Coronavirus : « Nos navettes deviennent des remontées mécaniques », confie le directeur de l’école de ski Oxygène

INTERVIEW Directeur de l’école de ski Oxygène, présente dans 12 stations alpines pour ces vacances scolaires, Bertrand de Monvallier indique que « l’économie du ski a besoin de se réinventer » avec le Covid-19

Propos recueillis par Jérémy Laugier

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Des cours de ski sont toujours donnés par la structure Oxygène, durant ces vacances scolaires.
Des cours de ski sont toujours donnés par la structure Oxygène, durant ces vacances scolaires. — Rémi NGUYEN CAO
  • Les vacances scolaires débutent samedi et les stations de ski françaises seront évidemment moins prises d’assaut que d’habitude en raison de la fermeture des remontées mécaniques.
  • Pour autant, des écoles de ski tentent de poursuivre au mieux leur activité, à l’image d’Oxygène, présente dans 12 stations des Alpes.
  • Son fondateur et directeur Bertrand de Monvallier explique à 20 Minutes comment Oxygène a dû se réinventer, en lançant notamment pour ces vacances Oxylift, un système de navettes « utilisées en guise de remontées mécaniques ».

« Une nouvelle aventure de l’esprit ». C’est ainsi que Bertrand de Monvallier, montagnard et chef d’entreprise ayant fondé avec ses deux frères Oxygène en 1992 en Savoie, perçoit « l’immense défi » posé par la crise sanitaire du Covid-19. Malgré la fermeture des remontées mécaniques cette saison, son école de ski et de snowboard, qui est présente dans 12 stations dont Courchevel, La Plagne et Megève, se démène pour poursuivre une activité durant les quatre semaines de vacances scolaires (à partir de samedi). Et ce même si elle sera très loin de sa moyenne habituelle de 100.000 heures de cours dans la saison.

Bertrand de Monvallier.

A quel point cette saison 2020-2021 est-elle catastrophique pour votre école de ski ?

Pour la première fois depuis 28 ans, notre sort ne nous appartient plus totalement. Nous avons épuisé une partie de nos réserves depuis un an. On a perdu 95 % de notre activité et des charges continuent dans le même temps à courir. Quant à l’indemnisation de l’Etat, c’est à peine plus que l’épaisseur du trait : on touche 20 % de notre chiffre d’affaires, plafonné à 200.000 euros pour l’ensemble de notre groupe. On a réussi à faire travailler jusqu’à 15 % de nos 300 moniteurs fin décembre. Sur ces vacances de février, sauf reconfinement de dernière minute, ça sera le même régime, qui ne représentera pas plus de 4 à 5 % de notre activité habituelle.

Comment parvenez-vous à traverser cette période si douloureuse pour le monde de la montagne ?

Dès le 15 mars 2020, on avait compris que la saison 2020-2021 serait fortement impactée par la crise du Covid-19 et ses conséquences. Et ce déjà parce que dans toutes nos stations, on a entre 50 et 99 % de clientèle étrangère. En septembre, on avait prévu plusieurs scénarios et c’est le plus dur qui s’est confirmé. Donc on était préparés psychologiquement pour essayer de tirer le meilleur parti de cette immense épreuve collective. Ailleurs, beaucoup de moniteurs de ski ont mis leur métier entre parenthèses, en bénéficiant d’indemnisations importantes de la part de l’Etat. Ce n’est pas notre approche, on fait du ski de rando quasiment tous les jours pour entretenir nos compétences et notre lien fort avec la montagne. Et puis on n’a jamais autant réfléchi et innové à Oxygène que cette année. C’est une remise en question globale.

Qu’avez-vous ressorti de cette importante réflexion pour affronter la crise ?

On a compris qu’on devait développer des activités quatre saisons. Dans toutes les stations, on va donc investir dans les prochains mois sur des VTT électriques et recruter des moniteurs de vélo pour l’hiver comme l’été. On propose tout un tas de prestations pour sauver ce qui peut l’être : des randonnées à ski, mais également du ski de fond, de la raquette. Même si à Noël-Nouvel An, on a eu très peu de temps pour se retourner après les annonces gouvernementales, on a réussi à bricoler.

Les 12 stations sur lesquelles l'école de ski Oxygène est implantée resteront ouvertes durant ces vacances.
Les 12 stations sur lesquelles l'école de ski Oxygène est implantée resteront ouvertes durant ces vacances. - Rémi NGUYEN CAO

En vue de ces nouvelles vacances scolaires, avez-vous trouvé une astuce pour pouvoir programmer un peu plus de ski de descente ?

Oui, dans la plupart des stations où nous sommes hormis Val d’Isère, on vient de mettre en place Oxylift, notre propre système de navettes. Il a accueilli plusieurs dizaines d’élèves le week-end passé pour sa première à Megève. Ce minibus permet à sept enfants, plus le moniteur et un chauffeur, d’accéder au sommet de pistes bleues. En un cours de 2h30, les élèves vont pouvoir effectuer trois descentes et être remontés avec le minibus. C’est la première fois que nos navettes deviennent des remontées mécaniques. Les gens sont intrigués et plutôt amusés. Cette dépense est assez lourde mais elle est importante pour nous permettre de valoriser notre travail, de montrer à nos clients qu’on est en mesure de faire skier leurs enfants. On peut aussi emmener les raquetteurs ou les fondeurs sur des terrains plus sympas. On aurait aimé avoir des véhicules électriques mais le timing était trop court pour ces vacances.

La luge peut-elle également être plus qu’un petit loisir de quelques minutes sur ces vacances si spéciales ?

Oui, on va intensifier ce créneau-là, notamment avec l’organisation à La Plagne de la Super luge derby, une descente en luge renforcée avec un moniteur sur une piste de 5 km. Puis on remonte tout le monde à la station. C’est une activité qui cartonne toujours : n’importe quel enfant ou même adulte s’amuse immédiatement quand il se retrouve sur une luge.

Le ski de rando connaît un bel essor cet hiver en raison de la fermeture des remontées mécaniques.
Le ski de rando connaît un bel essor cet hiver en raison de la fermeture des remontées mécaniques. - Rémi NGUYEN CAO

Rendre une randonnée à ski ou en raquettes « funky » aux yeux d’un enfant est un tout autre challenge, non ?

L’effort de montée ne plaît effectivement pas trop aux enfants en général. Si ce sont les parents qui proposent, 95 % des enfants vont dire non. Mais si le moniteur fait bien son travail d’animateur, les enfants peuvent sans problème le suivre. Cette situation inédite nous incite d’ailleurs à ajouter un supplément d’âme dans tous nos cours de ski. Faire de l’encadrement strictement technique, ça n’est pas suffisant cette année.

Qu’entendez-vous par là ?

Il y a la sensation de la glisse mais le moniteur va aussi initier les enfants à l’univers de la montagne, la faune, la flore, l’histoire de la station. Ces sujets peuvent captiver les élèves. Vu le contexte, on a davantage le temps de développer les à côtés et ces échanges peuvent être précieux. Je pense sincèrement que cette approche va perdurer après la réouverture des domaines skiables, tout comme l’attrait pour le ski de rando par exemple.

Vous arrive-t-il de douter de la survie de votre école de ski ?

Non, on a aucun doute sur le fait qu’on passera cette crise. On est assez sereins parce qu’on est soutenus par nos banquiers. Mais il est certain qu’on doit faire face à un immense défi, à la fois sur le plan économique et mental. Beaucoup de professionnels sont abattus et tétanisés par la peur. On a donc fait un énorme travail en interne pour décréter que cette épreuve ne serait qu’une péripétie qui ne nous empêchera pas de faire à fond notre métier. On cherche à dédramatiser la situation avec nos clients. L’économie du ski et de la montagne a besoin de se réinventer, c’est indispensable. Il y avait une fuite en avant qui commençait à faire peur. Outre le développement du digital, qui est au cœur de notre réflexion, on a besoin de réfléchir à une montagne plus authentique.