Cyberharcelé(e)s: «J’ai essayé de relativiser, mais toutes ces attaques sur mon physique, ça devenait lourd»

PRIS POUR CIBLE Safiétou a reçu de nombreux messages racistes, haineux, misogynes et des attaques sur son physique après avoir filmé son agresseur dans le métro parisien et publié la vidéo sur Twitter

Marie de Fournas

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Un métro de la ligne 7.
Un métro de la ligne 7. — Mathieu Marin
  • Le 12 décembre 2018, Safiétou poste sur Twitter la vidéo d’un homme en train de se masturber devant elle dans le métro.
  • Partagé des milliers de fois sur les réseaux et relayé par différents médias, le témoignage de la jeune femme de 21 ans a suscité de nombreuses réactions d’internautes positives, mais aussi négatives.
  • Safiétou a reçu de nombreuses attaques sur ses motivations, sa démarche, mais aussi ses origines, son physique ou encore son attitude.
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Voici l’histoire de Safiétou. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyber-violence. Si vous avez été victime de cyber-harcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« Ça a commencé le jour où j’ai publié sur Twitter une vidéo de l’homme assis en face de moi dans le métro en train de se masturber. C’était pour montrer mon quotidien et celui de beaucoup de femmes dans les transports en commun, mais surtout pour que cet homme dont j’ai filmé le visage soit arrêté. La vidéo a rapidement été partagée de nombreuses fois et le jour même il y a eu quelques commentaires de personnes sous la vidéo disant que "j’aimais ça" ou encore que je publiais cette vidéo simplement "pour faire le buzz".

L'homme qui s'est masturbé devant Safiétou dans le métro parisien, l'a fait en plein jour à une heure de pointe, en toute impunité.
L'homme qui s'est masturbé devant Safiétou dans le métro parisien, l'a fait en plein jour à une heure de pointe, en toute impunité. - Capture vidéo Safiétou

 

Commentaire reçu par Safiétou après la publication de sa vidéo (3)
Commentaire reçu par Safiétou après la publication de sa vidéo (3) - Capture d'écran
Commentaire reçu par Safiétou après la publication de sa vidéo (1)
Commentaire reçu par Safiétou après la publication de sa vidéo (1) - Capture d'écran

Mais le véritable harcèlement est arrivé lorsque BFMTV a publié une vidéo dans laquelle je témoigne. Je m’attendais un peu à ce qu’il y ait des commentaires misogynes ou autres, mais je ne pensais pas qu’il y en aurait autant. La vidéo a été mise sur Facebook, Twitter et YouTube et été vue plus d’un million de fois. Cela a engendré toutes sortes de commentaires publics, mais j’ai également reçu des messages privés.

« On m’a traité de "sale noire", de "négresse" »

Il y a des gens qui ont justifié l’acte que j’avais subi en disant par exemple que si je n’étais pas contente, je n’avais qu’à me déplacer ou que c’était à cause de la façon dont j’étais habillée. J’ai reçu des menaces et des insultes racistes sur mes origines, certains ont attaqué ma famille. On m’a traité de "sale noire", de "négresse" et certains ont fait un parallèle avec Nafissatou Diallo. En privé, un monsieur particulièrement lourd m’a écrit que je n’avais pas de valeurs et que je faisais ça pour attirer l’attention, obtenir des aides. Il y a également eu du body shaming. Des personnes ont écrit que ce n’était pas possible qu’un homme se masturbe en me regardant car j’étais trop grosse ou trop moche.

J’ai choisi de ne pas répondre, car je trouvais ça inutile de répondre à ces gens qui ne me connaissaient pas et qui commentaient pour certains sans même avoir vu la vidéo. J’ai posté certains commentaires en story sur mon compte Instagram. C’était une façon pour moi de riposter et de montrer ce que je subissais. J’ai essayé de relativiser, mais à un moment, toutes ces attaques notamment sur mon physique ça devenait lourd. Et surtout ça n’avait rien à voir avec le sujet de ma vidéo. Si on n’a pas la tête dure, on peut tomber en dépression. J’ai donc arrêté de lire les commentaires.

« J’ai reçu bien plus de messages de remerciement »

Ma mère était au Sénégal pour deux semaines quand c’est arrivé et elle était très inquiète. Elle m’a demandé d’arrêter de donner des interviews dans la presse pour que le harcèlement s’arrête. Je ne l’ai pas écoutée car je voulais continuer de dénoncer ce qui m’était arrivé. Je me suis dit : "J’ai commencé, autant finir." Ce qui m’a particulièrement motivé, c’est que j’ai reçu bien plus de messages de remerciement, d’encouragement et de témoignages de femmes qui avaient été elles aussi victimes de cet homme. Je me suis dit que je devais aller au bout et porter plainte contre cet homme qui s’était masturbé devant moi afin qu’il soit arrêté.

Cependant, je n’ai pas porté plainte contre les personnes qui m’avaient harcelée. J’ai hésité à le faire mais j’ai trouvé les procédures trop longues et chères. Au bout d’une semaine les messages privés ont finalement cessé. Je n’ai pas à nouveau regardé les commentaires publics sous la vidéo. »

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime. De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.