Cyberharcèlement: «J’étais devant un tel déferlement de haine que je n’ai même pas réagi, j’étais abattu»

PRIS POUR CIBLE Pierre Liscia, chroniqueur et élu du 18e arrondissement de Paris, a été victime d’un raid numérique sur Facebook après avoir refusé de serrer la main de Rachid Nekkaz sur « Les Terriens du dimanche »

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Pierre Liscia, victime d'un raid numérique sur Facebook après avoir refusé de serrer la main de Rachid Nekkaz
Pierre Liscia, victime d'un raid numérique sur Facebook après avoir refusé de serrer la main de Rachid Nekkaz — P. LISCIA
  • Le 10 mars, Pierre Liscia, chroniqueur des Terriens du dimanche, a refusé de serrer la main de l'homme d'affaires Rachid Nekkaz. 
  • L'invité de l'émission de Thierry Ardisson s’était notamment fait connaître en 2016 comme l’homme d’affaires qui payait les amendes des femmes verbalisées pour le port de la burqa. 
  • Au total, Pierre Liscia a reçu plus de 20.000 messages haineux dont des centaines de menaces de mort.
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Voici l’histoire de Pierre Liscia, élu municipal et chroniqueur des Terriens du dimanche sur C8. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

 

« A la louche, j’ai reçu plus de 20.000 messages de haine et d’insulte en l’espace de trois jours sur Facebook. J’ai refusé de serrer la main de Rachid Nekkaz le jeudi, pendant l’enregistrement des Terriens du dimanche. Dès le soir de la diffusion de l’émission, le dimanche 10 mars, j’ai commencé à voir un flot ininterrompu de messages, de commentaires. Au début, j’arrivais à modérer ceux qui étaient menaçants. Mais au bout de deux heures, ce n’était plus possible.

Mon compte personnel sur Facebook est ouvert et j’ai une page publique qui est ouverte aussi. J’aurais pu tout mettre en privé, mais j’ai refusé de le faire pour la simple et bonne raison que c’est ce qu’ils auraient voulu que je fasse, que je dépublie ou masque les contenus. Toutes mes publications, même celles d’il y a un an, ont été polluées. Ils publiaient surtout des commentaires en dessous des posts. Le lendemain, au réveil, je vois 6.000 commentaires d’injures. Mes messageries Facebook étaient totalement saturées.

« Je suis allé me coucher hier soir en t’insultant, je me lève ce matin, la première chose que je fais, c’est t’insulter »

La journée du lundi a été la plus compliquée. J’ai commis l’erreur d’avoir les yeux rivés sur mon ordinateur du matin au soir. J’ai subi l’avalanche en pleine face. Je discutais avec Zineb El Rhazoui, l’ancienne journaliste de Charlie hebdo, qui a été très soutenante. Comme elle parle arabe, elle m’a traduit certains des messages. Il y avait de tout : des menaces, des insultes, des appels à venir sur ma page. C’est là que je me suis dit que c’était très organisé. Je recevais un ou deux messages par minute, j’ai eu des appels sur Messenger. Certains m’appelaient, laissaient des messages vocaux en arabe. Je n’étais pas serein. Quand Zineb El Rhazoui, qui est menacée de mort par Daesh, m’a dit : « Je n’ai jamais vu un tel déferlement de haine et dans de telles proportions », je me suis un peu inquiété.

Certains types disaient : « Je suis allé me coucher hier soir en t’insultant, je me lève ce matin, la première chose que je fais, c’est t’insulter ». Un autre me disait : « Tu vas regretter de t’en être pris à Rachid Nekkaz. Tu as vu ce qu’on a fait la semaine dernière aux hôpitaux de Genève ? Maintenant c’est ton tour ». C’est là que je me suis dit que c’était organisé. Le vendredi, avant la diffusion de l’émission, Rachid Nekkaz avait tenté de rentrer dans l’hôpital de Genève où se trouvait Abdelaziz Bouteflika et il a été interpellé. En parallèle, pendant deux jours, tous les hôpitaux universitaires de Genève ont reçu des messages d’insultes, les lignes étaient saturées.

Et en fait, les soutiens que j’ai reçus m’ont aidé. On se dit que les messages de soutien, tout le monde s’en fiche. En réalité, quand on est à la place de la victime, on se sent moins seul. Avant que le producteur des Terriens du dimanche [Stéphane Simon] publie son tweet, j’étais seul avec Zineb El Rhazoui. Elle m’a conseillé d’aller porter plainte, de faire des captures d’écran. J’étais devant un tel déferlement de haine que je n’ai même pas réagi, je n’ai pas dit : « je suis victime d’un raid ». J’étais un peu abattu. On se dit : « Si je réagis, la situation risque de s’amplifier ».

Le mardi, je me suis imposé de sortir, de ne pas rester scotché sur Facebook. Quand on ne regarde pas, ça va mieux. J’avais les notifications des messages, mais je ne faisais plus attention. J’ai senti que ça se calmait avec les premiers articles de presse. J’ai eu une diminution palpable du nombre de messages, j’en recevais un toutes les 4 ou 5 minutes.

« On ne m’avait encore jamais menacé d’avoir des calculs rénaux »

Quand j’ai déposé plainte, je me suis replongé dans l’ensemble des messages et des commentaires. Le matin où j’ai fait ma déposition, j’en ai vu un autre : « Qu’Allah vous écrase et vous envoie des rafales de balles, qu’Allah vous envoie des problèmes, de l’inquiétude, que vous soyez sans abri, que vous creviez sans que personne ne vienne présenter de condoléances, qu’Allah vous envoie au lit, aux urgences, que vous ayez des calculs rénaux et des problèmes intestinaux, des rages de dents et une vie viciée, que vous tombiez devant les gens… ». On ne m’avait encore jamais menacé d’avoir des calculs rénaux.

Encore aujourd’hui, ça continue. J’ai reçu une autre menace de mort, la semaine dernière, cette fois, sur Twitter. Il disait en gros : « Tu vas mourir bientôt, nique ta mère sale pédé, rendez-vous ce week-end devant ton domicile, je vais raser ta moustache de pédé, tu vas regretter de ne pas avoir serré la main à Rachid Nekkaz. ». La policière m’a dit : « On pourra transmettre au parquet seulement ce que vous avez mis dans votre disposition. On n’a pas les moyens d’éplucher les 20.000 messages ». C’est un sujet. Voir quelles sont les menaces les plus sérieuses, remonter jusqu’au compte, c’est un gros travail. Aujourd’hui, les enquêteurs ne sont pas outillés pour ça.

La policière m’a recommandé d’éviter les lieux publics ou de me promener seul dans la rue. J’habite à la Chapelle, je n’étais pas serein. J’ai continué à me déplacer à vélo, même si on m’a déconseillé de le faire. Si on me reconnaissait, un coup de volant, et voilà. En revanche je mettais une casquette… Sans trop y croire. Je n’ai pas limité mes déplacements, j’ai refusé de tomber dans la paranoïa.

« Ma compagne et mes proches étaient terrorisés, ils ont tout lu, tout regardé »

J’ai un peu l’habitude des insultes sur les réseaux sociaux… Je suis élu depuis 2014. Il arrive d’avoir des réactions négatives et c’est normal, on ne peut pas plaire à tout le monde. J’ai été ciblé par des réseaux d’extrême droite après des prises de position, mais jamais dans ces proportions. A partir du moment où on s’exprime publiquement, il faut l’accepter, on prend du recul. Mais, ma compagne et mes proches étaient terrorisés. Ils ont tout lu, tout regardé. Mes parents ont passé trois jours, les yeux rivés sur les réseaux sociaux. Ils ne connaissaient même pas le principe d’un raid. C’est limite s’ils ne sont pas inquiets quand je prends l’avion alors si j’ai des menaces…

Je n’ai pas changé ma manière de consommer des réseaux sociaux. A l’époque, quand on recevait une lettre de menaces, on ne se disait pas : « Je vais changer mon rapport avec La Poste ». La haine qui se déverse sur les réseaux sociaux trouvera un moyen de sortir d’une façon ou d’une autre. En revanche, j’ai réalisé que les moyens d’action de la justice et de la police sont inadaptés à ces nouvelles pratiques. Je sais qu’il y a un projet de loi pour lutter contre le cyberharcèlement et la haine sur les réseaux. Il faut pouvoir remonter jusqu’aux individus les plus menaçants. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils types de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elles.