Cyberharcelé(e)s: «Après les appels au viol et les menaces de mort, j'ai été agressée physiquement», explique Ingrid Levavasseur

PRIS POUR CIBLE Ingrid Levavasseur, l’une des figures des « gilets jaunes », se fait harceler sur les réseaux sociaux depuis plus de trois mois. Après les insultes, les menaces et les appels au viol, elle a été agressée physiquement 

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Ingrid Levavasseur, figure des «gilets jaunes», photographiée le 15 janvier 2019.
Ingrid Levavasseur, figure des «gilets jaunes», photographiée le 15 janvier 2019. — SIPA
  • Ingrid Levavasseur, l’une des figures des « gilets jaunes » a d’abord été victime d’un raid numérique en janvier, après l’annonce de sa participation en tant que chroniqueuse à une émission sur BFMTV.
  • Elle a de nouveau été menacée de mort en février sur Facebook après avoir annoncé qu’elle s’engageait politiquement sur une liste pour les élections européennes.
  • Elle a ensuite été agressée à deux reprises par des « gilets jaunes », et elle a décidé de porter plainte.
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Voici l’histoire d’Ingrid Levavasseur, l’une des figures du mouvement des « gilets jaunes ». Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyber-harcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« Tout a commencé le 5 janvier dernier, deux mois après le début du mouvement. Après avoir passé des semaines sur le terrain à manifester aux côtés des "gilets jaunes", BFMTV m’a proposé d’intervenir comme chroniqueuse dans le cadre d’une émission politique diffusée chaque dimanche en fin d’après-midi. Il ne s’agissait que d’une émission "pilote", un essai. C’était surtout pour moi une manière de continuer à porter la voix des "gilets jaunes" dans le débat politique. L’info a fuité et s’est rapidement répandue dans les médias et sur les réseaux sociaux, avant même que je ne commence. Une dépêche AFP annonçant mon arrivée dans l’émission d’Apolline de Malherbe a même été publiée le samedi 5 janvier.

Très rapidement, les réseaux sociaux se sont emballés, et j’ai été victime d’un véritable déferlement de haine de la part de gens qui ne voulaient pas que je m’exprime au nom des "gilets jaunes". En quelques heures, j’ai reçu des milliers de messages d’insultes, des menaces de mort, des appels au viol. Ça a été d’une violence inouïe. J’ai pas tout de suite compris ce qu’il se passait, je n’étais pas chez moi à ce moment-là, j’attendais mon train à la gare et mon téléphone était en panne de batterie. Quand j’ai enfin pu le rallumer, j’ai vu toutes les notifications, ça a été un coup de massue, une baffe en pleine gueule ! Je me suis littéralement effondrée sur le quai de la gare, j’ai craqué. Je suis rentrée chez moi et j’ai pleuré pendant deux jours, j’étais en état de choc… Je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens, qui me soutenaient quelques jours auparavant, s’en prenaient ainsi à moi, alors que ça faisait des semaines que je m’investissais jour et nuit pour eux, et avec eux, dans le même combat.

Le message posté sur Facebook par Ingrid Levavasseur.
Le message posté sur Facebook par Ingrid Levavasseur. - Capture d'écran Facebook

« On m’a traitée de "salope", de "pute", de "traînée"… Certains ont même lancé des appels au viol »

En quelques jours, j’ai reçu des milliers de messages, de commentaires et de notifications, sur Facebook et Twitter principalement. On m’a traitée de tous les noms, de « salope », de « pute », de « traînée »… Certains ont même lancé des appels au viol à mon encontre, me disant « qu’ils allaient me prendre le c… » ou « me faire l’an… ». J’ai aussi reçu tout un tas d’insultes sexistes qui portaient sur mon physique, ma couleur de cheveux [je suis rousse], ma manière de m’habiller. C’est tellement facile de s’en prendre à une femme sur son apparence ! On m’a aussi traitée de « collabo », de « vendue à Macron », de « traître »… Beaucoup disaient que je n’étais pas digne de représenter le mouvement, qu’il fallait tout simplement « me brûler en place publique ».

Le raid numérique a été intense. Il a duré plusieurs jours [et ça continue encore aujourd’hui]. J’ai été obligé de décliner la proposition de BFMTV, j’avais trop peur qu’un individu m’attende à la sortie des studios et s’en prenne à moi. Cette épreuve a été très difficile à vivre. Durant plusieurs jours, je ne suis plus sortie de chez moi, je faisais même mes courses au Drive pour limiter le contact avec les gens. Avec l’aide de ma famille et de mes amis, j’ai peu à peu repris confiance. J’ai décidé de ne pas me laisser faire, et de poursuivre mon « engagement ». Avec d’autres militants, nous avons constitué une liste "gilets jaunes" pour les élections européennes. C’était fin janvier. Là encore, j’ai reçu de nombreuses insultes et menaces sur les réseaux sociaux. Mais c’était un peu différent, je m’y étais préparée, j’étais blindée… Finalement, quelques jours plus tard, j’ai renoncé à figurer sur cette liste [non pas à cause des menaces, mais en raison de désaccords de fond avec mes colistiers], et j’ai préféré m’investir dans d’autres projets.

Une capture d'écran des insultes et menaces reçues par Ingrid Levavasseur sur les réseaux sociaux.
Une capture d'écran des insultes et menaces reçues par Ingrid Levavasseur sur les réseaux sociaux. - Capture d'écran Facebook
Une capture d'écran des insultes et menaces reçues par Ingrid Levavasseur sur les réseaux sociaux.
Une capture d'écran des insultes et menaces reçues par Ingrid Levavasseur sur les réseaux sociaux. - Capture d'écran Facebook

« On m’a insulté, bousculé, et on m’a tiré les cheveux (…) j’ai vraiment cru que c’était la fin pour moi »

Le cyber-harcèlement et les agressions verbales sur les réseaux sociaux n’ont pas pour autant cessé, les invectives ont continué à un rythme plus ou moins soutenu. Cette violence sur le Net contre moi, et contre mon engagement, s’est ensuite manifestée physiquement, sur le terrain. J’ai été agressée le 17 février à Bernay dans l’Eure [où je réside] lors d’un rassemblement de "gilets jaunes". Tout se passait plutôt bien jusqu’au moment où j’ai été prise à partie par des personnes qui ont commencé à m’insulter, à me crier dessus et à me faire des doigts d’honneur. Puis ils m’ont bousculée, m’ont tiré les cheveux et m’ont craché dessus. Au début, ils n’étaient pas nombreux. Puis après, l’effet de meute aidant, ils ont commencé à m’encercler (…) A un moment, je me suis retrouvée coincée derrière une voiture, j’ai vraiment cru que c’était la fin pour moi… Des personnes ont finalement réussi à m’exfiltrer in extremis.

Le lendemain, j’ai de nouveau été agressée, cette fois en présence de ma mère et de mon fils de 8 ans. Je participais à un rassemblement contre la fermeture annoncée de la maternité de Bernay, et des "gilets jaunes" qui étaient présents s’en sont à nouveau pris à moi, me traitant de "macroniste" et de "traître" sous les yeux de ma famille. Cette agression a été traumatisante, je l’ai vécue comme un lynchage, une humiliation en place publique. Je suis allée déposer plainte quelques jours plus tard, pour injures publiques à caractère sexiste, violences en réunion et entrave à l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation. Et j’ai surtout décidé de ne plus manifester aux côtés des "gilets jaunes".

« Les réseaux sociaux, ce n’est pas la vie réelle, c’est juste un monde parallèle dans lequel les gens déversent leur haine »

Ce harcèlement continue aujourd’hui, et prend même de nouvelles formes. Je suis maintenant victime de cyber-harcèlement par « fake news ». Des individus s’amusent à faire circuler sur moi de fausses informations sur les réseaux sociaux pour me dénigrer, et inciter d’autres internautes à poster des commentaires insultants à mon égard. Ça ne s’arrête plus, c’est devenu un cercle infernal. J’ai malgré tout décidé de rester sur les réseaux sociaux, de continuer à être présente sur Facebook et Twitter, car ce sont des outils de communication formidables. Mais je ne regarde quasiment plus les commentaires à mes publications, et je ne consulte plus les notifications. J’ai la chance d’avoir des gens autour de moi qui filtrent tous les messages que je reçois.

J’affronte aujourd’hui ce tourbillon la tête froide, mais je dois vous avouer que c’est très difficile humainement. En tant qu’aide-soignante et sapeur-pompier volontaire, j’ai toujours eu l’habitude de travailler dans des univers plutôt bienveillants. Je n’ai jamais été préparée à ça, à tant de violence, tant de propos haineux. Je pourrais tout arrêter et me concentrer sur mes proches et ma petite vie, mais ce serait briser tout l’espoir que certains ont en moi, et qu’ils me témoignent par des messages d’encouragement. Pour l’instant, je m’accroche. C’est dur à dire, mais j’ai finalement appris aujourd’hui à vivre avec. Les réseaux sociaux, ce n’est pas la vie réelle, c’est juste un monde parallèle dans lequel les gens déversent leur haine. Et ce ne sont certainement pas ces individus qui vont me dicter ce que je dois faire… »

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.