Cyber-harcelé(e)s: «A force de me faire insulter, de me faire menacer, il y en aura bien un qui finira par passer à l’acte»

PRIS POUR CIBLE Pierre, dessinateur, est régulièrement insulté et menacé de mort sur Facebook et sur Twitter par des gens qui lui reprochent ses dessins et caricatures…

Propos recueillis par Hakima Bounemoura

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Illustration du cyberharcèlement.
Illustration du cyberharcèlement. — Chesky_W/CC/Getty Images
  • Pierre, alias Nawak, est harcelé depuis 2013 sur Facebook et Twitter par des gens qui lui reprochent ses dessins et caricatures.
  • Il reçoit régulièrement des insultes, des menaces et s’est même fait usurper son identité sur Twitter par une personne qui « voulait lui ruiner sa réputation ».
  • Il a porté plainte à de nombreuses reprises, et envisage aujourd’hui d’arrêter de faire des dessins d’actualité.
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Voici l’histoire de Pierre, alias Nawak. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« Je suis dessinateur, je croque l’actu sur les réseaux sociaux sous le pseudo Nawak. Je me suis lancé il y a cinq ans, comme beaucoup sur Facebook et sur Twitter pour partager mes dessins. C’était en 2013, on était en plein pendant le mariage pour tous, c’était une période un peu électrique. J’ai commencé à dessiner sur plein de sujets, le droit des femmes, le réchauffement climatique et les grandes causes sociétales. Ça a commencé à bien marcher, j’ai progressivement agrégé autour de moi une grosse communauté et c’est à partir de ce moment-là que des gens ont commencé à s’en prendre à moi.

Le harcèlement a débuté sur Facebook avec un compte très bizarre. Une personne a commencé à me critiquer, à m’insulter puis à me menacer après chaque dessin que je publiais sur ma page. Il a fait une véritable obsession sur moi. Je l’ai très rapidement bloqué, mais il a continué à me harceler en changeant d’identité.

« L’un me traitait de "collabo", de "traître", un autre disait qu’il allait "me saigner" »…

Au total, il a créé plus de 80 profils Facebook différents pour continuer à m’envoyer des messages et commenter mes publications. Je le reconnaissais car il avait tout le temps le même type d’écriture, la même ponctuation. A chaque fois, je le bannissais mais il revenait. Au bout d’un moment, voyant que ça devenait de plus en plus compliqué de commenter directement sur ma page, il a fini par ouvrir lui-même sa page Facebook qu’il a nommée « Débunkons les pages gauchiasses ! ».

A chaque dessin publié, j’avais droit à mon petit post de commentaires et d’insultes, il publiait même mes dessins détournés en les modifiant, en les truquant. Il me traitait de « collabo », de « traître »… Au début, les insultes étaient publiques, après tout se faisait en privé. Ça a duré un moment, presqu’un an. J’ai fait l’erreur de lui donner trop d’importance, j’avais trop tendance à lui répondre. Un jour, j’en ai eu marre, je suis allé porter plainte. Au bout de quelques mois, il est passé à autre chose, sans doute parce qu’il avait trouvé une autre cible.

Capture d'écran d'un tweet reçu par Pierre.
Capture d'écran d'un tweet reçu par Pierre. - Capture d'écran

« Une autre personne a usurpé mon identité sur Twitter pour pouvoir ruiner ma réputation »

Mes « mésaventures » sur les réseaux ne s’arrêtent pas là. Un pseudo-militaire qui s’affichait avec l’écusson de Saint-Cyr sur son compte Facebook s’en est aussi pris à moi. Il a proféré tout un tas d’insultes et de menaces à mon encontre, c’était extrêmement violent, il disait qu’il allait « me saigner », qu’il fallait « me cramer »… Là aussi, j’ai dû aller porter plainte. Plus récemment, en mai dernier, une personne s’est mise à me harceler sur Twitter. Elle a créé un faux compte avec mon pseudo, Nawak, pour pouvoir contacter mes proches et recueillir tout un tas d’infos personnelles sur moi. Je l’ai contactée en message privé pour lui dire d’arrêter d’usurper mon identité, mais le ton est vite monté. Cette personne m’a clairement indiqué que son objectif était de ruiner ma réputation. Je n’étais apparemment pas la seule victime de ce troll, il usurpait aussi les comptes d’autres personnes pour tenter de récupérer des infos, et repostait des photos d’eux avec des commentaires odieux.

Capture d'écran d'un tweet reçu par Pierre.
Capture d'écran d'un tweet reçu par Pierre. - Capture d'écran Twitter

Ce harcèlement a duré près de quatre mois, ça a été un moment très compliqué à vivre. J’ai dû fermer mon compte privé pendant près d’un mois, pour pouvoir être tranquille et faire un peu de tri dans mes followers. Je suis aussi allé porter plainte, mais ça n’a servi à rien. Twitter n’a même pas donné suite aux requêtes de la police. C’est malheureusement souvent le cas. Au total, depuis 2013, j’ai déposé plainte à 5 ou 6 reprises, pour les faits les plus violents. Pour l’instant, ça n’a abouti à rien, j’ai surtout l’impression d’avoir perdu mon temps, et mon énergie.

« Le fait qu’on ne soit pas d’accord avec quelqu’un n’est pas une excuse à l’insulte, au harcèlement »

Le harcèlement, je vis avec au quotidien depuis cinq ans, depuis que j’ai commencé ma carrière de dessinateur. D’année en année, c’est de plus en plus violent. Avant, c’était surtout le fait de l’extrême droite, qui proférait des menaces, des insultes… Maintenant, l’extrême gauche s’y met aussi, des soi-disant soutiens de Mélenchon qui m’envoient des messages répétés et particulièrement violents dès que j’ose le caricaturer. On est entré dans une société crispée qui n’accepte plus la nuance, qui n’accepte plus la critique, et c’est très inquiétant. Le fait qu’on ne soit pas d’accord avec quelqu’un n’est pas une excuse à l’insulte, au harcèlement.

Aujourd’hui quand je pars en dédicace, je suis moins serein, j’ai peur de tomber sur quelqu’un qui vienne me casser la gueule. A force de me faire insulter, de me faire menacer, il y en aura bien un qui finira par passer à l’acte, par se lâcher. La profession autrefois encensée de dessinateur n’a plus le vent en poupe. J’avoue réfléchir de plus en plus sérieusement à ne plus dessiner l’actualité, et me contenter de dessins de chats. Je me dis qu’il faudrait davantage que je pense à ma sécurité, à ma santé mentale. On a beau dire « faut pas faire attention aux insultes, aux menaces », quand c’est constant, c’est très difficile à vivre. Les réseaux sociaux, c’est une caisse de résonance à toutes les frustrations, toutes les colères. C’est une bête hystérique. Pour l’instant, c’est mon outil de travail, je suis obligé d’y rester. J’ai quasiment 160.000 personnes qui me suivent, j’ai une vraie communauté. Mais si j’avais le choix, je m’en retirerais définitivement. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.