Ultra-trail : Alexandre Boucheix, aka « Casquette verte », le « taré » qui valait 10.000 bornes en 2020

PORTRAIT Vainqueur de la LyonSaintéLyon (154 km) en 2019, le Parisien de 29 ans a profité des confinements en 2020 pour courir l’équivalent de 34 jours

Jérémy Laugier

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Alexandre Boucheix, ici lors d'un entraînement en 2020 au parc Saint-Cloud.
Alexandre Boucheix, ici lors d'un entraînement en 2020 au parc Saint-Cloud. — Antoine Guillou
  • La saison 2020 a été très frustrante pour les traileurs, avec quasiment l’intégralité des grandes courses annulées (UTMB, Diagonale des Fous, SaintéLyon…) en raison du Covid-19.
  • Chef de projets informatiques pour JC Decaux à Paris, Alexandre Boucheix (29 ans), connu sur les réseaux sociaux en tant que « Casquette verte », s’est lancé le pari fou de boucler cette année en ayant couru 10.000 km.
  • Le vainqueur de la LyonSaintéLyon s’était déjà illustré en 2017 en impulsant l’insolite Ultra-Trail de Montmartre, avec 271 trajets aller-retour au menu dans les escaliers les plus touristiques de Paris.

10.108 km et plus de 34 jours passés à courir. C’est le bilan Strava de l’année 2020 de l’ultra-traileur Alexandre Boucheix. Le coureur parisien de 29 ans a parcouru l’équivalent de 238 marathons, « et même un quart de tour de la Terre », dans cette saison de trail quasiment réduite à néant en raison du Covid-19. Le vainqueur de la première édition de la LyonSaintéLyon (154 km) en décembre 2019 a dû se contenter l’an passé de cinq courses (il en avait programmé une quinzaine), avec à la clé deux podiums sur l’Ultra 01 (170 km) et l’Ultra-Trail des Montagnes du Jura (180 km).

Habitué à tourner à 6.000 ou 7.000 km au compteur sur une année « classique », Alexandre Boucheix s’est mis à exploser ses moyennes à partir du premier confinement en mars, durant lequel il a connu du chômage partiel. Celui-ci s’est d’abord entraîné dans son jardin de 25 m2. « Une tranchée s’y était creusée, comme si une soucoupe volante s’était posée chez moi », s’amuse-t-il. Un voisin lui prête alors un tapis de course, et le voilà parti pour 50 km par jour jusqu’au déconfinement.

« Mes ultras se déroulaient en boîtes de nuit »

« Ça n’était clairement pas fun, mais j’ai voulu vivre le truc à la dure, face à mon mur blanc. Mes perfs n’allaient pas s’améliorer si je passais mes journées sur Netflix. Je me suis forgé un mental pour refuser d’abandonner la moindre course et il fallait entretenir ça. » En retrouvant en mai ses sorties au bois de Vincennes, ce chef de projets informatiques pour JC Decaux se prend au jeu, durant l’automne, de dépasser la barre symbolique des 10.000 km parcourus sur l’année 2020. C’est chose faite juste avant Noël, sans le moindre break, sauf pour une blessure au pied l’ayant éloigné de ses baskets durant une quinzaine de jours.

Amateur de handball et de skateboard à l’adolescence, Alexandre Boucheix ne se destinait vraiment pas à une telle performance de dingo, à savoir une année bouclée à 28 km par jour en moyenne : « Lorsque j’étais en école de commerce, mes ultras se déroulaient en boîtes de nuit jusqu’à 7 heures du matin. La perspective d’être ensuite scotché à ma chaise au travail, avec ma cravate, m’a poussé à me bouger ».

« Parcourir 70 km, c’était pour moi l’exploit absolu, la fin du game »

L’un de ses collègues, Ronald Bouteille, va déclencher une vocation en 2015. « Il se la pétait à la machine à café après avoir couru 30 bornes, et ça m’a titillé », se souvient-il. Quelques semaines après « avoir craché ses poumons » au bois de Vincennes, il s’inscrit au semi-marathon de Paris. Suit le marathon de Paris un mois plus tard, bouclé « en 4h30 et dans la souffrance ».

Toujours poussé par son collègue et ami Ronald, il découvre « l’aspect aventure » du trail nocturne en finissant sa première SaintéLyon en près de 11 heures en décembre 2015. « C’était déjà énorme de se sentir marathonien, mais là, parcourir 70 km dans ces conditions si difficiles, c’était pour moi l’exploit absolu, la fin du game. Je n’avais jamais entendu parler d’ultra et je n’avais pas conscience que des tarés faisaient par exemple l’aller-retour entre Lyon et Saint-Etienne, via la 180. »

Une inscription à la Diagonale des Fous en rentrant de boîte

Quatre ans plus tard et avec 20 kg de moins, Alexandre Boucheix est devenu le leader de ces « tarés », après avoir remporté la LyonSaintéLyon dans sa première version officielle. « Je vois désormais la SaintéLyon classique comme un sprint, et il est clair que je ne peux gagner que des courses de plus de 130 bornes ». Son entrée dans le monde de l’ultra-trail a eu lieu deux ans après son premier footing, de manière pour le moins précipitée.

J’avais déjà prévu faire la CCC l’été [la version 100 km de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc] et je fais la connerie, en rentrant de boîte ivre mort en février 2017, de m’inscrire à la Diagonale des Fous [165 km et 9.580 m de dénivelé positif) programmée en octobre. J’étais tombé sur une vidéo durant la soirée mais je n’avais encore jamais couru plus de 80 bornes à ce moment-là. »

Sur l’Ile de la Réunion, c’est la révélation : il se classe 82e en bouclant l’une des courses les plus redoutables au monde en 33h30, « sans dormir une minute ». Une performance d’autant plus étonnante qu’en tant que « Parisien pur et dur », il ne s’entraîne jamais à la montagne. Son truc à lui, c’est d’enchaîner parfois trois tours de Paris afin d’atteindre la centaine de bornes parcourues. En quête de dénivelé, il a l’habitude de « faire le hamster en enchaînant les montées-descentes dans la côte de Gravelle [23 m de D +] au bois de Vincennes ».

Alexandre Boucheix lors de son premier ultra-trail, la mythique Diagonale des Fous (165 km et 9.580 m de D+) à La Réunion en 2017.
Alexandre Boucheix lors de son premier ultra-trail, la mythique Diagonale des Fous (165 km et 9.580 m de D+) à La Réunion en 2017. - Grand Raid

L’Ultra-Trail de Montmartre, « un vrai truc de morts-vivants »

Pour défendre sa ville de cœur, Alexandre Boucheix lance même en 2017 en off la première course ultra de la capitale, au niveau de son dénivelé à défaut de sa distance. « On n’a pas de montagne mais on a des idées, et on voulait se venger des montagnards qui se foutent de notre gueule », sourit l’organisateur informel de cet Ultra-Trail de Montmartre « un peu débile ». Et pour cause, il faut s’avaler à 271 reprises en aller-retour les touristiques escaliers longeant le funiculaire, et ce tant qu’à faire deux jours après Noël.

« C’est un vrai truc de morts-vivants de passer entre 16 et 25 heures non-stop dans des escaliers », reconnaît celui qui est devenu l’un des six finishers (sur 60 participants en trois éditions), de cette épreuve traumatisante de 11.650 m de D +, sur une distance de 80 km. Capable de « s’enquiller 4 litres de bière » après une course de 100 bornes, Alexandre Boucheix a aussi hérité d’un surnom dans l’univers ultra, en ne lâchant plus une casquette verte symboliquement retrouvée dans un carton de son époque de président du BDE d’école de commerce.

70 bornes parcourues sur l’UTMB… malgré un gros orteil fracturé !

« Plutôt que de publier ma gueule dégoulinante après mes courses, j’ai pris l’habitude de mettre cette casquette en avant, un peu comme Amélie Poulain envoie des photos de nains de jardin en voyage. Assez vite, j’ai eu droit à des "Allez Casquette verte" durant mes courses. » Avec 20 kg de moins que sur son premier semi, le Parisien est sponsorisé par Salomon et Suunto depuis 2018, sans avoir pour autant été sollicité pour rejoindre un Team élite.

J’aimerais être plus encadré pour voir si ça me permet de passer un cap, car là, je suis à l’arrache, sans coach ni assistance sur les courses, sans méthode, et avec seulement du volume d’entraînement à Paris. Un podologue du sport m’a dit texto, l’an dernier, que ma foulée ne ressemblait à rien techniquement, et il avait du mal à comprendre mes performances. »

Celles-ci permettent pourtant bien à « Casquette verte » de viser sept ultras en 2021, en cas de contexte sanitaire favorable, et notamment « une place dans le Top 10 sur la Diagonale des Fous », là où tout a décollé pour lui en 2017. Il voudra aussi faire bonne figure en août dans les Alpes, sur le mythique Ultra-Trail du Mont-Blanc (170 km), l’une des deux courses où il avait dû se résoudre en 2019 à abandonner (au km 123), après avoir parcouru 70 bornes… avec un gros orteil fracturé !

Alexandre Boucheix a notamment participé à la Transgrancanaria en 2019.
Alexandre Boucheix a notamment participé à la Transgrancanaria en 2019. - Transgrancanaria

Piégé par un chirurgien amateur de Strava

Suivi par plus de 21.000 personnes sur les réseaux sociaux, dont plus de 5.000 sur Strava, Alexandre Boucheix a d’ailleurs été pris à son propre jeu alors qu’il soignait cette blessure. « Casquette verte » sur l’application chère aux coureurs et aux cyclistes, où il a authentifié ses 10.108 km en 2020, s’est fait prendre par la patrouille, en l’occurrence le chirurgien qui l’a suivi après son coup dur sur l’UTMB.

Alors que ce dernier lui avait conseillé de reprendre tranquillement sur un vélo d’intérieur, après trois semaines de repos, Alexandre Boucheix se marre en évoquant le rendez-vous de contrôle : « J’ai halluciné lorsqu’il m’a dit que j’abusais. Il a retourné son écran pour me montrer qu’il suivait mes perfs sur Strava. Bon, c’est vrai que j’avais fait 650 bornes de vélo la semaine-là… »