Comment le procès pour «diffamation» de Sandra Muller s'est mué en procès de #Balancetonporc

COMPTE-RENDU Sandra Muller, journaliste à l'origine du mot-clé devenu phénomène de société #Balancetonporc, était jugée ce mercredi pour «diffamation»

Helene Sergent

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Sandra Muller, journaliste à l'origine du mot-clé
Sandra Muller, journaliste à l'origine du mot-clé — BERTRAND GUAY / AFP
  • Eric Brion est le tout premier homme cité dans un tweet en octobre 2017 associé au mot-clé devenu viral « #Balancetonporc ».
  • Quelques mois plus tard, il assignait Sandra Muller en diffamation après qu’elle a publié des propos sexistes qu’il lui avait tenus quelques années plus tôt.
  • À l’occasion de ce procès, les avocats ont présenté aux magistrats deux visions diamétralement opposées de ce mouvement, né grâce à Sandra Muller.

Un « hold-up » ou un « cri » lancé aux femmes du monde entier ? Pour la première fois, les questions de l’origine et de l’impact du mouvement «#Balancetonporc» ont été longuement débattues dans l’enceinte d’un tribunal. Un an et demi après l’apparition du mot-clé #Balancetonporc – devenu viral dans le sillage du scandale visant le producteur Harvey Weinstein – deux visions se sont opposées face aux magistrats de la 17e chambre du tribunal correctionnel.

Les avocats d’Eric Brion, premier homme cité dans un message utilisant le mot-clé et publié en octobre 2017 sur Twitter, ont dénoncé un mouvement « né sur un mensonge ». Face à eux, les conseils de Sandra Muller – assignée en diffamation après avoir rapporté des propos sexistes tenus par Eric Brion – ont défendu la « révolution » initiée par leur cliente.

Un contexte « particulier »

Dès les premières minutes du procès, la présidente a tenu à rappeler le « caractère particulier » dans lequel, ce 13 octobre 2017, la journaliste Sandra Muller a publié un tweet qui fera date. Quelques semaines plus tôt, un article publié dans le New Yorker relate les dizaines d'agressions sexuelles dont auraient été victimes de nombreuses actrices de la part d’un producteur américain, Harvey Weinstein. « Ces faits ont eu une très forte résonance internationale », souligne la magistrate.

C’est dans ce contexte que Sandra Muller, directrice de publication de La lettre de l’audiovisuel, publie un premier message sur son compte Twitter pour appeler les femmes à raconter « en donnant le nom et les détails un harcèlement sexuel (…) connu dans [leur] boulot ». Quatre heures plus tard, elle livre le nom d’Eric Brion, accolé au mot-dièse #Balancetonporc. Le message sera partagé plus de 2.500 fois.

« La calomnie » et les « rumeurs »

« Même s’il a permis de libérer la parole des femmes, [ce hashtag] est clairement basé sur un mensonge. Eric Brion n’est pas un harceleur sexuel, a dénoncé Nicolas Benoit, l’un des deux avocats de l’ancien consultant. Oui, #Balancetonporc est un phénomène superbe mais il y a eu de la calomnie, il y a eu des rumeurs. » Marie Burguburu, autre conseil d’Eric Brion, abonde : « C’est le procès d’une usurpatrice (…) qui a commis un véritable hold-up en surfant sur l’affaire Weinstein et qui s’est mise en scène (…) Elle a tué socialement Eric Brion mais elle a aussi égratigné le mouvement légitime par certains côtés. » Selon ses avocats, leur client se serait certes adonné à de la « drague lourde » mais jamais au harcèlement sexuel.

Une analyse inaudible pour Francis Szpiner, l’avocat de Sandra Muller. « Si vous n’avez pas le sentiment que lorsqu’un homme se plante devant vous et vous fait une telle proposition, c’est offensant, j’en suis désolée pour vous, mais aujourd’hui une majorité de femmes et d’hommes pense que ça l’est ». Le droit français, lui, caractérise le harcèlement sexuel par le fait « d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste » et assimile au harcèlement sexuel « toute forme de pression grave (même non répétée) dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte sexuel, au profit de l’auteur des faits ou d’un tiers ».

« Si ce hashtag a eu du succès c’est parce que des milliers de femmes se sont reconnues et en ont assez d’être considérées comme des objets de plaisir ! », poursuit alors Francis Szpiner. A la barre, Sandra Muller réfute, elle, le terme de « succès » du mouvement qu’elle a lancé : « Je suis fatiguée », lâche celle qui serait devenue depuis, selon ses avocats, « une boîte aux lettres pour le malheur des femmes ».

« Elle a ouvert le chemin. C’est un cri qu’elle a lancé »

Dans une salle comble, les avocats ont appelé les juges à relaxer Sandra Muller, pointant le caractère essentiel du tweet envoyé par leur cliente dans la « libération de la parole » qui a suivi. « Nombreuses sont les femmes qui se sont reconnues dans cette liberté d’expression, elle a ouvert le chemin. C’est un cri qu’elle a lancé (…) Soit vous condamnez Mme Muller et c'est le bâillon supplémentaire (…), soit vous déboutez M.Brion de ses folles revendications et vous serez sur le chemin de la révolution de la société », a lancé François Baroin, autre conseil de la jeune femme.

Le débat sur la légitimité de la parole des femmes –qui a traversé la société française dès les prémices du mouvement – a alimenté une grande partie des plaidoiries des parties. Longuement, Eric Brion a décrit sa « descente aux enfers » : le téléphone qui ne sonne plus, les rendez-vous professionnels annulés, sa carrière qui s’arrête, ses filles qu’il tente de protéger de la violence des réseaux sociaux. « Au-delà de mon cas, j’espère que ça servira à quelque chose et qu’avant d’écrire des horreurs sur quelqu’un, les gens réfléchiront. Les réseaux sociaux sont une machine à broyer contre laquelle on ne peut pas se défendre », a-t-il déploré.

Dans une interview accordée au journal Libération, Sandra Muller évoquera le risque de « dommage collatéral ». « Je ne suis pas un dommage collatéral, je suis une frappe chirurgicale de Sandra Muller », a estimé le plaignant. La plaignante a, quant à elle, vivement nié devant la cour toute « intention de nuire » : « J’ai poussé un cri de colère (…) j’espère que grâce à #Balancetonporc, on parlera maintenant de cri de colère et plus d’hystérie féminine ».

Le tribunal rendra sa décision le 25 septembre prochain.