Cyberharcelé(e)s: «J’ai eu le droit à la totale... Des insultes homophobes, antisémites et des menaces de mort de la part des "gilets jaunes"»

PRIS POUR CIBLE Loïc Branchereau, jeune Strasbourgeois de 25 ans, a été menacé de mort sur les réseaux sociaux après avoir lancé en novembre dernier le hashtag #SansMoiLe17, en opposition au mouvement des «gilets jaunes»

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Loïc Branchereau est notamment l'initiateur du hashtag #SansMoiLe17.
Loïc Branchereau est notamment l'initiateur du hashtag #SansMoiLe17. — Capture d'écran Twitter
  • Loïc Branchereau, jeune Strasbourgeois de 25 ans, a lancé en novembre dernier le hashtag #SansMoiLe17, en opposition au mouvement des « gilets jaunes ».
  • Il a reçu un flot d’insultes sur Facebook et Twitter, et a été menacé de mort.
  • Loïc Branchereau a porté plainte en décembre dernier pour « harcèlement, injures et menaces de mort ».
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Voici l’histoire de Loïc Branchereau. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« J’ai été "pris pour cible" en novembre dernier, dès le début de la contestation sociale contre la hausse du prix des carburants, qui a ensuite donné naissance au mouvement des « gilets jaunes ». J’ai décidé de lancer le hashtag #SansMoiLe17, en réaction à la première grande mobilisation du 17 novembre, pour porter la voix de ceux qui étaient opposés aux blocages des ronds-points. Ce hashtag a eu du succès, il a abondamment été partagé, ce qui n’a pas du tout plu à certains « gilets jaunes », les plus virulents, et à certains militants de la frange d’extrême droite.

A l’époque, j’ai été invité à m’exprimer dans plusieurs journaux [dont 20 Minutes] et j’ai fait plusieurs plateaux télés pour parler de mon engagement. Je l’ai fait de manière tout à fait transparente, je n’ai pas voulu cacher mon identité, c’est d’ailleurs ce qui a permis à mes cyberharceleurs de me retrouver et de commencer leur travail de sape, d’intimidation et de menaces.

Très rapidement, j’ai reçu un flot d’insultes sur Facebook et Twitter, jusqu’à une cinquantaine par jour, et cela, pendant près de deux mois. J’ai dû passer toutes mes publications sur les réseaux sociaux en privé. Car la moindre info sur mon compte était commentée, détournée et faisait l’objet de critiques. Tout était bon pour me dénigrer, me qualifier de « traître », de « vendu » [j’étais à l’époque salarié dans l’équipe de communication d’En Marche à Strasbourg]. Tout cela a été très violent. J’ai eu le droit à la totale, des insultes homophobes, antisémites [je ne suis ni d’origine juive, ni homosexuel]… Ils ont littéralement fouillé dans ma vie privée, et s’en sont même pris à ma compagne, qui est d’origine étrangère, en disant qu’elle n’était avec moi que pour les papiers.

Une partie des insultes et menaces reçus par Loïc Branchereau sur Facebook.
Une partie des insultes et menaces reçus par Loïc Branchereau sur Facebook. - Capture d'écran Facebook

« Ces gens-là, c’était des « gilets jaunes », la frange la plus virulente. Et de très nombreux militants de la fachosphère »

J’ai aussi eu le droit à des détournements de photos, des photomontages ignobles réalisés à partir de photos volées sur mes comptes privés. Certains ont même récupéré un selfie que j’avais fait avec le président Macron en collant nos têtes sur des acteurs pornos. Et puis j’ai reçu de très nombreuses menaces de mort, très explicites. Sur les réseaux sociaux, mais aussi via SMS, car certains ont réussi à se procurer mon numéro de téléphone portable. « On va te tuer », « J’offre 20$ à celui qui m’apportera la tête de ce traître » ou encore « On va t’attendre en bas de chez toi »…

Tout ça était très bien organisé, c’était le fruit d’un "travail" concerté. Les uns étaient chargés de reposter les liens de mes publications dans certains groupes Facebook, disant clairement « Allez-y, vous pouvez spammer ! Et les autres s’en donnaient à cœur joie en m’insultant "en meute". Ces gens-là, c’était essentiellement des » gilets jaunes, la frange la plus virulente, la plus incontrôlable. Mais il y avait aussi de très nombreux militants de la fachosphère. La lutte contre l’extrême droite est au cœur de mon engagement, je l’ai toujours clamé haut et fort, et je pense que c’est pour cela aussi qu’ils s’en sont pris à moi.

Une partie des insultes et menaces reçues par Loïc Branchereau sur Facebook.
Une partie des insultes et menaces reçues par Loïc Branchereau sur Facebook. - Capture d'écran Facebook
Une partie des insultes et menaces reçues par Loïc Branchereau sur Facebook.
Une partie des insultes et menaces reçues par Loïc Branchereau sur Facebook. - Capture d'écran Facebook

Toutes ces attaques contre moi ont été très virulentes. Mes proches et mon entourage professionnel m’ont incité à aller porter plainte, ce que j’ai fait en décembre dernier. J’ai même été contacté par des officiers des renseignements territoriaux qui ont pris très au sérieux les menaces dont je faisais l’objet. La plainte suit actuellement son cours, elle n’a pas été classée. Avec du recul, je ne regrette pas de m’être "exposé" ainsi, d’avoir osé exprimer librement mes opinions. La haine n’est pas un moyen d’expression, certains malheureusement ne semblent pas l’avoir compris.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.