Ultra-Trail du Mont-Blanc : Comment tant de coureurs amateurs ont arraché leur « Graal » après plus de 40 heures de course

REPORTAGE Parmi les 1.520 finishers de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, beaucoup de coureurs sont allés puiser au fond d’eux-mêmes, ce dimanche, pour conclure ce défi fou de 171 km en moins de 46h30

Jérémy Laugier
— 
Trail: Comment se lance-t-on dans un ultra mythique comme l'UTMB ? — 20 Minutes
  • Si François D’Haene et Courtney Dauwalter ont remporté dès samedi après-midi l’UTMB (171 km et 10.000 m de dénivelé positif), une bonne partie des coureurs amateurs ont dû se démener jusqu’à ce dimanche pour boucler la course.
  • La grande difficulté de tant de « galériens » de l’ultra-trail a été de conclure leur défi fou après une deuxième nuit dans le froid alpin.
  • Voici notre reportage effectué ce dimanche matin, après 140 km de course, dans l’avant-dernier ravitaillement de la redoutable épreuve, à Trient (Suisse).

De notre envoyé spécial à Chamonix,

Cela fait plus de 24 heures que Courtney Dauwalter et François D’Haene savourent leur succès sur l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Ce dimanche après-midi, une tout autre course se conclut dans le centre-ville de Chamonix. Il s’agit pourtant bien de l’UTMB, lancée vendredi entre 17 et 18 heures avec ses 171 km et ses 10.000 m de dénivelé positif. « Il faut des François D’Haene mais il faut aussi des coureurs lambdas, sourit Loïc Libot (44 ans). Entre les points de qualification et le tirage au sort, certains d’entre nous attendent depuis trois ans de pouvoir être ici, on s’entraîne comme des bêtes, et les barrières horaires ne nous laissent pas le temps de tremper la main dans un ruisseau. »

Parmi les 2.300 participants de la plus grande épreuve d’ultra-trail au monde, certains ont un chronomètre dans la tête figé sur un timing, 46h30, le temps maximal autorisé pour devenir un finisher, soit avant 16h30 ce dimanche. « Je connais les 14 barrières horaires intermédiaires presque par cœur, confiait avant la course Olivier Mevel (57 ans), venu de Perpignan. Je ne peux souvent même pas me permettre de m’arrêter aux ravitaillements. »

Deux coureurs à la limite des barrières horaires repartent du ravitaillement de Trient (Suisse), ce dimanche matin après 140 km de course.
Deux coureurs à la limite des barrières horaires repartent du ravitaillement de Trient (Suisse), ce dimanche matin après 140 km de course. - Jérémy Laugier/20 Minutes

« Hier, je me suis demandé ce que je faisais là »

Ce dimanche matin, à Trient (Suisse), l’avant-dernier ravito situé au km 140, des dizaines de coureurs en galère ont profité jusqu’au bout (8 heures) de la chaleur aux côtés de leurs proches. Le décalage y est cocasse entre la bande-son enchaînant les Village People et Francky Vincent et ces sportifs amateurs aux corps meurtris s’offrant un quart d’heure de sieste sur des bancs ou des tables, tandis que d’autres changent leurs pansements sur de multiples ampoules. A 39 ans, Antoine Wormser tente au courage de boucler son premier UTMB : « Hier, vers 17 heures, je me suis demandé ce que je faisais là. Mais une fois que je me suis lancé dans ma deuxième nuit, je n’allais pas réveiller tout le monde pour qu’on vienne me récupérer en Italie ou en Suisse. Non, je ne vais pas abandonner maintenant, à seulement 30 km de la fin. »

Il va tenir bon, en franchissant la ligne après 45h29 d’un fascinant dépassement de soi. Alors que retentissent deux chansons bien plus dans le ton, You’ll never walk alone et Emmenez-moi, on fait connaissance à 7h15 avec Luidgi Le Bars. Ce commercial dunkerquois de 53 ans raconte s’être mis au trail en 2010, juste après le décès de son père. Son parcours vers l’ultra s’accompagne d’une véritable dimension cathartique.

Aux côtés de son compagnon d'UTMB Loïc Libot (à gauche), Luidgi Le Bars a réussi son émouvant défi, suivi de près par ses enfants.
Aux côtés de son compagnon d'UTMB Loïc Libot (à gauche), Luidgi Le Bars a réussi son émouvant défi, suivi de près par ses enfants. - Jérémy Laugier/20 Minutes

« Je me demande ce qui leur passe par la tête »

« En 2010, je me suis inscrit sur un 42 km et j’ai emmené les cendres de mon papa avec moi sur la course, lâche-t-il. Là, je participe au Graal des traileurs et je transporte toujours ses cendres dans mon sac. Parfois, quand les circonstances de la vie sont compliquées, on s’imagine une histoire où tout s’aligne bien. Je répète à mes enfants qu’il faut croire en ses rêves, et c’est un rêve de partager cette aventure avec eux. » A ses côtés, Antoine et Juliette, respectivement étudiant en Staps et infirmière, ont les yeux rougis. Depuis vendredi, ils le suivent de près en bus et en van. Juliette (26 ans) résume l’état d’esprit de la famille.

C’est stressant pour nous mais nous sommes fiers de notre papa. Quand je vois certains coureurs tituber et ne plus avoir vraiment conscience de grand-chose, je me demande ce qui leur passe par la tête… »

Une ambiance festive digne du Tour de France vendredi soir

Essentiellement ce fameux « dépassement de soi » si dur à comprendre pour les non pratiquants d’ultra. Tout comme Loïc Libot, son compagnon de fortune (ou d’infortune, c’est selon) rencontré à mi-course à Courmayeur, Luidgi Le Bars ne s’est accordé que 45 minutes de « sommeil » en deux jours. « On sent que dormir devient plus important que manger, estime Loïc, qui parviendra lui aussi à boucler cet UTMB, quelques années après avoir pris part à la TDS (145 km). Si on ne dort pas du tout, on n’a plus de motivation, plus de jus. Quoi qu’il arrive, abandonner n’est pas une option pour moi. »

L'ambiance était phénoménale dans la montée de Notre-Dame-de-la Gorge, vendredi soir.
L'ambiance était phénoménale dans la montée de Notre-Dame-de-la Gorge, vendredi soir. - Jérémy Laugier/20 Minutes

Que l’ambiance festive digne du Tour de France, avec feu de camp et « olé, olé » au passage des coureurs, dans la nuit de vendredi à samedi au niveau de la montée de Notre-Dame-de-la-Gorge (km 34), paraît loin. Malade depuis de longues heures, la Suédoise Caroline Olivia Elgan n’arrive plus à s’alimenter : « Je me sens très faible mais j’essaie d’avancer section par section ».

« C’est l’équivalent du Superbowl pour le trail »

Car à l’image d’un Chinois, d’un Polonais et d’une Norvégienne semblant hésiter, à 7h45, à repartir pour les 30 derniers kilomètres, cette édition encore marquée par la crise du Covid-19, reste très internationale (90 pays représentés). La Canadienne Michelle Bousquet (45 ans) a ainsi décidé de venir seule de Montréal pour une dizaine de jours. « Même au Canada, tout le monde sait que l’UTMB est l’équivalent du Superbowl pour le trail. Cela fait huit ans que c’est un rêve pour moi. Je l’ai préparé avec la TDS et la CCC (101 km) puis j’ai été tirée au sort, après deux années de refus. »

La Canadienne Michelle Bousquet, ici au ravito de Trient, est devenue finisher de l'UTMB, même si elle a dépassé de 15 minutes la barrière horaire de 46h30.
La Canadienne Michelle Bousquet, ici au ravito de Trient, est devenue finisher de l'UTMB, même si elle a dépassé de 15 minutes la barrière horaire de 46h30. - Jérémy Laugier/20 Minutes

Sans assistance et blessée à la main et à un genou après une chute dès le 6e km, Michelle flirte avec les barrières horaires depuis la mi-course. « Je suis tellement épuisée que j’ai dû faire deux siestes de 20 minutes sur une table. C’est bien plus dur que je ne le prévoyais. Le moral n’est plus là mais je ne peux pas m’arrêter. Grâce à l’ultra, je me prouve que je suis forte et mes deux garçons ne me pardonneraient pas d’abandonner. » Les deux pré-ados vont pouvoir féliciter leur mère, qui rentrera mercredi à Montréal avec dans ses bagages la fameuse polaire de finisher d’une des courses les plus dures au monde, même si elle a passé la ligne après 46h45 (les organisateurs ont rattrapé une vingtaine d’hors-délais de peu au final).

« Don’t worry, be happy, but you’ve got 10 minutes »

Pour cette Québécoise livrée à elle-même comme pour tant d’autres inscrits, les 2.500 bénévoles de l’UTMB jouent un rôle précieux. « On sent bien que ces coureurs cherchent du réconfort, ce qui va au-delà d’une soupe et d’un café, confirme Guillaume, l’un des membres du ravitaillement de Trient. Notre rôle de bénévole est véritablement là, et pas quand les meilleurs traileurs viennent s’arrêter une minute avant de viser le meilleur temps possible. » Non loin de là, l’un de ses acolytes suisses prévient au micro les concurrents encore présents sous le barnum dans un anglais d’anthologie : « Don’t worry, be happy, but you’ve got 10 minutes ».

Les coureurs amateurs Loïc Libot et Luidgi Le Bars ont choisi de dormir une quinzaine de minutes sur un banc, dimanche matin à Trient.
Les coureurs amateurs Loïc Libot et Luidgi Le Bars ont choisi de dormir une quinzaine de minutes sur un banc, dimanche matin à Trient. - Jérémy Laugier/20 Minutes

« L’exploit d’une vie » pour tous ces traileurs anonymes ne se joue à rien. Sur le gong de 8 heures, un Américain blême débarque de nulle part, et obtient le droit de poursuivre la course, comme un sursis (il sera finalement hors délais à Vallorcine, au km 154). Dix minutes plus tard, un Anglais dépité doit se résigner à s’arrêter là, malgré ses tentatives pour convaincre l’organisation. L’UTMB peut se montrer cruel, mais aussi libérateur pour Luidgi, Loïc, Antoine, Michelle, Caroline Olivia et les 1.520 finishers de cette folle aventure.