Cyber-harcelé(e)s: «On a créé de faux profils de moi sur des sites de rencontres et de faux comptes pour arnaquer des gens»

PRIS POUR CIBLE Des photos de Romain, qu'il avait postées sur les réseaux sociaux, ont été piratées pour arnaquer des gens sur le Net et diffusées à son insu sur des sites de rencontres...

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Romain a dû aller porter plainte après plusieurs usurpations d'identité sur les réseaux sociaux.
Romain a dû aller porter plainte après plusieurs usurpations d'identité sur les réseaux sociaux. — R.M.
  • Des photos de Romain ont été piratées pour arnaquer des gens sur le Net et diffusées à son insu sur des sites de rencontres.
  • Des personnes mal-intentionnées ont créé de faux comptes et de faux profils pour se faire passer pour lui.
  • Romain est allé porter plainte à Paris en février 2017 pour signaler neuf cas d’usurpations d’identité.
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Voici l’histoire de Romain. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies.

Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à lbeaudonnet@20minutes.fr, hsergent@20minutes.fr ou hbounemoura@20minutes.fr.

« Tout a commencé le 27 octobre 2015. Ce jour-là, j’ai reçu sur Twitter un message d’un ami qui avait vu ma photo sur un site de rencontres. Vivant à l’étranger pour mes études et n’ayant jamais fréquenté aucun de ces sites, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’ une photo piratée. J’ai essayé d’avoir des infos sur la personne qui l’avait publiée, mais elle s’est subitement désinscrite du réseau de rencontres. Le fait de savoir que quelqu’un utilisait mon image à mon insu m’a vraiment angoissé, c’est un sentiment assez particulier. Je n’ai pas cessé d’y penser les jours suivants, puis mes examens de fin de premier semestre arrivant, je suis passé à autre chose.

J’avais peu à peu oublié cette histoire, jusqu’à ce jour d’août 2016, où j’ai reçu un nouveau message de la part d’un ami qui me signalait à nouveau que des photos de moi circulaient sur un site de rencontres. Je me rappelle lui avoir demandé d’engager la discussion avec la personne qui utilisait ma photo [qui soi-disant résidait en Charente], pour essayer de récolter des informations, savoir qui elle était, ce qu’elle voulait et pourquoi elle faisait ça. Là encore, le faux compte a immédiatement été supprimé, impossible à ce moment-là d’obtenir plus d’informations.

« Je ne comprenais pas pourquoi cela m’arrivait à moi, pourquoi des gens aussi mal intentionnés pouvaient agir ainsi »

Puis le stress est monté d’un cran lorsque le même jour, un autre ami m’a demandé si j’étais de passage en Normandie, à Saint-Etienne-du-Rouvray, car il m’avait vu inscrit sur un énième site de rencontres. J’ai à nouveau été pris d’angoisses, moi qui pensais que cette histoire d’usurpation d’identité était derrière moi. J’ai vraiment commencé à paniquer. Je ne comprenais pas pourquoi cela m’arrivait à moi, pourquoi des gens aussi mal intentionnés pouvaient agir ainsi. Que voulaient-ils, et qu’espéraient-ils en utilisant les photos d’une autre personne ? Dans la soirée de ce même jour, le 5 août 2016, j’ai reçu un troisième message de mon ami me signalant qu’une personne utilisait mes photos, cette fois à Fontainebleau et Nemours en Seine-et-Marne.

C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la gravité de l’affaire. J’ai immédiatement arrêté de poster des photos de moi sur les réseaux sociaux. Je me disais que si j’arrêtais d’en mettre, peut-être que ces personnes allaient elles aussi arrêter de me harceler. Un genre d’échappatoire… Mais le 8 septembre 2016, un mois après, j’ai reçu à nouveau un message de mon ami m’indiquant que la personne résidant en Charente avait créé un nouveau compte avec une de mes photos comme image de profil. À ce moment-là, j’étais déjà reparti à l’étranger pour mes études et le fait de savoir que je ne pouvais rien faire de là où j’étais m’a vraiment fait flipper. Puis le 3 décembre 2016, rebelote, la même histoire s’est répétée…

« Je me suis retrouvé fiché sur le site arnaqueinternet.com sous le nom d’"Ethan Mateus" »

Trois semaines après, le 25 décembre 2016, alors que je célébrais les fêtes de Noël en famille, j’ai encore reçu un message, cette fois de ma tante. Elle me disait que ma photo figurait sur le site arnaqueinternet.com [un site qui référence toutes les arnaques] et que j’étais fiché sous le nom d’"Ethan Mateus". Quelqu’un avait donc piraté une de mes photos et s’en était servi pour réaliser des arnaques sur le Net ! Ça a été un choc pour moi d’apprendre que des personnes utilisaient mon identité pour escroquer des gens. Tout ça m’a fait très peur, et sur le moment, je n’ai pas su quoi faire. J’aurais sans doute dû aller porter plainte à ce moment-là, mais je n’avais pas la tête à ça, mes examens étaient plus importants. Je suis donc reparti à l’étranger pour poursuivre mes études. Le 8 janvier 2017, j’ai reçu un énième signalement, une personne se faisait encore passer pour moi sur un site de rencontres…

Une capture d'écran du site arnaqueinternet.com.
Une capture d'écran du site arnaqueinternet.com. - Capture d'écran

Poussé par mon entourage, et après mûre réflexion, je suis allé déposer plainte à Paris le 3 février 2017 pour signaler, au total, neuf usurpations d’identité. La gardienne de la paix a eu du mal à me croire. J’ai dû m’y reprendre à plusieurs reprises pour lui expliquer ce qu’il se passait. En sortant du commissariat, je me suis senti soulagé. Si je l’ai fait, c’était surtout pour me protéger, au cas où tout ça se reproduirait et prendrait d’autres proportions.

« Les gendarmes ont envisagé de transmettre l’affaire à Interpol »

Depuis ce jour, j’ai reçu quatre autres signalements de ce genre, entre la Corse, Munich [je ne suis jamais allé en Allemagne] et la région d’Antony/Malakoff/Sceaux dans les Hauts-de-Seine. Un an après ma plainte, des gendarmes sont venus au domicile de mes parents pour leur demander si cette histoire avait cessé ou si cela continuait. Plongé dans mes études, je ne les avais pas informés que cela continuait, mais à une moindre fréquence. Mes parents leur ont donc répondu que cela s’était arrêté et le dossier a été classé sans suite. J’ai su après coup que les gendarmes avaient envisagé de transmettre l’affaire à Interpol.

Ce cyberharcèlement que je subis depuis plus de 3 ans a changé ma manière de me comporter sur les réseaux sociaux. Je poste beaucoup moins de photos de moi, de peur qu’elles soient utilisées par d’autres personnes. J’espère qu’un jour, on pourra arrêter ces usurpateurs, et comprendre pourquoi ces gens agissent ainsi et pourrissent la vie des autres. Certains sites devraient être plus vigilants, mettre en place des process de vérifications, à l’instar de Twitter avec  ses badges « certifiés ». Les sites de rencontres devraient également garantir plus de transparence à leurs utilisateurs ».

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.