Jornet) de relativiser l’adrénaline et la tension des épreuves de trail. « Quand j’avais l’impression d’être cuit pendant une course, je prenais systématiquement du recul, confie Michel Lanne. Je repensais aux fois où on avait réussi avec le PGHM à traverser une tempête en transportant une victime entre la vie et la mort. Le vrai stress, ce n’est pas de faire une course mais de risquer sa peau au boulot. »

Michel Lanne, ici l’été dernier pour le projet off de Salomon, la Grande Traversée.
Michel Lanne, ici l’été dernier pour le projet off de Salomon, la Grande Traversée. - Flyview Pictures

Il surnomme Thibaut Baronian « le bouffeur de graines »

L’UTMB s’est aussi refusé à lui, en 2018, avec un abandon en pleine course pour « des problèmes de rotules ». « Mais je n’ai jamais rêvé de remporter un 170 bornes, avoue-t-il. C’est un autre monde, et au bout de 15 heures, je n’ai plus envie de courir. Vu comme j’en chie au bout d’une course de 100 bornes, c’est à chaque fois bien un ultra à mes yeux. » Surtout pour un traileur qui tient mordicus à « dévorer un burger la veille d’un championnat du monde », comme l’indique Jean-Michel Faure-Vincent.

Si Thibaut Baronian, arrivé lui aussi chez Salomon en 2011, trouve son parcours dans le trail « très inspirant » en raison de son poste au PGHM, c’est moins le cas au sujet de son alimentation. « Vu comme il ne faisait pas gaffe à ce qu’il mangeait, ses performances étaient quand même incroyables, sourit le traileur de 32 ans. Il me surnommait souvent ''le bouffeur de graines'' ! » Un chambrage assumé par Michel Lanne.

J’ai commencé le trail en faisant le pari de ne pas changer de mode de vie, de faire encore régulièrement la fête comme tout le monde. Je me refusais de peser tout ce que j’allais manger comme le font les ayatollahs de la nutrition. »

Le confinement lui inspire « des vidéos au 12e degré »

Sa dernière course, la CCC 2019 à Chamonix, s’est finalement soldée sur un abandon. Quasiment inexistante avec la crise sanitaire du Covid-19, la saison 2020 lui a seulement permis de participer en juillet dernier à la fin de la Grande Traversée Salomon, un projet off de 1.000 km (d’Alsace aux Alpes Maritimes) sur lequel huit coureurs ont été mobilisés. « Les courses et les chronos ne m’animent plus, place aux jeunes », résume Michel Lanne, remplacé dans le groupe Salomon par la traileuse grenobloise Julie Roux (28 ans).

Très actif et très suivi sur les réseaux sociaux (plus de 50.000 abonnés), il est au fil du temps devenu « modestement » un ambassadeur du PGHM, postant des vidéos des coulisses de son métier et encourageant des jeunes à postuler. Les confinements lui ont ensuite inspiré « des vidéos à la con, au 12e degré », dans sa maison de Thônes (Haute-Savoie). Loin des dossards, on le voit se déguiser en prof de yoga ou skier sur un tapis de course. Son succès populaire, là aussi, l’incite à préparer pour Salomon une websérie entre humour et sport. Tout en « insouciance », évidemment.