Comment le cyberharcèlement s'est imposé comme un enjeu de société

PRIS POUR CIBLE Pour clore notre série « Pris pour cible » dédiée au cyberharcèlement, « 20 Minutes » passe en revue la chronologie d’un phénomène devenu, en un an, un enjeu de société

Helene Sergent

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A partir du 3 juillet, l'Assemblée nationale doit examiner la proposition de loi pour lutter contre la haine en ligne.
A partir du 3 juillet, l'Assemblée nationale doit examiner la proposition de loi pour lutter contre la haine en ligne. — Revelli-Beaumont/SIPA
  • Pendant un an, à partir de septembre 2018, 20 Minutes a publié chaque semaine le témoignage d’une personne victime de cyberviolences (cyberharcèlement, doxing, revenge porn, raid numérique).
  • Quarante témoignages qui ont permis d’illustrer les difficultés – judiciaires, médicales, sociales – rencontrées par les victimes de violences numériques.
  • Pendant cette période, le cyberharcèlement s’est imposé dans le débat politique et l’agenda judiciaire. Récit d'une montée en puissance.

Jamais la presse n’aura tant parlé de cyberharcèlement qu’en ce mois de juillet 2018. A Bobigny cet été-là, deux femmes sont devenues malgré elles des « pionnières ». Le 3 juillet, la journaliste d’Europe 1 Nadia Daam voit deux de ses cyberharceleurs condamnés à six mois de prison avec sursis. Trois jours plus tard, l’un des participants au raid numérique lancé contre l’actrice porno Nikita Bellucci, écope, lui, d’une peine de prison ferme. Une décision rare. Leur avocat Eric Morain le martèle : « La peur change de camp. »

A la rédaction, l’idée de donner une voix à ces victimes silencieuses, écrasées derrière l’écran de leur ordinateur par les mots et la haine, émerge. Devenues la cible de cyberviolences, la plupart d’entre elles peinent à raconter ce qu’elles ont subi : « Pris pour cible » sera leur série. Pendant dix mois, 20 Minutes a tenté d’illustrer toutes les formes de cyberviolences, notamment racistes, homophobes, sexistes. Quarante épisodes au cours desquels la justice, les politiques et les médias se sont aussi emparés de ce phénomène, devenu un enjeu de société. Chronologie d'une montée en puissance.

Septembre 2018 : victoire d’une militante féministe

Le 27 septembre 2018, la justice a condamné pour la première fois en France deux médecins pour « injure publique à raison du sexe ». Porte-parole d’Osez le féminisme, Anne-Cécile Mailfert avait fait les frais d’un raid numérique massif pour avoir dénoncé une fresque sexiste dans une salle de garde du CHU de Clermont-Ferrand.

Une jurisprudence importante sur laquelle s’est ensuite appuyée l’avocate de Mégane*, une militante féministe de 26 ans que nous avions rencontrée en août. Injuriée, menacée de mort et de viol après un appel lancé par un auteur de BD controversé, la jeune femme n’a pas hésité à déposer plainte, « pour laisser une trace », raconte-t-elle.

« Les mots ont un sens. C’est toujours les femmes qu’on inscrit dans une sorte de bestiaire, un champ lexical que l’on n’utilise pas pour les hommes. Les femmes sont des chiennes, des truies, des cochonnes (…) des sacs à foutre ou des connasses hystériques », plaidera l’avocate de Mégane, militante féministe cyberharcelée.

Comme Anne-Cécile Mailfert, la jeune femme a finalement obtenu gain de cause en janvier 2019. Le tribunal a reconnu ses agresseurs numériques coupables « d’injure publique à raison du sexe ». Une prise en compte par les magistrats de la dimension misogyne des attaques menées en ligne qui s’est accentuée.

Novembre 2018 : le raid contre Bilal Hassani

L’évolution du droit et la multiplication des procès pour des faits liés au cyberharcelement incitent les victimes à agir. Les raids en ligne sont officiellement reconnus par la loi le 5 août 2018, deux ans après le «  revenge-porn ». Une reconnaissance qui permet aux victimes d'engager plus facilement des procédures judiciaires contre ces attaques groupéesEn parallèle, l’industrie des nouvelles technologies a elle aussi développé des solutions pour les internautes visés par ces cyberviolences.

La médiatisation en novembre dernier du raid numérique dirigé contre le chanteur Bilal Hassani a contribué à populariser l’application Bodyguard. Disponible sur Twitter, YouTube et Instagram, cette appli permet de supprimer les messages haineux et de bloquer les comptes mal intentionnés. Une solution pour laquelle ont opté plusieurs de nos témoins, comme Pierre, dessinateur satirique ou Linda Kebbab, policière et déléguée syndicale.

Février 2019 : révélations sur la « Ligue du Lol »

Vendredi 8 février, le site de vérifications de Libération, Checknews, publie un article intitulé : « La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux ? ». Sans mesurer l’impact de cette publication, le site déclenche une polémique inédite qui va propulser le cyberharcelement au cœur de l’actualité pendant plusieurs semaines. Accusés par plusieurs témoins, des journalistes – certains occupants des postes à responsabilité – et des communicants sont rapidement mis à pieds, d’autres seront licenciés.

Poussés à un travail d’introspection, de nombreux médias français publient dans la foulée des enquêtes sur l'impact du cyberharcèlement pour les victimes. Les profils des membres supposés de cette « Ligue du lol » – tous sont jeunes, surdiplômés et insérés – balaient  les caricatures qui entourent les cyberharceleurs.

Mars 2019 : une proposition de loi dévoilée

Au-delà de cette prise de conscience judiciaire et médiatique, l’action politique s’est elle aussi accentuée depuis un an pour lutter contre le cyberharcelement. Dès janvier, Emmanuel Macron s'est prononcé en faveur d'une levée progressive de l'anonymat sur les plateformes. Moins d'un mois plus tard, lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et dans un contexte de recrudescence des actes antisémites, le Président évoque pour la première fois un projet de loi contre la haine en ligne.

L’ampleur de la tâche semble immense. L’inertie des grandes plateformes – régies par le droit américain – réduit considérablement la marge de manœuvre des Etats pour lutter efficacement contre les cyberviolences. Le 10 mars dernier, la proposition de loi rédigée par la députée LREM Laetitia Avia, et soutenue par le gouvernement, est officiellement dévoilée. Le texte sera débattu par les députés à l’Assemblée nationale à partir de ce mardi. L'objectif est clair, estime le secrétaire d'Etat au numérique, Cédric O, interviewé par 20 Minutes : Facebook, Twitter ou YouTube doivent désormais se doter de moyens suffisants pour retirer les contenus haineux. 

L’occasion, peut-être, de mettre fin aux « parcours du combattant » que nous ont rapporté les quarante victimes toutes « prises pour cible ».

* Les prénoms ont été modifiés

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web débordait d’histoires de cyberharcèlement, les raids numériques se multipliaient. Avec Hakima Bounemoura et Laure Beaudonnet, nous avons voulu donner la parole à toutes ces victimes anonymes pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook « 20 Minutes MoiJeune ».

Et ce n’était pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes : évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité, cela demande du temps. Nous avons toujours laissé la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elles.