Cyberharcelé(e)s: «On m’a conseillé d’aller me suicider parce que je suis lesbienne», raconte Emilie Lopez

PRIS POUR CIBLE Emilie Lopez, ex-rédactrice en chef de « Touche pas à mon Poste », a été menacée de mort sur les réseaux sociaux par des individus qui lui reprochent d’être lesbienne

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Emilie Lopez, chroniqueuse à «Touche pas à mon poste», reçoit régulièrement des insultes et des menaces de mort sur  les réseaux sociaux.
Emilie Lopez, chroniqueuse à «Touche pas à mon poste», reçoit régulièrement des insultes et des menaces de mort sur les réseaux sociaux. — Laurent Vu
  • Emilie Lopez, ex-rédactrice en chef de « Touche pas à mon Poste », assume publiquement son homosexualité et en parle régulièrement dans les émissions auxquelles elle participe.
  • Elle se fait régulièrement insulter sur les réseaux sociaux par des individus qui lui reprochent d’être lesbienne.
  • Elle a également été menacée de mort, et a dû porter plainte deux fois, en octobre 2018 et en avril dernier.
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Voici l’histoire d’Emilie Lopez, rédactrice en chef sur C8 de l’émission C’est que de la télé et chroniqueuse à Touche pas à mon Poste. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

«Tout a débuté il y a quatre ans, quand j’ai commencé à faire de la télé. J’ai toujours assumé mon homosexualité auprès de mes proches, alors en parler en public, dans les émissions auxquelles je participe, s’est fait tout naturellement. Mais ça n’a visiblement pas été du goût de tout le monde… A chaque fois que je suis sur le plateau de TPMP [Touche pas à mon Poste] ou de CQDLT [C’est que de la télé], et que je parle de ma compagne, de notre relation, j’ai systématiquement droit le soir en rentrant chez moi à des messages d’insultes sur les réseaux sociaux. Tout ça s’est amplifié il y a un an et demi. Les messages un peu relous ont laissé place à des insultes, de plus en plus graves, puis dernièrement à des menaces de mort.

L'un des nombreux messages d'insultes reçus par Emilie Lopez.
L'un des nombreux messages d'insultes reçus par Emilie Lopez. - Capture d'écran Twitter

Ces gens-là me reprochent tout simplement d’être lesbienne. Via des comptes anonymes, ils me traitent de « gouinasse », de « pute bouffeuse de chatte », « d’abomination de la nature »… Très souvent, j’essaye de leur répondre avec humour, de leur balancer une bonne petite vanne pour désamorcer un peu la situation. Parfois, rien qu’en engageant un dialogue avec eux, ils se rendent compte de l’absurdité de leurs propos. J’ai même eu de véritables échanges en DM avec certains d’entre eux. Ce sont surtout des gens qui cherchent à exister sur les réseaux. Je les appelle les « têtes d’œuf » car ils n’ont en général que 10 ou 20 abonnés…

« J’ai reçu une vidéo d’un garçon en train de se masturber, qui me disait "Tu vas voir je vais te la mettre profond quand je vais arriver devant le studio" »

Ces derniers mois, c’est allé crescendo avec des messages terrifiants. J’ai reçu un jour une vidéo d’un garçon en train de se masturber, qui me disait « Tu vas voir je vais te la mettre profond quand je vais arriver devant le studio ». Puis en octobre dernier, un mec sur Instagram m’a conseillé « d’aller me suicider », et s’en est pris à ma compagne. Cet individu s’exprimait avec sa véritable identité, et avec une vraie photo de profil, et ça m'a vraiment fait flipper ! Je me suis rendu compte que tout ça était bien réel, et j’ai décidé d’aller porter plainte, pour la première fois.

L'une des menaces de mort reçue par Emilie Lopez.
L'une des menaces de mort reçue par Emilie Lopez. - Capture d'écran Twitter

Après cet épisode un peu traumatisant, j’ai décidé de quitter les réseaux quelque temps. J’ai ressenti comme un trop-plein, surtout après le décès en fin d'année de mon grand-père, je n’arrivais plus à faire face à toutes ces commentaires négatifs. J’ai fait une pause de deux mois sur Twitter, mais j’y suis rapidement retournée, essentiellement pour des raisons professionnelles. Les insultes ont ensuite repris de plus belle. Et en avril, j’ai reçu de nouvelles menaces de mort, que j’ai prises très au sérieux. Je suis allée porter plainte, pour la seconde fois.

Avec un peu de recul, je mesure aujourd’hui que j’ai de la chance d’avoir été accompagnée durant cette épreuve. Que ce soit les plateformes [Instagram et Twitter ont rapidement supprimé les contenus litigieux], ou les policiers qui se sont occupés de mon affaire, j’ai le sentiment d’avoir été écoutée, ce qui je sais n’est pas le cas pour tout le monde. J’ai aussi pu compter sur mes proches, et sur mes collègues de Touche pas à mon Poste : Valérie Benaïm a été extraordinaire avec moi, Matthieu Delormeau aussi [lui aussi est victime d’insultes homophobes sur les réseaux sociaux] et bien sûr Cyril Hanouna.

« Quand je vais au boulot ou quand je sors des studios, je regarde derrière moi »

Tout ce qui s’est passé ces derniers mois a laissé a eu un impact sur ma vie au quotidien... Quand je vais au boulot ou quand je sors le soir des studios de C8, je regarde toujours derrière moi, et d’une manière générale, je prends davantage de précaution lorsque je me déplace. Je vis avec cette angoisse permanente que quelqu’un s’en prenne un jour à moi. Mais je ne vais pas changer pour autant ! Je vais continuer, comme je l’ai toujours fait, à poster des photos de vacances de mon couple, à parler des filles que je trouve jolies…

Eh puis sur les réseaux, il n’y a pas toujours que du négatif. Je reçois beaucoup de messages de jeunes filles qui s’identifient à moi. Certaines me remercient parce qu’elles ne se sentent pas assez représentées à la télé, d’autres me posent des questions sur le coming out, je reçois aussi des messages de femmes mariées à des hommes qui veulent quitter leurs maris, des mamans de jeunes femmes lesbiennes également, qui souhaitent avoir des conseils… Quand c’est trop compliqué, je les renvoie vers des assos comme SOS homophobie ou le Refuge. C'est ça aussi les réseaux sociaux...»

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.