Cyberharcèlement: «Dès que je tweete, je sers de "policier punching-ball" aux internautes»

PRIS POUR CIBLE Déléguée nationale au sein du syndicat Unité SGP Police FO et très active sur Twitter, Linda Kebbab a été la cible de menaces de viol et de mort…

Propos recueillis par Helene Sergent

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Linda Kebbab, déléguée nationale d'un syndicat de police, reçoit quotidiennement des injures et des menaces de mort sur les réseaux sociaux.
Linda Kebbab, déléguée nationale d'un syndicat de police, reçoit quotidiennement des injures et des menaces de mort sur les réseaux sociaux. — RETMEN/SIPA
  • Linda Kebbab, figure médiatique du syndicat de police Unité SGP Police FO, a déposé plainte en septembre 2018 à la suite de menaces proférées sur Twitter.
  • L’homme à l’origine de ces propos a été condamné le 2 février à quatre mois de prison ferme et à verser « 1.000 euros » de dommages et intérêts.
  • Sur Twitter, la jeune femme affiche publiquement les injures et les appels au viol reçus quotidiennement sur Twitter.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire de Linda Kebbab, 38 ans, déléguée nationale au sein du syndicat Unité SGP Police FO​. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« J’utilise Facebook depuis longtemps, essentiellement pour un usage personnel et je me suis inscrite sur Twitter en mai 2018 dans le cadre de mes activités professionnelles et syndicales. J’ai été confrontée aux cyberviolences une première fois en septembre 2018. Après les déclarations de Yann Moix à l'égard des policiers, je lui ai répondu de façon assez sèche lors d’une intervention télévisée. Mon passage a été relayé sur la page Facebook de mon syndicat, comme c’est l’usage lors de nos prises de parole publiques.

Dans les commentaires sous cette publication figuraient des menaces de mort et de viol. Après avoir discuté avec mes collègues au sein d’Unité SGP Police FO, nous avons décidé de saisir la justice. Contrairement à ce qui est prévu pour les fonctionnaires de police, je n’ai pas pu bénéficier de la protection fonctionnelle. J’étais pourtant visée parce que je suis policière mais je n’ai pas eu droit à une assistance juridique, ni au soutien de mon administration dans le cadre de cette procédure.

D’innombrables insultes sexistes

Le syndicat travaille avec un cabinet d’avocats qui a fait un signalement auprès du procureur. Pour que l’enquête avance, on a dû insister, appeler à plusieurs reprises pour savoir où en étaient les investigations. Finalement, le procès a eu lieu au début du mois de février, soit près de cinq mois après mon signalement.

Le fait d’être une femme, dans un milieu très masculin, et de s’exprimer de façon assez cash est très mal perçu. L’essentiel des insultes et menaces que je reçois sur les réseaux sociaux est lié à mon genre. On me traite de "pute", de "salope" qu’on "aimerait voir crever en direct".

Je n’ai pas le souvenir que des menaces similaires aient été prononcées à l’égard d’un syndicaliste masculin. J’ai aussi le sentiment que les discours haineux se sont libérés. Il y a une radicalisation dans le discours sur les réseaux sociaux et vis-à-vis des représentants de la police qui n’existait pas avant et qui est totalement assumée. Dès que je tweete, je sers de "policier punching-ball" aux internautes, et ça s’est intensifié pendant le mouvement des gilets jaunes.

L’indifférence de l’administration

Je suis flic et malheureusement, ce n’était pas la première fois qu’on me menaçait de mort. Ça m’est déjà arrivé pendant des interventions, mais ça se passait sur le terrain. Jamais en ligne. Quand ce genre de choses arrivent en intervention, on sait que c’est limité au cadre de notre travail. Or là, parce que je suis devenue identifiable avec mes interventions publiques, ça a dépassé le cadre de l’intervention.

Ça a eu un impact concret, notamment dans les transports. Je suis davantage sur mes gardes quand on me dévisage dans le métro. Je limite mes trajets dans Paris. J’évite en revanche de trop en parler avec mes proches. J’essaie de les protéger et j’estime que je suis en mesure de me défendre.

Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas l’angoisse ou le stress généré par ce harcèlement, c’est surtout l’inaction de mon administration : je n’ai eu aucun mot de soutien, aucun appel, rien. J’ai le sentiment que notre employeur est complètement indifférent au sort des policiers menacés en ligne mais aussi sur le terrain.

Judiciariser pour lutter contre le sentiment d’impunité

Je tenais à judiciariser l’affaire parce qu’il ne faut pas que le sentiment d’impunité sur les réseaux sociaux perdure. Même si j’ai conscience que pour de nombreuses victimes, c’est pénible et contraignant, il ne faut pas oublier qu’on peut saisir le procureur par courrier. Après, la procédure peut être longue. J’ai eu la chance de pouvoir échanger avec les services d’enquête et en réalité ils sont débordés.

Avec l’augmentation des infractions liées aux cyberviolences, ils ont parfois des centaines de dossiers à traiter. Cette lenteur et la faiblesse des peines qui sont infligées aux harceleurs contribuent à véhiculer ce sentiment d’impunité. Dans mon cas, l’homme qui m’avait menacée de mort et de viol a écopé d’une peine de quatre mois de prison sans mandat de dépôt. Après sa condamnation au début du mois de février, et parce que je l’ai relayée sur Twitter, les menaces ont diminué.

Relativiser et se protéger

Après cet épisode, je me suis posé la question de l’utilité de mon compte Twitter. J’ai décidé de relativiser. Je sais que les militants les plus actifs sur les réseaux sont ceux qui s’expriment le plus, je pense aussi à la majorité silencieuse et j’ai envie de continuer à m’exprimer. Deux cents commentaires haineux sur les millions d’utilisateurs que compte aujourd’hui Twitter, c’est peu en réalité.

Dans notre travail, on doit quotidiennement faire preuve de sang-froid. Être policier, c’est être confronté à la misère sociale, à la détresse, à la mort aussi. J’essaie de me dire que ça ne reste que des tweets et surtout, je sais que ce que je me prends chaque jour sur Twitter, c’est aussi ce que doivent encaisser tous les collègues dans la vraie vie.

Depuis, j’ai quand même décidé de me protéger. C’est dommage parce que ça nuit au débat mais je ne lis plus les commentaires et j’ai récemment téléchargé une application de modération des commentaires. Ça permet de faire un premier tri ».

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyberharcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni vraiment de victime.

 

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Il n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’un témoignage par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.