Cyber-harcelé(e)s: «Bizarrement, j’ai moins mal vécu l’appel au viol que le raid numérique»

PRIS POUR CIBLE Stéphanie de Vanssay, conseillère nationale au syndicat des enseignants de l’Unsa, est victime d’un cyber-harcèlement quotidien depuis la réforme du collège

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Stéphanie de Vanssay, déchargée à temps plein dans un syndicat d'enseignants sur les questions numériques, éducation et pédagogie, a été victime d'un raid numérique en 2016.
Stéphanie de Vanssay, déchargée à temps plein dans un syndicat d'enseignants sur les questions numériques, éducation et pédagogie, a été victime d'un raid numérique en 2016. — S. DE VANSSAY
  • Très active sur Twitter, Stéphanie de Vanssay a été victime d’un raid numérique au moment de la réforme du collège.
  • Depuis 2015, elle est fréquemment attaquée, critiquée, détournée sur le réseau social, elle a également inspiré plusieurs hashtags insultants.
  • Peu de temps après le raid numérique dont elle a été victime, elle a été la cible d’un appel au viol. Elle a porté plainte. Le procès est prévu pour octobre 2019.
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Voici l’histoire de Stéphanie de Vanssay. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies.

Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à lbeaudonnet@20minutes.fr, hsergent@20minutes.fr ou hbounemoura@20minutes.fr.

 

« Les problèmes ont commencé en 2015, au moment où la réforme du collège se préparait. Pour contextualiser, quand j’ai pris mon poste de conseillère nationale au syndicat des enseignants de l’Unsa, j’étais déjà très active sur Twitter. J’avais pas mal de followers [plus de 11.000 aujourd'hui], je tweetais beaucoup sur les pédagogies actives et de projet. Et mon syndicat portait cette réforme de façon positive. Même si dans le détail, tout n’était pas parfait, elle allait dans le bon sens. Jusque-là, sur Twitter, il y avait beaucoup de profs qui défendaient l’innovation et les pédagogies actives et on a vu arriver les opposants. Ils se sont rendu compte que Twitter pouvait être un espace pour s’exprimer et pour militer. Et c’est devenu très agressif.

La réforme du collège, qui avait des velléités de pousser les pédagogies actives pour permettre de raccrocher les élèves les plus fragiles, a réactivé la guerre des anciens contre les modernes. A ce moment-là, on a vu émerger de nombreux comptes parodiques. Soit, ils imitaient nos comptes pour les ridiculiser, soit ils prenaient l’identité d’une personne de notre syndicat pour tenir des propos inadmissibles et pour les dénoncer ensuite.

« Au bout de 24h, on se demande ce qu’on a fait, on se demande si on n’a pas fait une énorme bêtise »

En juin 2016, j’ai été interviewée à propos du phénomène Periscope. A l’époque, c’était le gros truc. Après avoir passé une journée à regarder les vidéos pour voir ce qu’il s’y passait concrètement, j’ai répondu à un journaliste qui appelait notre syndicat à ce sujet. Je n’avais rien vu de dramatique, des choses plutôt potaches, je n’ai pas vu un seul prof. Je suis restée prudente. J’ai dit qu’il ne se passait pas grand-chose et qu’il n’y avait peut-être pas lieu d’en faire un drame. Je n’ai jamais dit que c’était bien que les enfants filment leur prof. C’est pourtant ce qui a été sous-entendu.

J’ai reçu plus de 500 tweets en 48 heures. Il y avait tous les protestataires habituels, mais aussi plein de gens que je ne connaissais pas. Ils venaient m’insulter en disant que j’étais une irresponsable qui disait que les élèves avaient le droit de filmer leur prof. Une enseignante, qui, à l’époque, était en poste en Haïti dans un lycée français, était à l’origine du raid numérique. J’avais eu une interaction avec elle dans le passé. J’avais été choquée par une photo d’élève qu’elle avait postée sur le réseau social. Je lui avais dit de la retirer car, même si l’élève n’était pas reconnaissable, éthiquement, c’était moyen. Je pense que ça l’avait beaucoup vexée. Elle a lancé le hashtag : #tagueule2vanssay. Je pense qu’elle ne s’est pas rendu compte de ce qui allait se passer. D’ailleurs, elle a retiré très vite le tweet de départ.

J’ai fait silence radio tout le long de l’épisode. Au bout de 24 heures, on se demande ce qu’on a fait, on se demande si on n’a pas fait une énorme bêtise. J’ai eu beaucoup de chance. Comme j’ai beaucoup de followers, j’ai fini par avoir plus de messages de soutien que de messages insultants. J’ai préparé tranquillement un texte d’explication que j’ai posté une dizaine de jours plus tard. Les choses s’étaient tassées. Le texte a suscité assez peu de réactions.

« Cette conne qui se fout des profs qui bossent quand est-ce qu’on la gode au fer rouge ? »

A la suite du raid numérique, début juillet, j’assistais au colloque sur la classe inversée [assimiler les cours théoriques à la maison et se concentrer sur des exercices en classe]. J’ai posté un tweet enthousiaste en disant que c’était très chouette tout ce qui était présenté mais qu’évidemment, tous les détracteurs qui critiquaient la classe inversée n’étaient pas là pour constater la richesse de ces échanges. Un truc vraiment anodin de cet ordre-là.

Ce tweet a été diffusé par un de mes détracteurs sous forme de capture d’écran. J’ai bloqué tous les gens qui m’insultent, mais ils récupèrent mes tweets par captures d’écran et se les échangent. L’un d’eux, avec qui je n’avais jamais interagi, a fait un tweet d’appel au viol. Je le connais par cœur, il disait : « Cette conne qui se fout des profs qui bossent quand est-ce qu’on la gode au fer rouge ? »

Bizarrement, j’ai moins mal vécu l’appel au viol que le raid numérique. Je n’ai jamais eu envie de quitter Twitter, même s’il y a des jours où ça me fatigue. Malgré tout, j’y trouve plus de choses positives que négatives. J’essaie de gérer en fonction de mon état intérieur en sachant que c’est compliqué de ne pas aller voir quand on sait qu’il se passe quelque chose. J’arrive à doser les choses pour ne pas être en souffrance. Il y a des moments où c’est compliqué, où ça me fatigue, où ça me prend un peu la tête, mais je ne suis pas en souffrance.

Exemples de tweets envoyés à Stéphanie de Vanssay.
Exemples de tweets envoyés à Stéphanie de Vanssay. - CAPTURE TWITTER

« Ils ont inventé #imposturepermanente, #profderien. (…) Ils sont capables de s’en prendre à mon nom, à mon physique »

Quand je décide d’aller lire ce que disent mes détracteurs, je prends un autre compte. J’y vais quand j’ai décidé d’y aller. Et j’utilise le masquage pour les gens qui m’agacent sans être dans l’insulte ou l’injure. Je regarde régulièrement mes mentions dans ces filtrages pour voir s’il y a quelque chose auquel j’ai envie de répondre. Ce n’est pas du tout pareil de voir un message au moment où il arrive pendant qu’on fait autre chose, ou de voir le même message trois heures après. C’est une bonne façon de reprendre le dessus.

Jusqu’ici, je recevais des tweets quotidiens. Il y a une bonne dizaine de comptes dans la nébuleuse qui produisent des choses tous les jours. Outre #tagueule2vanssay, ils ont inventé : #imposturepermanente, #profderien, #rendsladecharge. Ils sont capables de s’en prendre à mon nom, à mon physique. Pour eux, je suis fainéante parce que je n’ai pas d’élèves. Si je commets une maladresse, quelque chose qui peut être déformé, ils sautent dessus. Ils ont fabriqué une image de moi qui est détestable et fausse. Ça ne fonctionne pas du tout sur les gens qui me connaissent ou qui me suivent attentivement, mais il y a des personnes qui me connaissent seulement à travers ce qu’ils disent de moi et qui me détestent. Ça atteint forcément. Et on s’autocensure. Même si je veux continuer à m’exprimer sur Twitter, c’est sûr que je ne tweete plus du tout avec la même spontanéité qu’avant. »

* Stéphanie de Vanssay est l’auteure du livre Manuel d’auto-défense contre le harcèlement en ligne (Dunod) paru au mois de février.

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.