Pierre Serne, conseiller régional écologiste d’Ile-de-France, porte-parole national du parti Génération.S, fait l'objet d'attaques homophobes et de menaces de mort par l'ultra-droite.
Pierre Serne, conseiller régional écologiste d’Ile-de-France, porte-parole national du parti Génération.S, fait l'objet d'attaques homophobes et de menaces de mort par l'ultra-droite. — William Hamon

PRIS POUR CIBLE

Cyberharcèlement: «Je suis la cible de réseaux armés de la fachosphère, c'est très angoissant»

Pierre Serne, conseiller régional écologiste d’Ile-de-France, porte-parole national du parti Génération.S, fait l'objet d'attaques homophobes et de menaces de mort par l'ultra-droite

  • Il y a un an Pierre Serne a fait l’objet d’attaques par le réseau très violent Réseau Libre après avoir fait annuler la suppression de l’aide aux transports pour les étrangers en situation irrégulière.
  • Le 1er avril, Mediapart a sorti une enquête sur ce réseau de l’ultra-droite dans laquelle le nom de l’élu est cité. Depuis cette publication, Pierre Serne est à nouveau ciblé par le réseau dont les articles sont hébergés sur un nouveau site, Léon France.
  • Des articles injurieux et des tweets homophobes et xénophobes ont fleuri sur la Toile.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire de Pierre Serne,  porte-parole national du parti Génération.S. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

 

« Fin janvier 2018, j’ai obtenu gain de cause devant le tribunal administratif de Paris. J’avais fait un recours contre la décision de Valérie Pécresse de supprimer l’aide au transport pour les sans-papiers et j’ai gagné. Je suis devenu du jour au lendemain une cible des réseaux de la fachosphère, notamment du site Réseau Libre, un réseau extrémiste très violent, qui existe sous diverses formes depuis la fin des années 1990. Ils avaient mis en ligne un article qui m’injuriait, qui me menaçait, avec des propos violents, orduriers, homophobes. J’ai mis des mois à le faire retirer de tous les endroits où il apparaissait.

C’est reparti cette année, après la sortie d’une enquête de Mediapart le 1er avril sur Réseau Libre. C’est assez clair dans cet article que j’ai travaillé avec les journalistes. Dès le lendemain de la publication, j’ai reçu des messages, des articles sont sortis me ciblant personnellement au point que le site de Réseau Libre, qui est réapparu sous un autre nom, LéonFrance, a mis ma tête blessée comme photo de profil de son compte Twitter. J’ai réussi à faire fermer en 24 heures ou 48 heures le compte Twitter, le blog Wordpress de LeonFrance et, à chaque fois, les contenus sont réapparus par d’autres biais. Ils ont également créé des comptes Twitter et des sites à mon nom, comme si ça venait de moi tout en écrivant des insanités, y compris sur moi, avec des appels clairs à me tuer.

« Il n’y a quasiment plus de message politique, c’est devenu très personnel »

Ce sont à l'évidence les mêmes que ceux de Réseau Libre dont j’ai été victime l’année dernière. A l’époque, ils me reprochaient d’être un "collabo" des sans papiers. Aujourd’hui, ils utilisent la même photo de moi, les mêmes termes qu’il y a un an, mais cette fois les insultes portent surtout sur mon homosexualité. C’est : « tarlouze", "fiotte" et ils ajoutent parfois "pro-melon" ou "pro-bougnoule" ». Il n’y a quasiment plus de message politique, c’est devenu très personnel. Plusieurs articles ont utilisé une photo de mon visage blessé. Un cliché qui date de la Gay Pride de 2006 à Moscou où j’avais été lynché par des skinheads. A l’époque, Human Right Watch avait pris cette photo de mes blessures pour le rapport qu'ils faisaient sur cette agression. Ce n’est pas un document disponible facilement, moi-même je ne l’ai pas. Et pourtant mes harceleurs ont diffusé cette photo partout sur Twitter et autres. A chaque fois que je fais fermer un compte, d’autres comptes rebalançaient les articles.

Extrait d'une publication de Léon France qui a diffusé une photo de Pierre Serne blessé après la gay pride de Moscou en 2006.
Extrait d'une publication de Léon France qui a diffusé une photo de Pierre Serne blessé après la gay pride de Moscou en 2006. - CAPTURE D'ECRAN

Ces derniers jours, j’ai observé une escalade dans la violence des contenus. Ils ont même diffusé un faux passeport à mon nom pour me désigner comme la cible numéro un à éliminer ! Ils y ont mis des éléments sur ma vie mais ils n’ont pas mis mon adresse personnelle ni mon numéro de téléphone. Soit parce qu’ils ne les ont pas soit parce qu’ils ont des étapes encore à franchir, je ne sais pas… 

J’ai reçu des messages privés : « On va venir chez toi », ils veulent être sûrs que je suis bien au courant de ce qu’ils me font. Depuis le 1er avril, il n’y a pas eu de trêve. Ce n’est pas tant le volume qui est énorme mais le fait que les publications s'enchaînent, publiées sous de nouvelles formes. C'est totalement envahissant mentalement. L’an dernier, je n’avais pas trop eu un sentiment de menace physique concrète, j’étais surtout très en colère : il y avait un combat à mener. Mon compagnon, lui, était très angoissé dès le début. Il était en train de s'en remettre et ça redémarre c'est insupportable. Mais c'est mon premier soutien depuis le début, plus que jamais d'ailleurs depuis ces nouvelles attaques.

« J’ai perdu 7 kg, je mange beaucoup moins, j’ai du mal à dormir »

Mais tout ça ronge. Depuis l’an dernier, j’ai perdu 7 kg : je mange beaucoup moins, j’ai du mal à dormir. Quand ça a recommencé ce mois-ci, pendant quelques jours, je ne savais plus ce que je devais faire, si je devais rester enfermé chez moi, ne plus sortir. Et je me suis dit que c’était exactement ce qu’ils voulaient. J’ai pris sur moi pour reprendre un semblant de vie « normale ». Je ne veux pas rester terré chez moi, laisser l'angoisse gagner.

Capture d'écran d'un tweet qui cible Pierre Serne
Capture d'écran d'un tweet qui cible Pierre Serne - CAPTURE TWITTER

En fait, c’est ce qu’ils visent : stresser, effrayer, épuiser, les gens, les pousser à jeter l’éponge et quitter les réseaux sociaux. Certains ont cédé, moi je n’ai pas changé ma consommation des réseaux sociaux. J’y vais même encore plus souvent. Je dois voir s’il n’y a pas quelque chose de nouveau qui a été publié sur moi. C’est usant. Et à force de recueillir des informations sur eux, c’est devenu très inquiétant. Parce que sans entrer dans les détails ce n’est pas un gars isolé derrière son ordinateur qui ne passera jamais à l’acte, ce sont des réseaux qui, depuis vingt ans, ont hélas prouvé leurs fortes capacités de nuisances et de passage à l'acte.

« Ce sont des gens qui ont une haine tenace et qui prônent la violence et l’élimination »

Selon, l’enquête de Mediapart, ils sont 350 à posséder une arme et 147 à faire l’objet d’une fiche sûreté de l’État [la fiche S]. Une partie de ce réseau a été arrêtée l’an dernier parce qu’elle était sur le point de faire sauter des mosquées dans le Sud. Et certains membres de ce même réseau ont été interpellés l’année dernière quand Emmanuel Macron a fait sa tournée en Lorraine. Ils allaient commettre un attentat contre lui. Ce sont des gens qui ont une haine tenace et qui prônent la violence et l’élimination. Leur leader, identifié, est réfugié en Russie depuis 2003. Il est soupçonné d’être celui qui a poussé Maxime Brunerie à tirer sur Jacques Chirac le 14 juillet 2002.

L’année dernière, ça a été très compliqué avec Twitter, ce réseau social a refusé pendant des mois de retirer les tweets qui relayaient l’article qui me visait. Cette fois, ça a été réglé en 24 heures. J’ai été agréablement surpris par cette réactivité. Les pouvoirs publics ont peut-être enfin réussi à imposer que certaines choses ne sont plus tolérables. Mais la riposte est compliquée à partir du moment où tous ces sites sont anonymes et souvent hébergés en Russie. Ils se sentent intouchables et de fait la justice est très impuissante en face.

En tout cas on me parle de protection policière car ces menaces sont prises très au sérieux par les services dont c'est le métier. Le réseau est  identifié par ces services, ils savent qu’ils peuvent passer à l’acte, ils l'ont déjà fait. J’avais déjà porté plainte l’année dernière mais j’ai dû le refaire car ce sont des faits nouveaux. Ma première plainte fait l'objet d'une procédure qui traîne en longueur, mon avocat est obligé d'exiger des actes d'instruction. Tout cela risque de mettre des années. Clairement la loi (en fait le droit de la presse) n’est pas adaptée pour répondre à ce type de menaces. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils types de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elles.