Est-ce qu’on n’en a pas marre des assiettes à partager dans les restaurants ?
Les restaurants qui proposent des assiettes à partager se développent massivement dans toute la France. De quoi frustrer les gros gourmands qui adorent manger leur plat sans avoir à en donner un bout au voisinFiona Bonassin
L'essentiel
- La tendance des « assiettes à partager » dans les restaurants transforme le repas en expérience sociale mais peut générer des frustrations.
- Cette approche permet aux restaurateurs de se renouveler et aux clients de découvrir plus de spécialités.
- Le concept présente des limites pratiques avec des clients qui restent sur leur faim, des contraintes sanitaires post-Covid et une inadéquation avec les traditions culinaires européennes.
Peut-on en parler sérieusement ? Qui aime cette tendance des restaurants qui imposent les « assiettes à partager » ? Imaginez ! Vous allez au restaurant, vous vous installez, prêt à savourer un repas que vous avez attendu toute la journée, un plat choisi par vous et pour vous. Mais non : la carte arrive, et tout est pensé pour être « partagé ». Des portions minuscules et des bouchées délicates. Et voilà que votre dîner se transforme en une négociation complexe, où il faut s’entendre avec ses convives pour savoir qui aura droit à la dernière bouchée de poulet ou l’ultime cuillère de hoummous.
Si on râle un peu à l’idée de partager, ces assiettes, souvent présentées avec soin, invitent à un moment d’échange, où l’on se passe les plats, où l’on commente les saveurs, où l’on rigole en se disputant gentiment le dernier bout de poulpe. C’est une expérience qui rappelle les repas de famille où la nourriture devient un prétexte à la connexion. « Cette tendance à partager est tombée à pic pour les restaurateurs ayant besoin un peu de se renouveler en prenant exemple sur ce qui se faisait autour du bassin méditerranéen, explique Sandrine Doppler, spécialiste du marketing alimentaire. C’est un format très social, et aussi instagrammable… »
Tour du monde dans des assiettes riquiqui
Dans une société où l’on dîne souvent seul devant un écran ou le nez devant son assiette sans échanger un mot avec son voisin de table, cette promesse de créer du lien a de quoi séduire. De nombreux et nombreuses cheffes, souvent inspirées par leurs origines, ont su capter cet élan, proposant des plats qui encouragent la découverte collective et cassent la routine du traditionnel entrée-plat-dessert. « Chez Kuna Bada notre restaurant indien on a remarqué que les clients mangeaient leur butter chicken et ils n’avaient plus faim donc ils ne pouvaient pas découvrir d’autres spécialités, note Candice Franc qui a fondé les restaurants Kuna. On avait envie de faire découvrir un autre côté de l’Inde. Et si on fait des gros plats, vu qu’il y a beaucoup de plats en sauce, les gens vont être vite rassasiés, ils ne pourront pas goûter plein de choses. »
Cette tendance, née au début des années 2010, inspirée des tapas espagnoles, des mezzés du Liban ou du moins connu izakaya japonais continue de séduire les clients. « Cela me permet de goûter un peu toute la carte, soutient Pauline, une parisienne de 28 ans. J’ai découvert pleins de nouvelles spécialités en prenant des assiettes à partager et surtout je pensais que seuls les Espagnols faisaient ça… » Pourtant c’est à Paris que le chef colombo-japonais Andrés Ramirez a décidé d’importer son izakaya. En gros, chez Shuzo, on s’installe, on boit un verre et on déguste des spécialités d’Amérique du Sud et du Japon. « En Colombie, on partage toutes les assiettes, c’est un peu dans notre culture. Mais c’est vrai que l’on voit de plus en plus dans le monde qu’il y a des restaurants avec des assiettes à partager. Le gros souci c’est que certaines fois on ne mange pas à sa faim, souffle le chef. Sans oublier qu’il y a des gens qui ont vu la possibilité de gagner plus d’argent avec cette modalité, donc ils se lancent, mais après, dans l’assiette, c’est un peu… Disons que c’est parfois un peu décevant. »
Mon plat, mon assiette
Ce tableau idyllique a donc ses limites. Des gros estomacs vont avoir du mal à être rassasié, comme David qui déteste « les adresses avec des assiettes à partager. J’ai toujours faim et je termine la soirée avec une boîte de nuggets… » Sans oublier que partager, c’est aussi composer avec les goûts et les appétits des autres. Il y a ceux qui, par politesse, hésitent à se servir, et ceux qui, sans complexe, monopolisent la moitié du plat. Sans parler des contraintes pratiques : allergies, régimes spécifiques ou craintes sanitaires… Ne l’oublions pas, « il y a eu le Covid-19 qui est passé par là, des gens n’ont pas envie de partager le même plat… Puis en faisant selon les goûts de chacun, la négociation pour se décider c’est un peu comme regarder un film sur Netflix où tu passes vingt minutes à choisir » en rigole Sandrine Doppler. Ce qui devait être un moment de détente peut parfois ressembler à une négociation délicate, où chacun veille à ce que l’équité soit respectée.
Nos articles Tendance FoodEt puis, il y a la question du poids des traditions. Le triptyque entrée - plat - dessert reste très ancré dans les uses et coutumes européennes. Candice Franc s’occupe de deux adresses en Ile-de-France, « On a une adresse méditerranéenne en Seine-et-Marne et on avait commencé avec des assiettes à partager. Mais on a dû changer pour quelque chose de classique. Avec cette cuisine, les gens n’ont pas envie de partager. Ils ont réellement envie de prendre l’entrée, le plat et le dessert. » Pour satisfaire tout le monde, le chef de Patsy, Vasyl Andrusyshyn a trouvé la solution : laisser le choix. « En France, le partage ce n’est pas trop culturel, en obligeant les clients à prendre des petites assiettes on allait être trop tranchant. Certains plats sont donc bon pour le partage et d’autres non. Tout est une question d’équilibre. »



















