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Dans les coulisses peu reluisantes du lobby des opérateurs sportifs

Coupe du monde 2026 : Marchands de doute, études contestables, but caché… Dans les coulisses du lobby des jeux d’argent

ENQUETE 3/3A travers l’AFJEL, qui regroupe leurs intérêts, les principaux opérateurs entendent élargir leur clientèle, notamment en mettant la main sur le marché des casinos en ligne
Nicolas, a failli mourir à cause des paris sportifs
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

Surtout ne rien commenter, la bonne comme la mauvaise publicité. La principale difficulté quand on travaille sur le milieu des paris sportifs, c’est de parvenir à échanger avec les principaux intéressés, les opérateurs, donc la communication obéit à deux principes : la discrétion et la rareté. Quand ça chauffe plus que de raison, c’est à l’AFJEL, l’Association française des jeux en ligne, qui représente et défend les intérêts de certains gros opérateurs comme Winamax, Betclic ou le PMU, de faire front en « off » avec un message bien rôdé.

Plutôt que d’évoquer les éventuels abus des opérateurs, l’AFJEL préfère faire de la « pédagogie » et de parler de la « lourde réglementation » qui pèse sur ses clients en France. L’association des jeux en ligne, qui goûte fort peu d’être présentée comme un lobby, déplore ces polémiques et assure que le secteur des paris sportifs et l’un des plus encadrés en Europe, notamment sur tout ce qui touche à la publicité, avec une Autorité nationale des Jeux (ANJ) ayant un droit de regard sur l’intégralité des campagnes marketing des plateformes.

Une réglementation trop permissive sur la pub ?

Mais ce n’est pas tant le contenu des publicités qui inquiète les spécialistes que l’intensité à laquelle celles-ci sont proposées aux Français depuis le début de la Coupe du monde. Alors que chez certains de nos voisins européens les publicités à la télévision sont soumises à des restrictions horaires et de contenu (Espagne), voire purement et simplement interdites (Belgique), la France continue de laisser carte blanche aux opérateurs sur ces sujets-là, même si l’Assemblée vient de discuter un amendement visant à instaurer d’un « whistle-to-whistle ban », inspiré du Royaume-Uni, qui consiste à interdire toute publicité pour les paris sportifs, de cinq minutes avant le coup d’envoi jusqu’à cinq minutes après le coup de sifflet final.

Dans certains stades de foot en France, comme à Rennes (voir ci-dessous) ou au Parc des Princes, les publicitaires ont poussé le vice jusqu’à créer la double pub digitale sur deux rangées de panneaux, créant par effet d’optique un écran géant auquel nos yeux peuvent échapper durant les matchs.

Avec l'effet d'optique causé par les deux rangées de panneaux publicitaires, voilà ce qu'on voit dans certains stades quand on regarde un match de Ligue 1 à la télé.
Avec l'effet d'optique causé par les deux rangées de panneaux publicitaires, voilà ce qu'on voit dans certains stades quand on regarde un match de Ligue 1 à la télé.  - Capture d'écran

Ce qui fait bondir Samson, psychologue au Centre d’addictologie de Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor. « Je suis sidérée quand je vois la taille des bandeaux publicitaires digitaux le long des terrains. C’est un stimulus visuel intermittent, on y accorde donc une attention particulière même sans le savoir. Ça accroche l’œil et ça rentre dans le cerveau, décrit-elle. J’ai des joueurs en consultation qui me disent qu’ils ne peuvent plus regarder un match de foot tant ils sont bombardés de stimulations et de tentations à parier. »

« Le réveil du lobby »

Favorable à un durcissement de la réglementation et à « une loi Evin pour les paris sportifs », le député PS Arthur Delaporte se désole de voir que « la France n’en est même pas au quart du huitième de ce qu’ils ont pu faire sur le sujet, notamment en Espagne ». Auteur de la loi influenceur du 9 juin 2023, il a constaté « un réveil du lobby » quand il s’est agi de réglementer les publicités des paris en ligne.

« Vu les montants investis par les plateformes dans la publicité [670 millions d’euros pour la seule année 2024] et le sponsoring du sport professionnel et amateur, on assiste à des levées de boucliers dès qu’il s’agit de réguler le système de publicité, qui est un carburant pour tout un tas de comportements problématiques », expliquait son collègue, le Sénateur écologiste Thomas Dossus, lors de la présentation du rapport d’Addictions France sur le marketing agressif des plateformes de paris, en septembre dernier. Selon lui, le lobby des paris sportifs est « extrêmement mobilisé pour nous empêcher de réguler ».

Pour arriver à ses fins, il use des mêmes méthodes plébiscitées par le lobby de l’alcool et du tabac, en s’appuyant notamment sur un réseau d’influence qui déborde largement le cadre politique pour trouver place au sein même de la recherche scientifique française. A l’image du sociologue Jean-Pierre Martignoni, qui vante depuis des années les mérites du jeu « comme créateur de lien social » et dénonce les attaques « de la doxa du jeu pathologique », ils seraient nombreux parmi les chercheurs à répondre aux sirènes des opérateurs.

Sociologue et auteur de La Fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, Thomas Amadieu a lui aussi été approché pour vanter les mérites des jeux d’argents à l’époque où il écrivait sa thèse. « Ce n’est pas du tout anecdotique comme phénomène, c’est même colossal, nous confie-t-il. Enormément de chercheurs de premiers plans - et notamment beaucoup de psychologues qui travaillent sur les addictions - sont financés plus ou moins directement par l’industrie du jeu. Pour en avoir parlé à des collègues, certains me disent qu’ils n’ont pas d’autres choix pour trouver des financements… »

Une étude de l’AFJEL qui interroge

Pour bien comprendre le mode de fonctionnement du lobby des paris sportifs, il est intéressant de se plonger dans la dernière étude commanditée et financée par l’AFJEL au cabinet PWC. Celle-ci alerte sur l’explosion du nombre de joueurs sur les sites de casinos en ligne illégaux. Cette étude, que nous avons eu un mal fou à nous procurer avant qu’elle soit enfin disponible sur le site de l’AFJEL deux mois plus tard, prétend que « 5,4 millions de Français ont fréquenté au moins une fois dans l’année ces casinos virtuels clandestins », soit une augmentation de 35 % en deux ans.

Pour parvenir à un tel résultat, L’AFJEL dit avoir utilisé la même méthode et le même cabinet que l’ANJ pour son étude sur le sujet en 2023, jugeant ses résultats « incontestables ». Chef du service central des courses et des Jeux de la direction centrale de la police judiciaire, Stéphane Piallat se montre sceptique.

« Selon notre propre évaluation, on ne partage pas du tout ce constat. 5,4 millions ? Je pense qu’on n’est pas du tout dans ces volumes-là », nous dit-il. D’autant que tomber sur un site de casino en ligne ne veut pas dire pour autant qu’on est un joueur régulier et assidu. Selon nos informations, le nombre de joueurs réguliers sur les sites de casinos en ligne avoisinerait le million, loin de la déferlante annoncée par l’AFJEL.

Les casinos en ligne dans le viseur des opérateurs

A travers cette étude discutable, l’objectif affiché de l’association n’est-il pas d’obtenir la légalisation des casinos en ligne en France ? Ce serait une formidable manne financière pour les plateformes de paris sportifs qui la regardent du coin de l’œil depuis des années. « A partir du moment où une étude est financée par un acteur privé qui a des intérêts commerciaux à mettre en évidence tel ou tel résultat, cela invalide de fait le caractère scientifique de la démarche », nous glisse en off un membre de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT).

« On n’est pas du tout sur une volonté de prévenir les risques pour les joueurs ou de lutter contre l’addiction aux jeux d’argent, recadre Stéphane Piallat. C’est une démarche purement économique, purement business. Le but est juste de convaincre le politique que la seule façon de combattre les casinos en ligne illégaux, c’est de légaliser l’offre afin qu’ils puissent eux-mêmes la gérer et la commercialiser sur leur site de paris en ligne et de poker. »

Mettre en avant la protection des joueurs et la lutte contre l’addiction comme le fait l’AFJEL est « une escroquerie de la pensée » pour la psychologue bretonne.

« « On sait très que quand on ouvre un tel marché, on augmente de fait les risques d’addiction, c’est mécanique. Ils peuvent toujours dire que l’offre sera régulée, que les joueurs seront mieux protégés, c’est vrai, mais ce sera surtout une manière d’augmenter considérablement le nombre de joueurs. La seule chose qui permettrait de diminuer les problèmes liés aux jeux d’argent en ligne, c’est l’interdiction de la publicité. Or on se rend compte que, quoi qu’en disent l’AFJEL et les opérateurs, leurs contraintes réglementaires sont minimes. » »

Tombé dans les paris sportifs suite au divorce de ses parents, Rémy a progressivement sombré dans l’addiction avant de basculer, au fil des ans, vers les casinos en ligne, « une bombe addictive » selon sa propre expérience. Passé dans Legend pour raconter sa folle histoire, celle d’un kiné devenu addict au point d’escroquer l’assurance maladie à hauteur d’un million d’euros, il veut aujourd’hui alerter sur les conséquences qu’engendrerait la légalisation des casinos en ligne.

« Pour jouer sur des sites de casinos en ligne, donc illégaux, à l’heure actuelle il faut quand même maîtriser un peu son sujet, ce n’est pas aussi simple que d’ouvrir un compte en quelques clics sur Winamax ou Betclic. Donc ils peuvent dire ce qu’ils veulent, c’est difficilement accessible pour le commun des mortels. Si tu légalises, c’est fini. »

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