Le cyber-harcèlement vécu par Annie pendant quatre ans par SMS, mail et sur un site de rencontres.
Le cyber-harcèlement vécu par Annie pendant quatre ans par SMS, mail et sur un site de rencontres. — JOHN MOORE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

PRIS POUR CIBLE

Cyber-harcelé(e)s: «Il m’a demandé s’il pouvait m’emprunter mon ordinateur et c’est là que mes problèmes ont commencé»

Pendant quatre ans, Annie a été cyber-harcelée suite à un piratage sans jamais pouvoir authentifier l’auteur de son harcèlement...

  • Après son inscription sur un site de rencontre et une relation houleuse née sur ce site, Annie a été submergée de mails et SMS graveleux.
  • Elle soupçonne son ex-petit ami d’être à l’origine de ce harcèlement mais n’a jamais pu identifier l’auteur de ces messages.
  • Pour mettre fin à son harcèlement, cette enseignante en Suisse a été obligée de changer toute son identité numérique.
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Voici l’histoire d’Annie*. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies.

Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr

« Je me suis séparée de mon partenaire en 2008. Après cette rupture, je me suis consacrée entièrement à mon travail, mon quotidien se résumait à métro-boulot-dodo. Au bout d’un moment, je voulais retrouver une vie sociale. C’était difficile de faire des rencontres en dehors de mon milieu professionnel, mes amis étaient tous en couple et on m’a conseillée de m’inscrire sur un site de rencontres.

Je me suis créé un profil sur une plateforme gratuite qui identifiait des célibataires en fonction de leur localisation géographique. J’ai fait quelques rencontres qui se sont bien déroulées, certaines se sont poursuivies en relations d’amitié et d’autres se sont rapidement interrompues. En 2010, je suis entrée en contact avec un homme, Laurent*, via ce site, son profil était intéressant, il avait beaucoup d’humour, était très érudit et je me retrouvais dans ce qu’il disait. Un mois après notre premier échange, nous nous sommes vus.

« Il m’a demandé s’il pouvait utiliser mon ordinateur »

Après cette première rencontre, je ne savais pas si je voulais poursuivre. Certaines de ses réflexions m’ont perturbée. J’ai recroisé Laurent par hasard sur le quai de la gare un matin en me rendant à mon travail. A la suite de ça, il m’envoyait des mails, des SMS et le contact a repris. On se voyait plus fréquemment mais il se livrait peu, ne parlait pas beaucoup de lui, il était doué pour écouter les autres. J’ai senti qu’il ne fallait pas s’attacher, ça ressemblait plutôt à un début de flirt.

Ça a duré plusieurs mois mais ça ne me convenait pas. Il fixait des rendez-vous puis il annulait, ne venait pas ou mettait parfois une semaine à répondre à mes SMS. Un jour, peu de temps avant notre rupture, je l’ai invité chez moi. Je me suis absentée de la pièce où il se trouvait pour aller dans la salle de bains et il m’a demandé s’il pouvait utiliser mon ordinateur. Moi naïvement, sans penser à mal, j’ai accepté. C’est à ce moment que mes problèmes ont commencé.

« Prouve-le »

Quelques jours après, mon ordinateur a été touché par un virus informatique important, un « cheval de Troie ». Un ami a tenté de nettoyer ma machine, mais c’était trop tard. Parallèlement, ma relation amoureuse s’est arrêtée. Il insistait pour me revoir, je refusais. Puis je suis retournée sur le site de rencontres sur lequel nous nous étions rencontrés. A plusieurs reprises, je suis rentrée en relation avec des hommes dont le profil m’intéressait. Et à chaque fois, ils faisaient des allusions à des éléments de ma vie privée que je n’avais confié qu’à Laurent.

C’était très perturbant, j’essayais de creuser, de les faire parler pour essayer de comprendre comment ils pouvaient être au courant de tel ou tel aspect de mon intimité. Puis j’ai fini par comprendre que c’était mon ex qui était derrière tous ces profils. Ils utilisaient le même phrasé que lui, le même vocabulaire et il y avait des détails sur mon parcours que seul Laurent connaissait.

En parallèle, j’ai commencé à recevoir des vidéos pornographiques sur mon téléphone portable. J’ai fini par aller chez lui, en lui disant « Je sais que tu as piraté mon ordinateur ». Il a nié, et m’a répondu en souriant « Prouve-le ». Je lui demandais d’arrêter, je lui demandais que ça cesse mais ça a continué.

« C’est une histoire de couple »

J’étais chamboulée, j’ai décidé de partir en voyage. A mon retour, ça a repris. Je suis allée voir la police [j’habite en Suisse] qui ne m’a pas prise au sérieux. Ils m’ont dit que c’était une histoire de couple, qu’ils ne pouvaient pas faire grande chose. Ils m’ont renvoyée chez moi en lançant : « Si ça continue, revenez nous voir ». J’y suis retournée 6 mois après, mais le policier qui m’avait reçu auparavant avait quitté le commissariat. On m’a envoyée balader une 2e fois et on a refusé de prendre ma plainte.

Je me suis isolée, j’ai tout arrêté sur Internet, je me suis disputé avec mes proches, je me sentais totalement incomprise, j’ai même pensé à la mort. Je suis allée voir un psychologue, qui m’a dit que j’avais affaire à un pervers narcissique. J’ai dû déménager. Je continuais à recevoir des vidéos pornos sur mon téléphone, sur mes mails alors j’ai changé de téléphone portable et j’ai racheté un nouvel ordinateur. La police ne me croyait pas et je n’avais rien pour prouver qu’il était à l’origine de ce harcèlement et de ce piratage.

« Ca m’a vaccinée »

En 2013, j’ai fini par en parler à des collègues qui m’ont conseillé d’informer mon employeur. Ce que j’ai fait. J’avais peur qu’il pirate ma boîte mail professionnelle. Après cette période de stress et de harcèlement, j’ai décidé de prendre une année sabbatique, je suis partie au Cambodge. En revenant, j’ai changé toutes mes adresses mails, j’ai créé de nouveaux profils sur Facebook, j’ai été obligée de recréer toute mon identité numérique et depuis ça s’est arrêté.

Depuis cette histoire, je suis devenue beaucoup plus méfiante, plus vigilante. J’utilise les réseaux mais de façon sporadique. Je refuse de communiquer des informations sensibles par mail. Je refuse d’utiliser les applications de messageries, ou d’ouvrir un compte bancaire en ligne. Ca m’a vaccinée.

Je ne peux pas m’empêcher de penser aux autres femmes que cet homme a pu pirater et harceler ensuite, et à son sentiment d’impunité évident. J’étais démunie à l’époque et j’estime qu’on devrait tous pouvoir bénéficier de conseils d’experts en cyber-harcèlement en cas de piratage, pour pouvoir trouver des solutions, bénéficier d’outils pour se sortir de ce genre de situations ».

*Le prénom a été modifié

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.