Cyberharcèlement: «La moindre notification Facebook me provoquait des crises de tachycardie»

PRIS POUR CIBLE Olympe de G., réalisatrice de films porno féministes, se fait harceler depuis près d’un an par un ex-amant et ex-collaborateur

Propos recueillis par Hakima Bounemoura
— 
Une femme s'apprête à consulter son smartphone (photo d'illustration).
Une femme s'apprête à consulter son smartphone (photo d'illustration). — Pixabay
  • Olympe de G. se fait harceler depuis près d’un an par un ex-amant et ex-collaborateur.
  • Son harceleur a notamment diffusé des informations sur sa vie privée et fait circuler des messages injurieux et diffamatoires à son égard.
  • En dix mois, il a publié plus de 100 posts et vidéos sur plusieurs réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter…)
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire d’Olympe de G.*, réalisatrice de films porno féministes. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyber-violence. Si vous avez été victime de cyber-harcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« J’ai vécu un harcèlement en ligne qui a marqué toute mon année 2018 et qui continue de m’affecter. Mon harceleur est un ex-amant et ex-collaborateur avec qui j’ai tourné dans des films pornos féministes. J’avais mis fin à nos relations dans ces deux domaines, et c’est quelques mois plus tard que le harcèlement a commencé. Il a pris pour forme la diffusion publique d’informations sur ma vie privée (photos et correspondances intimes), souvent manipulées (recadrage, décontextualisation) afin de donner une image négative de ma personnalité et de mon travail. Mais aussi des accusations mensongères sur ma personne et mon travail, dont la teneur n’a cessé d’évoluer et d’enfler au fil des mois. Les premières semaines, j’ai d’abord tenté de répondre, de désamorcer, de raisonner. J’ai vite compris que réagir encourageait mon harceleur. Ses messages hargneux, moqueurs, prenant un maximum de personnes à témoin et les enjoignant à se détourner de moi, se sont multipliés, allant jusqu’à des dizaines en quelques heures.

J’ai à cette époque beaucoup entendu de la part de mon entourage : "Tu n’as qu’à quitter Facebook, Twitter et Instagram. Plus de réseaux sociaux, plus de harcèlement, problème réglé…" J’ai donc quitté les réseaux sociaux que j’utilisais à des fins perso. De toute façon, à ce stade, ma vie en ligne générait trop d’anxiété, la moindre notification Facebook me rendait les mains moites, générait de la tachycardie, des vertiges parfois. Mais je n’ai pas pu me résoudre à quitter Twitter, qui me sert à promouvoir mon activisme féministe, mes convictions, mon travail. J’y avais rassemblé autour de moi des gens qui partagent les mêmes valeurs. Dissoudre tout cela était trop dommageable. Et puis comment accepter que quelqu’un me calomnie sans même pouvoir être au fait du contenu de ses messages ?

Une des images, raturée de noir, postée par le harceleur de O.G.
Une des images, raturée de noir, postée par le harceleur de O.G. - Capture d'écran Twitter

« En dix mois, il a publié plus de 100 posts sur tous les réseaux sociaux et médias imaginables »

J’ai donc gardé mon compte Twitter, mais j’y ai été présente un strict minimum. Je postais peu, et très factuel, sur mon actualité, des jalons professionnels positifs. Quand je voyais apparaître des notifications me taguant, je tendais mon téléphone à mon compagnon, qui regardait pour moi ce dont il s’agissait, si c’était « lui » ou pas. Je n’étais pas capable [je ne le suis toujours pas] de me confronter à ses tweets malveillants sans pleurs ou départ de crises d’angoisse. Le harcèlement a continué, à raison de salves de posts tous les 10 jours, ou toutes les trois semaines.

On m’a dit : "Fais la morte, il va se calmer". Il ne s’est pas calmé et le harcèlement continue encore à ce jour. En dix mois, il a publié plus de 100 posts et vidéos sur tous les réseaux et médias imaginables (Facebook, Instagram, Twitter, Medium, Wix, WordPress, Youtube), allant crescendo dans le mensonge et l’intimidation. Il s’est aussi adressé par e-mail à mon entourage professionnel pour répandre ses calomnies. J’ai alors décidé de prendre une avocate et de porter plainte. J’ai appris par la suite que mon harceleur ne s’en était pas pris qu’à moi, mais aussi à une autre femme connue dans la pornographie féministe que j’estime beaucoup et qui en a elle aussi souffert.

« J’ai perdu le sommeil, l’appétit, ma concentration (…) J’ai eu l’impression vertigineuse de devenir folle »

L’impact de ce cyber-harcèlement a été inattendu. Je ne pensais pas que des posts, de l’immatériel, de la vie virtuelle, pourraient générer cette souffrance. Je ne pensais pas que des accusations mensongères, si absurdes soient-elles, induiraient en moi ce mal-être. J’ai ressenti pendant ces dix mois une anxiété constante. L’impression, entre deux salves d’attaques, d’être en sursis. Je redoutais le prochain mensonge, qui serait certainement encore plus infamant.

J’essayais d’imaginer ce qu’il allait inventer d’encore plus calomnieux. Jusqu’où irait-il ? Qui d’autre contacterait-il pour raconter des horreurs sur moi ? J’ai perdu le sommeil, l’appétit, ma concentration, et malgré l’absurdité de ses accusations, à un moment, j’ai eu l’impression vertigineuse de devenir folle. Si quelqu’un s’acharne à ce point contre moi, est-ce que je ne le mérite pas ?

« Ne répondons pas aux harceleurs par le harcèlement. Laissons faire la justice »

Au-delà de l’obsession de mon harceleur, ce qui m’a le plus blessée, c’est le fait que mes amis et collaborateurs d’alors, n’aient pas levé le petit doigt devant son acharnement à mon encontre. Ils ont parfois liké, encouragé, relayé même. Leur silence ou leur complicité, m’ont meurtrie plus encore que ses attaques frontales et répétées. Je les ai vécus comme si tout un groupe approuvait… Il a fallu tout l’amour de mon entourage, et un travail suivi avec des thérapeutes, pour que je parvienne à rester centrée sur la seule vraie réponse : non, je ne mérite pas "ça". Rien ne justifie l’élaboration de mensonges aussi violents, ce déchaînement de haine, cette volonté de me détruire.

Quant aux phénomènes de meute, je les connais depuis petite. J’étais deux ans plus jeune que les autres à l’école, je faisais partie de celles qui en prenaient plein la gueule. J’ai donc été très touchée d’entendre Léa Lejeune dire en parlant du harcèlement qu’elle a subi de la part de la Ligue du LOL : « Quand on est passé par là, on ne le souhaite pas aux autres. » C’est exactement ce que je ressens. Il faut que ces comportements de meute cessent. Ne répondons pas aux harceleurs par le harcèlement. Laissons faire la justice. Elle a enfin les outils pour mettre un terme à ces maltraitances. Il faut que les réseaux sociaux changent. Et au lieu de faire la guerre aux tétons féminins, qu’ils prennent enfin, enfin, en compte les signalements de harcèlement ».

*Il s’agit du nom utilisé dans le cadre de son activité d’actrice/réalisatrice porno.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyberharcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani. Mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils types de harceleurs ni vraiment de victimes.

Chaque semaine, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Il n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’un témoignage hebdomadaire, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elles.