Léa, victime de cyberharcèlement, est vidéaste sur YouTube et très présente sur les réseaux sociaux. (photo d'illustration)
Léa, victime de cyberharcèlement, est vidéaste sur YouTube et très présente sur les réseaux sociaux. (photo d'illustration) — VALINCO/SIPA

PRIS POUR CIBLE

Cyberharcèlement: «Je ne dormais plus, j’avais des crises de larmes, des tremblements, je n’ai pas pu travailler pendant un mois»

Léa, vidéaste sur Internet, a été victime de plusieurs raids numériques sexistes ces derniers mois et a déposé plainte

  • Victime d'une salve de haine en ligne après avoir prévenu le chef d'établissement d'un lycéen qui s'en était pris à une amie à elle sur les réseaux sociaux, Léa a décidé de déposer une plainte contre X.
  • Elle a reçu en quelques jours plus de mille messages injurieux, menaces de mort et de viol. 
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Voici l’histoire de Léa*, 34 ans, vidéaste sur Internet. Son témoignage est le dernier à rejoindre notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaitait explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous avons illustré, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence.

« Je suis vidéaste depuis plus de cinq ans sur Internet. Les injures, remarques sexistes ou misogynes ont démarré rapidement lorsque l’une de mes vidéos a été partagée par un confrère influent. Ce n’était pas excessivement violent – en tout cas pas massif – mais je recevais des « piques » sur mon physique, des propositions indécentes et des photos de parties intimes d'internautes. Ca m’a amené à exprimer plus régulièrement mes convictions féministes et à témoigner de l’environnement sexiste qui existe dans ce milieu.

En février dernier, j’ai été la cible d’un premier gros « raid numérique » et j’ai décidé de passer tous mes comptes en « privé ». Je recevais assez régulièrement des injures et des messages d'hommes qui niaient les insultes qui m’étaient adressées. Début avril 2019, une de mes amies a elle aussi été cyberharcelée. J’ai retrouvé l’un de ses harceleurs, un lycéen dont le profil était truffé de messages haineux, sexistes, homophobes ou racistes. Il a mis en ligne certaines de ses informations personnelles qui m’ont permis de trouver le nom de son chef d’établissement.

Plusieurs milliers de messages reçus

J'ai contacté le lycéen en question en lui demandant de s’excuser et de supprimer ses tweets injurieux. Je lui ai expliqué que s’il refusait, je pouvais contacter ses parents et/ou son proviseur. Il ne l’a pas fait, m’a répondu qu’il pouvait porter plainte contre moi, j’ai donc décidé de contacter son établissement. Il s’est rapproché d’autres internautes qui forment une vraie communauté de harceleurs sur les réseaux sociaux. J’ai eu droit à des menaces de mort, des menaces de viol, des injures, ils ont fait fuiter mon adresse e-mail et j’ai reçu une salve de haine sur tous mes comptes.

Capture d'écran d'un message reçu par Léa pendant son cyberharcèlement.
Capture d'écran d'un message reçu par Léa pendant son cyberharcèlement. - H.Sergent/20Minutes

Pour la première fois de ma vie, j’ai dû aller porter plainte. Étrangement, j’avais peur d’être mal reçue au commissariat mais ça n’a pas été le cas. Le policier qui s’est occupé de ma plainte n’a pas minimisé les faits, il m’a écoutée. Grâce à l’aide d’internautes qui suivent mes vidéos et qui m’ont transmis de nombreuses captures d’écrans d’insultes et de menaces qui m’étaient destinées, j’ai pu apporter au commissariat deux fichiers numériques qui contenaient les copies de 1.496 messages.

« Est-ce qu’au fond je n’étais pas fautive ? »

Dans les jours qui ont suivi ce raid, j’ai tout laissé de côté puis je bloquais systématiquement ceux qui m’insultaient. Je ne dormais plus, j’avais des crises de larmes, des tremblements, je n’ai pas pu travailler pendant un mois, ça m’a valu un tour chez le médecin et une médication. Peu de temps après, je devais donner une conférence à côté de chez moi, je me suis posé la question d’y aller, j’ai pensé que je pouvais me faire agresser. Je n’ai pas eu d’idées noires mais je ressentais une profonde tristesse et une immense colère.

J’avais envie de hurler, de pleurer et je me suis remise en question. Est-ce qu’au fond je n’étais pas fautive ? Est-ce que je ne méritais pas ce qui m’arrivait ? C’est brutal.

Personne ne mérite de se faire harceler et la seule chose dont j'ai été fautive, c'est d'avoir défendu le droit d'une amie à ne pas être insultée en ligne. Je n’ai pas pu me résoudre à quitter les réseaux sociaux, à supprimer mes comptes, ça revenait à leur donner raison puisqu'ils cherchent avant tout à réduire au silence et à museler les victimes. Mais j’ai changé tous mes mots de passe, je suis passée en « privé » sur toutes les plateformes et j’ai signalé une partie des contenus. Le plus difficile à encaisser aussi, c’est l’inertie de Twitter. Le site a mis plus d’un mois à bloquer l’un de mes harceleurs qui m’avait diffamée en me traitant de pédophile parce que je m’en prenais à un lycéen.

Capture d'écran d'une des menaces reçues par Léa pendant son cyberharcèlement.
Capture d'écran d'une des menaces reçues par Léa pendant son cyberharcèlement. - H.Sergent/20Minutes

Les gens ne soupçonnent pas la violence réelle qui s’exprime en ligne. Quand on dit qu’on a fait l’objet de menaces de mort, ce n’est pas seulement « crève conasse ». J’ai reçu des messages qui sont restés ancrés.

« Parler, c’est ce qui m’a sauvé »

Le fait de voir des personnes de mon entourage ou des personnalités déposer plainte pour des faits de cyberviolence, ça m’a encouragé à le faire, je me sentais légitime. J’ai aussi eu cette grande chance de pouvoir m’appuyer sur mes amis et mon compagnon qui étaient tous au fait du cyberharcèlement que je subissais.

Capture d'écran d'un message reçu sur YouTube par Léa lors de son cyberharcèlement
Capture d'écran d'un message reçu sur YouTube par Léa lors de son cyberharcèlement - H.Sergent/20Minutes

Quand j’en ai parlé à mes parents, qui eux n’y connaissaient rien, ils sont tombés des nues. Comme les parents de harceleurs, les parents des victimes de la haine en ligne n’ont pas idée de ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Or ça arrive partout, chez vous, sur vos réseaux et ce sont parfois vos enfants qui en sont les auteurs. Dans mon cas, s’il y avait des adolescents, la majorité de mes harceleurs était plus âgée. L’un d’eux est même étudiant en licence de droit.

Pouvoir parler de ce que je vivais, c’est ce qui m’a sauvé. J’en avais besoin et j’ai été écoutée. Il n’y a évidemment aucune obligation, mais il ne faut pas refuser les aides qui existent, même médicales. Idem pour le dépôt de plainte, il faut le faire si on se sent capable de le faire et si on a envie de le faire. Se couper des réseaux sociaux de temps en temps, ça peut aussi être une solution à court terme.

*Le prénom a été modifié.

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.