«Ligue du LOL»: Pourquoi la fin de l'anonymat sur Internet n'est pas une bonne idée

WEB Emmanuel Macron s'est récemment dit favorable à la levée de l'anonymat sur Internet mais des voix s'élèvent, au sein même de La République en marche, pour s'y opposer

F.R.

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Image d'illustration - Anonymat sur Internet.
Image d'illustration - Anonymat sur Internet. — Pixabay
  • Emmanuel Macron, comme la députée LREM Laetitia Avia, s’est dit favorable à la levée de l’anonymat sur Internet.
  • Paula Forteza, députée LREM, s’oppose à la levée de l’anonymat et souligne l’importance du pseudonymat.

Qu’est-ce qu’il se cache derrière l’anonymat sur Internet ? A en croire Emmanuel Macron : la cause de bien des maux. En janvier, le chef de l’État plaidait en faveur d’une « levée progressive de toute forme d’anonymat ». La semaine passée, il voyait dans cette idée un moyen de remédier au harcèlement scolaire. Lundi, Laetitia Avia, députée LREM à Paris et porte-parole du parti présidentiel, soutenait dans un tweet que « l’anonymat sur les réseaux sociaux encourage un sentiment d’impunité pour ceux qui s’autorisent à harceler, humilier et insulter. »

Elle réagissait ainsi aux révélations sur la « Ligue du LOL », un groupe Facebook privé dont certains des membres ont harcelé majoritairement des femmes pendant plusieurs années à partir de 2009. Sauf que, comme beaucoup d’internautes l’ont fait remarquer, une bonne partie de ces harceleurs multipliaient les vexations et coups de pression sans se dissimuler sous une fausse identité.

« La levée de l’anonymat est une notion assez technique »

Mardi, Edouard Philippe, a annoncé qu’un texte sera « présenté avant l’été » pour lutter contre la haine sur Internet. Le Premier ministre n’a pas évoqué explicitement la levée de l’anonymat, mais il y a fort à parier que ce sujet sera remis sur le tapis.

Au sein de LREM, la députée des Français de l’étranger Paula Forteza fait entendre un autre son de cloche. « Je suis contre la levée de l’anonymat. C’est une notion assez technique », explique-t-elle à 20 Minutes. Et d’avancer : « En en discutant avec les collègues, je me suis rendu compte qu’on était plutôt d’accord. » La femme politique plaide en faveur d’un « processus de signalement et d’activation du pouvoir judiciaire plus huilé, fluide, rapide » pour enrayer la propagation de propos haineux en ligne.

Dans les faits, l’anonymat sur Internet n’est jamais garanti car il est toujours possible de remonter jusqu’à un internaute via son adresse IP. Et il ne faut pas le confondre avec le pseudonymat – le fait de prendre un surnom d’emprunt qui permet d’être identifié du public sans révéler d’information personnelle – bien plus courant sur Internet. Il y a cinq ans, Jonquille* a créé un compte sur Twitter pour se familiariser avec le réseau social en reprenant l’avatar d’une héroïne de série télé.

« Avoir mon identité propre sur Twitter n’aurait pas beaucoup de sens »

« Le pseudonymat, en ce qui me concerne, ne visait initialement qu’à compartimenter ma vie professionnelle de mes expérimentations électroniques. Et à mesure que ce compte a gagné en audience et qu’un personnage s’en est créé il semblait absurde de vouloir y accoler mes traits réels », raconte l’internaute aux plus de 50.000 followers. Au fil du temps, Twitter est devenu un « outil militant » pour Jonquille qui poste beaucoup de messages liés aux droits des personnes LGBT.

Et de préciser : « Je ne vois pas mon compte comme investi d’une mission, encore moins d’une représentativité collective, mais quelques coups de gueule ou prises de position passées ont pu créer une attente. Je m’efforce donc de mettre mon existence électronique au service de celles et ceux qui y trouvent leur compte, d’en faire une sorte de hub, et c’est en cela qu’avoir mon identité propre n’aurait pas non plus beaucoup de sens. »

Si le pseudonymat relève, dans cet exemple, d’un simple choix, il peut être aussi une nécessité. « C’est le cas des fonctionnaires qui ont un devoir de réserve et n’ont pas le droit de s’exprimer publiquement sur leurs opinions politiques. C’est aussi le cas des lanceurs d’alerte ou des personnes qui auraient des propos ou idées minoritaires et ne se sentiraient pas à l’aise de les défendre publiquement », énumère Paula Forteza, qui considère le pseudonymat comme « une condition de la liberté d’expression » qui « permet [tant] que le dialogue soit libre, fluide ».

Les dérives potentielles

La députée met aussi en garde sur les dérives potentielles que générer la levée totale de l’anonymat et du pseudonymat : « Si on oblige les personnes à s’exprimer en leur nom propre et à exposer leurs opinions politiques ou leur orientation sexuelle par exemple, ces données dont certaines peuvent être sensibles, permettraient de faire des profilages, ce qui va à l’encontre de la législation. Et puis comment lever l’anonymat concrètement ? Des propositions dangereuses circulent comme la collecte, par les réseaux sociaux, de l’identité des utilisateurs. »

De son côté, Jonquille s’amuse d’un paradoxe : « Les mêmes députés qui proposent de lever l’anonymat taguent mon compte pour que je retweete leur tweet-communiqué de presse, ce qui ne manque pas de sel. »

* L’internaute qui a répondu aux questions de 20 Minutes a choisi ce prénom d’emprunt, en référence au prénom révolutionnaire.