Cyberharcelé(e)s: «C’est une tornade qui s’abat sur vous, j’avais la sensation d’être balancée dans une machine à laver»

PRIS POUR CIBLE En 2015, Anne-Cécile Mailfert, militante féministe, a été la cible d’un raid numérique mené par des médecins pour avoir dénoncé une fresque sexiste dans un hôpital

Propos recueillis par Helene Sergent

— 

Anne-Cécile Mailfert a porté plainte en 2015 après avoir reçu des centaines d'insultes sur les réseaux sociaux, de la communauté médicale.
Anne-Cécile Mailfert a porté plainte en 2015 après avoir reçu des centaines d'insultes sur les réseaux sociaux, de la communauté médicale. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • En 2015, Anne-Cécile Mailfert, porte-parole d’Osez le féminisme !, dénonce publiquement une fresque à caractère sexiste peinte dans la salle de garde du CHU de Clermont-Ferrand.
  • Après cette prise de position, la jeune militante a reçu des centaines d’insultes sur les réseaux sociaux et d’appels malveillants de médecins sur son numéro de téléphone.
  • Après avoir déposé plainte, deux de ses harceleurs ont été condamnés le 27 septembre 2018 pour des faits « d’injure publique à raison du sexe ». Une première en France.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire d’Anne-Cécile Mailfert, militante féministe et présidente de la Fondation des femmes. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles,
20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

En 2015, j’ai dénoncé une fresque murale peinte dans une salle de garde du CHU de Clermont-Ferrand qui mettait en scène un viol collectif. L’image circulait sur les réseaux sociaux et dans les médias, et, en tant que porte-parole de l’association Osez le féminisme !, je me suis exprimée sur le sujet et nous avons publié un communiqué.

A cette époque, les médecins étaient très mobilisés contre un projet de loi porté par la ministre Marisol Touraine. Un groupe Facebook intitulé «  Les médecins ne sont pas des pigeons » avait été créé pour l’occasion. C’est sur ce groupe que mon numéro de téléphone a été diffusé une première fois, accompagné d’un message qui invitait les membres à me contacter pour que je revienne sur mes propos.

« C’est une tornade qui s’abat sur vous »

A partir de ce moment, j’ai reçu des appels et des SMS toutes les deux ou trois minutes. Des médecins, qui précisaient leur nom et leur fonction, me laissaient des insultes sur mon répondeur, idem sur tous mes réseaux sociaux, Twitter, Facebook. Je recevais essentiellement des insultes sexistes. Un photomontage de moi sur un corps dénudé et ligoté a aussi circulé. C’était un peu violent. Carrément violent, même. C’est une tornade qui s’abat sur vous. J’avais la sensation d’être balancée dans une machine à laver.

Très rapidement, j’ai réussi à contacter des avocats qui ont accepté de me défendre gratuitement. Deux jours après le début de ce harcèlement, j’ai dit publiquement que j’allais porter plainte et j’ai eu la chance de voir mon histoire médiatisée. Ça s’est calmé tout de suite. Ils ont arrêté et des consignes entre médecins ont été diffusées pour dire qu’il fallait arrêter.

« Tu n’as pas à t’exprimer, tu es une femme »

J’ai décidé de déposer deux plaintes distinctes : une première pour les appels malveillants et une seconde plainte pour « injure à raison du sexe ». J’ai été privilégiée grâce au contexte médiatique. Les policiers ont auditionné ceux qui m’avaient envoyé plusieurs messages pour que le caractère de répétition et donc le harcèlement puisse être démontré. Mais le juge a estimé qu’il était relativement facile de trouver mon numéro de téléphone portable sur Internet à cause de mes fonctions de porte-parole et qu’il était difficile de prouver le lien entre les appels et les faits. Les auteurs de ces appels ont écopé d’un simple rappel à loi.

L’audience pour ma plainte pour « injure à raison du sexe » s’est, elle, tenue en 2018. Cette disposition qui existe dans notre droit depuis plusieurs années est rarement plaidée. Or quand on écrit à une femme « sale cochonne » ou « sale pute », c’est sexiste. On la réduit à un animal, on la considère comme étant un sexe à disposition. L’effet recherché, c’était de me rabaisser, de me dire qu’on ne se battait plus à armes égales pour débattre ou discuter. Au fond, leurs insultes consistaient à me dire « toi tu te tais, tu n’as pas à t’exprimer, tu es une femme, tu es un animal, tu es un sexe disponible », c’était ça.

Une première condamnation inédite

Le procès qui s’est déroulé à la 17e chambre était très solennel. C’est dingue de se dire ça, mais j’étais étonnée de voir que c’était un « vrai procès ». Je ne pensais pas que ce serait pris au sérieux à ce point-là ! Les trois prévenus, tous médecins, ressemblaient à des petits garçons pris les doigts dans le pot de confiture. Ils regardaient leurs chaussures, se rapetissaient devant la justice. De mon côté, j’ai pu expliquer le mal-être que ce harcèlement avait provoqué chez moi. J’ai développé des angoisses, je me disais « si je vais dans un hôpital et s’ils me reconnaissent, est-ce que je serai soignée ? ».

Ce procès m’a fait du bien, en grande partie parce que j’ai gagné. Deux médecins ont été condamnés à une amende de 1.000 euros dont 500 avec sursis. Surtout, on a fait jurisprudence puisqu’il s’agissait de la toute première condamnation en France pour « injure à raison du sexe ».

« Mon militantisme a changé »

Après cet épisode, j’ai lancé avec de nombreuses avocates la Fondation des femmes que je préside maintenant. Pour rendre les droits des femmes effectifs, il faut des avocats, il faut de la jurisprudence et ça m’a renforcé dans un combat majeur, celui de rendre justice. Le travail exemplaire qui a été fait dans mon cas, par les policiers, les avocats et les magistrats devrait être la norme pour toutes les femmes victimes de violences.

Dans mon cas, c’était la première fois que j’allais voir la police. Avec les avocats, je me suis sentie tellement plus forte, entourée, ça m’a permis mettre les mots sur mon harcèlement. Comme tout le monde prenait l’affaire au sérieux, ça m’a aidé à réaliser que c’était grave. Ça a aussi eu un impact sur mon militantisme. Désormais, je fais attention à la médiatisation, je prends moins la parole, je n’ai pas envie de revivre ça.

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.