Illustration Cyber-harcèlement
Illustration Cyber-harcèlement — PIXABAY

PRIS POUR CIBLE

Cyber-harcelé(e)s: «Je crois qu’on n’avait jamais voulu ma mort à ce point»

Nathalie a été la cible de jeuxvidéo.com après avoir critiqué un message de drague sur Twitter...

  • En juillet 2017, Nathalie, 25 ans, a relayé un message de drague qu’elle trouvait sexiste sur Twitter.
  • Elle a été la cible de menaces de mort, d'incitation au suicide et de menaces de viol par les trolls de jeuxvidéo.com.
  • Le «shitstorm», comme elle dit, a duré plusieurs semaines et, quatre mois plus tard, elle a fini par changer de compte.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire de Nathalie*, 25 ans. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« J’avais déjà vécu des petites vagues de harcèlement en 2016-2017, mais la plus grosse, c’était le 23 juillet 2017. Ce jour-là, un garçon m’a envoyé sur Twitter, sorti de nulle part : "un mignon petit bout de femme avec la tête bien pleine". J’ai répondu : "T’es qui déjà ?" et il m’a répondu : "On est tous l’inconnu de quelqu’un avant de devenir connu ". Là, je lui ai dit : "Ton avis sur mon intelligence ou mon physique, je m’en fiche". J’ai cité son tweet pour expliquer pourquoi je ne pouvais pas accepter un compliment sexiste qui sous-entend qu’une femme n’est pas censée être belle et intelligente.

Il voulait me "pécho", je lui plaisais et il pensait que son message était malin. J’étais très militante féministe, je ne voulais pas laisser passer. Ma réaction a été partagée dans les sphères féministes. Je ne surveillais pas trop car j’étais encore en intervention en tant qu’aide à domicile. Et, elle s’est retrouvée dans la sphère de jeuxvidéo.com et ça s’est transformé en shitstorm [littéralement, tempête de merde] avec menaces de viol, incitation au suicide, menaces de mort… Je suis malentendante et je me souviens de certains messages qui m’avaient fait hésiter à porter plainte : "J’espère que tu te feras renverser par un camion que tu n’as pas entendu". Un autre faisait référence aux attentats de Nice, toujours avec les camions.

Capture d'écran des appels au suicide et insultes sur Twitter.
Capture d'écran des appels au suicide et insultes sur Twitter. - CAPTURE TWITTER

Je n’arrivais pas à lâcher. J’ai passé toute l’après-midi à lire toutes les mentions, j’en avais 20 ou 30 par minute. Il y avait un tweet qui disait que les féministes comme moi c’était des cancers. Il avait été partagé plus de 25.000 fois. A l’époque je ne savais pas comment me protéger, je suis passée en privé et j’ai eu plus de 600 demandes d’abonnements, beaucoup de la part de jeuxvideo.com pour surveiller ce que je pouvais dire. Twitter était complètement laxiste et moi je ne savais pas comment gérer. Ça a bien dû durer une ou deux semaines, mais le problème c’est qu’après, ça ne s’est jamais vraiment arrêté.

J’ai réussi à protéger mon nom. Heureusement parce qu’après on aurait pu trouver mon adresse. J’ai suivi les conseils de Crêpe Georgette à l’époque. J’ai retiré toutes les photos où on pouvait me voir sur Facebook, j’ai retiré mon nom en entier. A l’heure actuelle, mon nom est toujours écrit en abrégé. Je ne mets jamais les mêmes photos sur Twitter. Sur Facebook, je mets des vieilles photos pour brouiller les pistes.

Quand la personne en face dit qu’elle veut en finir, il n’y a pas grand-chose à faire

Au début j’encaissais, mais au bout de trois jours, j’ai craqué. J’ai pensé à en finir. J’avais vécu une année difficile pour d’autres raisons, le manque d’argent, le fait que je faisais un métier très compliqué. J’étais en danger et ça a fait exploser mon couple. On n’a pas été assez forts face à la violence surtout qu’on avait une relation à distance. J’étais toute seule et lui ne savait pas toujours comment réagir à part essayer d’être là. Mais quand la personne en face dit qu’elle veut en finir, il n’y a pas grand-chose à faire. Je me souviens d’un moment, j’étais en plein centre-ville, j’étais assise dans un coin de rue et je me suis mise à pleurer en pensant vraiment à en finir. Je crois qu’on n’avait jamais voulu ma mort à ce point. A un moment la carapace casse. Je faisais des grosses crises d’angoisse, des crises de larmes. Une solution pour que ça s’arrête, c’est que je ne sois plus là. Je n’arrivais pas à lâcher, je lisais tous les messages.

Montage des captures des menaces de mort, appel au viol contre Bénédicte sur Twitter.
Montage des captures des menaces de mort, appel au viol contre Bénédicte sur Twitter. - CAPTURE TWITTER

Au bout de dix jours, j’ai rappelé ma psychologue, elle m’a donné un rendez-vous dans la journée. Les séances m’ont vraiment aidée à prendre du recul par rapport à Twitter. Et, en novembre, quatre mois après le début du shitstorm, ça a été la goutte d’eau. J’utilisais la liste de blocage, stopshitstorm. La liste permet de bloquer en masse les harceleurs notoires. Un mec, qui avait 8.000 abonnés, avait fait une capture d’écran d’un tweet où je conseille à quelqu’un d’utiliser cette liste pour se protéger. Il voulait dénoncer la liste sauf que tout le monde a recommencé à me tomber dessus, croyant que j’étais au cœur de la liste alors que je n’étais qu’une utilisatrice. J’ai craqué, j’ai créé un nouveau compte et je suis repartie à zéro. C’est une des meilleures décisions que j’ai prises et petit à petit j’ai changé ma ligne éditoriale. Je fais beaucoup moins de militantisme féministe parce que je sais que ça peut me valoir du harcèlement. A l’heure actuelle, j’estime que ma santé mentale prime sur la cause.

Maintenant, on sait qu’il peut y avoir des conséquences pour les cyber-harceleurs

Avec du recul, je crois que j’aurais dû changer de compte bien plus tôt. C’est une décision que j’ai beaucoup repoussée. J’ai vraiment songé à porter plainte. Tout était prêt mais le jour où j’ai enfin eu le courage d’aller au commissariat, il y avait trois heures d’attente. Aujourd’hui, la différence, c’est qu’il y a une réaction de la justice. Avec le cas de Nadia Daam, on a vu qu’il peut y avoir des conséquences pour les cyber-harceleurs [deux des harceleurs de la journaliste ont été condamnés à six mois de prison avec sursis et 2.000 euros d’amende]. S’ils ont des sanctions, ils vont peut-être réfléchir un peu plus à leur comportement. Ils pensent que, derrière leur écran, ils peuvent dire n’importe quoi et qu’il n’y a pas de conséquences pour eux et pour nous. C’est faux, il y en a pour tout le monde. »

*Le prénom a été modifié.

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.