Trail : Comment Nienke Brinkman est devenue « l’extraterrestre de l’année » depuis son exploit à Sierre-Zinal

HORS-TERRAIN L’athlète néerlandaise de 27 ans, qui s’est réellement mise à courir durant la crise du Covid-19, est en lice pour remporter la finale des Golden Trail World Series, le 16 octobre aux Canaries

Jérémy Laugier
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Le 4 septembre, Nienke Brinkman s'est distinguée en remportant la course de Chiemgau (Allemagne), qui fait partie des Golden Trail World Series.
Le 4 septembre, Nienke Brinkman s'est distinguée en remportant la course de Chiemgau (Allemagne), qui fait partie des Golden Trail World Series. — @jsaragossa / Salomon
  • Chaque jeudi, dans sa rubrique « hors-terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, nous nous consacrons à la folle trajectoire de Nienke Brinkman, athlète néerlandaise de 27 ans qui disputera la finale des Golden Trail World Series, le 16 octobre aux Canaries.
  • En seulement quatre mois, cette ancienne hockeyeuse sur gazon évoluant en D2 néerlandaise est devenue « le phénomène » du trail, après sa seconde place à Sierre-Zinal et ses succès sur les courses de Chiemgau et de la Skyrhune en septembre.

La mythique course de trail de Sierre-Zinal (Suisse) est depuis de longues années survolée par les références Kilian Jornet et Maude Mathys, détenteurs des records de l’épreuve de 31 km, qui affiche un terrible 2.200 m de dénivelé positif. Mais le 7 août dernier, le monde de la montagne a découvert Nienke Brinkman, une inconnue néerlandaise de 27 ans au visage poupin, arrivée moins de trois minutes après Maude Mathys. « Quand elle m’a doublée en montée avec son impressionnante foulée dynamique, je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas que j’essaie de suivre ce petit boulet de canon, ou alors j’allais exploser », confie Anaïs Sabrié, championne de France de trail court et actuelle troisième des Golden Trail World Series, véritable coupe du monde de la discipline.

Sa coéquipière au sein du Team Matryx Elise Poncet confirme la sensation qu’a provoquée Nienke Brinkman sur le circuit : « Vu son temps stratosphérique [2h48], son arrivée a fait un gros boom dans le trail. Il y a le monde des humains et il y a Nienke, c'est un phénomène. Une telle performance pour une première course de trail, c’est du jamais vu. Et elle n’a pas fait ça sur une course du saucisson mais sur l’une des plus belles manches des Golden Trail World Series… D’habitude, les nouveaux visages du trail arrivent avec un gros vécu de course, en athlétisme ou en ski. Là, on a essayé de fouiller sur Internet avec notre coach mais on ne sait pas d’où elle vient, c’est déboussolant. »

Un marathon réellement préparé en deux semaines

On informe donc Elise Poncet : la nouvelle terreur du circuit était avec le club d'« Alecto » Leiderdorp une joueuse de 2e division néerlandaise… en hockey sur gazon. « J’ai joué quasiment toute ma vie à ce sport qui est très populaire aux Pays-Bas, raconte Nienke Brinkman. Quand j’ai déménagé à Zürich (Suisse) en 2018, j’ai préféré arrêté en voyant que le niveau en hockey sur gazon n’était pas le même ici. » A la place, elle se met à jongler entre salle de sport, vélo et donc course sur route, « mais juste une vingtaine de kilomètres par semaine, rien de bien sérieux ».

Nienke Brinkman a privilégié le hockey sur gazon au trail running jusqu'à l'âge de 24 ans et son arrivée à Zürich (Suisse).
Nienke Brinkman a privilégié le hockey sur gazon au trail running jusqu'à l'âge de 24 ans et son arrivée à Zürich (Suisse). - Alecto Hockey Club

« Quand j’y repense, c’est vrai que je courais énormément au hockey sur gazon en tant que milieu de terrain, poursuit la jeune femme. Je n’avais jamais besoin d’être remplacée avant la fin d’un match. Mais pour autant, aucun coach ne m’avait malheureusement conseillé de me tester en course à pied. » Le coup de pouce vient de collègues de Nienke, qui lui suggèrent de participer avec eux au redoutable marathon de montagne de Zermatt (42 km, 1.944 m de dénivelé positif) en juillet 2019.

Seulement cinq hommes l’ont devancée à Zermatt

« Je n’avais jamais couru plus de 15 km donc ça m’a un peu effrayée vu le peu d’entraînements que j’avais, surtout qu'ils ne m'ont prévenu que deux semaines avant l'épreuve, se souvient la Néerlandaise. Puis le résultat a beaucoup amusé mes amis. » Car Nienke Brinkman boucle l’affaire en 4h01, à une incroyable sixième place pour une novice du running. Les choses sérieuses commencent pour de bon en 2020 avec l’arrivée du Covid-19. « J’ai tout d’un coup eu beaucoup de temps libre dans ce contexte et j’en ai profité pour tourner à 100 km par semaine en moyenne, indique-t-elle. J’ai vraiment pris goût à la course donc j’ai tout donné pour m’améliorer, j’ai commencé à avoir un coach. »

Nienke Brinkman s'est mise à parcourir une centaine de kilomètres chaque semaine à partir du début du confinement l'an passé.
Nienke Brinkman s'est mise à parcourir une centaine de kilomètres chaque semaine à partir du début du confinement l'an passé. - N.Brinkman

Sauf qu’en raison de l’arrêt de quasiment toutes les compétitions, elle se contente d’une progression dans l’ombre, avant d’exploser cette année. Et quel meilleur endroit que le marathon de Zermatt pour se prouver qu’elle a totalement changé de dimension ? Nienke Brinkman claque cet été le record féminin de l’épreuve en 3h19 (soit 42 minutes de moins qu’en 2019) et remporte donc sa première course, avec à la clé une sixième place au classement scratch (hommes et femmes confondus).

Un Sierre-Zinal attaqué « comme une totale inconnue »

Alors qu’elle planifiait pour la suite se tester sur route avec le marathon d’Amsterdam en octobre, sa saison a bel et bien basculé à Zermatt. Un organisateur de Sierre-Zinal présent, et évidemment impressionné par sa performance, l’invite à l’édition 2021. La passionnée de randonnée n’a alors qu’un mois pour se préparer à l’une des courses les plus exigeantes au monde sur le format court. Et bim, rebelote donc avec cette fois une deuxième place au plus près de l'incontournable Maude Mathys. La rookie traileuse résume sa journée de rêve sur « la course des cinq 4.000 ».

J’ai commencé Sierre-Zinal comme une totale inconnue, planquée à l’arrière. Je trouvais ça trop cool d’être au milieu de tant d’athlètes de haut niveau. A la fin, Maude m’a félicitée avant de me demander "Mais qui es-tu, au juste ?". »

Anaïs Sabrié raconte la suite logique : « Les sponsors se sont rués sur elle après la ligne d’arrivée ». Manager du Team Salomon international, Grégory Vollet l’a convaincue de rejoindre le leader du trail running. « Quand on découvre quelqu’un qui court Sierre-Zinal avec des chaussures de route, qui sait à peine qui est Kilian Jornet, et qui rivalise à ce point avec Maude Mathys, on se dit qu’on est face à l’extraterrestre de l’année, résume celui-ci. On ne sait pas où elle va s’arrêter. »

Une dernière bataille cette saison avec Maude Mathys aux Canaries

Certainement pas à ce coup d’éclat d’un jour à Sierre-Zinal. Sur les deux courses suivantes des Golden Trail World Series, la nouvelle athlète Salomon a remporté en septembre Chiemgau en Allemagne (43 km et 2.757 m de D+, en 4h16) puis la Skyrhune dans les Pyrénées-Atlantiques (21 km et 1.700 m de D+, en 2h04). Sur cette dernière étape de la saison, elle a même devancé des pointures du circuit masculin comme Nicolas Martin et Thibaut Baronian.

Ces deux succès sont synonymes de qualification inattendue pour la finale de la compétition, le 16 octobre à El Hierro (Canaries), où elle est au coude à coude avec Maude Mathys pour la victoire finale. Et ce deux mois après sa véritable entrée en lice dans le monde du trail. Depuis Sierre-Zinal, Nienke Brinkman s’est arrangée pour repousser la fin de son doctorat de géophysique, afin d’intensifier ses entraînements en montagne.

A Chiemgau, Nienke Brinkman s'est imposé le mois dernier avec 11 minutes d'avance sur la Française Anaïs Sabrié.
A Chiemgau, Nienke Brinkman s'est imposé le mois dernier avec 11 minutes d'avance sur la Française Anaïs Sabrié. - @jsaragossa/Salomon

« Je suis vraiment lente dans les descentes techniques »

« Ma vie a changé depuis ce jour, constate l’intéressée. C’est comme si ce n’était pas à moi que tout cela arrivait. Je me sens un peu dépassée par les événements mais je suis bien entendu enchantée. Je n’avais pas imaginé un instant pouvoir remporter les Golden Trail World Series quand je suis arrivée à Sierre-Zinal donc je n’ai rien à perdre. »

Le circuit du trail féminin peut déjà trembler en vue des prochaines années car la Néerlandaise affiche une marge de progression évidente au vu de ses difficultés en descentes. « J’essaie de courir le plus possible mais je ne me sens pas du tout à l’aise dans les descentes techniques, assume-t-elle. Je suis vraiment lente dans ces passages. » A la voir chuter sur la Skyrhune, et parfois se résoudre à marcher, on en arrive à se demander si elle n'est pas actuellement plus rapide en montée qu’en descente.

Le marathon de Paris-2024 en ligne de mire ?

« C’est ce qui est encore plus hallucinant avec elle, décrypte Elise Poncet. Normalement, les écarts se font surtout en descente dans ces formats courts de trail, donc c’est dire son potentiel pour l’avenir ». A 27 ans, celle qui a aussi signé cette année un temps de 33’06 sur un simple test de 10.000 m sur une piste d’athlétisme a tout une carrière à construire : « J’aimerais voir ce que je vaux dans un marathon sur du plat. Les distances plus longues du trail, ce sera peut-être pour plus tard ».

Car son proche avenir, elle le voit plutôt en partie sur le bitume : « C’est un rêve pour moi de me qualifier pour des championnats d’Europe ou des Jeux olympiques en marathon ». Anaïs Sabrié semble convaincue par cette option : « Vu sa foulée sur le plat, on pourrait carrément la retrouver sur le marathon des JO-2024 à Paris ». D'ici-là, « la Hollandaise volante » pourrait bien encore nous étonner en prenant part aux JO en triathlon ou en tir à l'arc, who knows ?