JO 2024 – Cyclisme sur piste : On a essayé de comprendre qui était médaillé pendant la course aux points, et on a compris
Maths Sup•Lors de la dernière épreuve de l’omnium, la course aux points, au terme de laquelle Benjamin Thomas a terminé, la calculette doit être de sortieAntoine Huot de Saint Albin
L'essentiel
- L’omnium, le décathlon du cyclisme sur piste, avec quatre épreuves en une journée, a sacré le Français Benjamin Thomas, ce jeudi au vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines.
- Lors de la dernière épreuve, la course aux points, les pistards doivent bien calculer leurs coups, au risque de pouvoir tout perdre sur un simple sprint intermédiaire.
- Malgré une chute en fin de course, le coureur tricolore était encore très lucide et avait tout calculé dans sa tête.
Au vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines,
Ce n’est pas pour rien qu’on n’a pas fait un bac S (oui, les jeunes, S, comme scientifique, c’était ça au début des années 2000), malgré l’insistance du paternel pour qu’on « s’ouvre le plus de portes possibles ». Non, les chiffres et nous, il y a un truc qui ne matchait pas. Et on ne s’imaginait pas, presque vingt ans après – le coup de vieux qui ne prévient pas – qu’on aurait besoin un jour de ressortir la calculette du placard pour assister à une épreuve des Jeux olympiques. Qui plus est pour le sacre du Français Benjamin Thomas.
On s’est donc pointés ce jeudi au vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines avec notre petit calepin, notre calculette sur téléphone et un bic dernier cri pour ne rien rater de l’omnium, le décathlon du cyclisme sur piste, où s’enchaînent quatre épreuves en un peu plus de trois heures. Pourquoi donc tout cet attirail ? Pour calculer tous les points des pistards après chaque épreuve. Les plus tatillons d’entre vous, dont certains collègues, diront, mais pourquoi ne pas se servir d’Internet, il y a les résultats et les classements actualisés en temps réel ? Parce qu’on préfère, voilà.
Pour ceux qui ne sont pas familiers avec l’omnium, c’est-à-dire 95 % de la population française, chacune des trois premières épreuves (le scratch, la tempo race, l’élimination) distribue 40 points au vainqueur, 38 au deuxième, 36 au troisième, etc. Jusque-là, c’est à peu près simple, si on met de côté le déroulé de ces épreuves. Mais pour la dernière épreuve de la soirée, la course aux points, il faut presque avoir fait Maths Sup pour comprendre.
Une course ou un problème avec des équations
Avant cette dernière course, qui se court sur une centaine de tours de piste, un sprint est organisé tous les dix tours, où les quatre premiers marquent 5, 3, 2 et 1 points. Pour le dernier sprint de l’épreuve, les points sont doublés. Facile n’est-ce pas ? Hop, nouvelle règle : les pistards qui arrivent à prendre un tour au reste du peloton sont crédités de 20 points en plus. On vous voit transpirer, on était comme vous. Voilà donc la situation du podium, jeudi soir, avant la course aux points :
- Le Belge Fabio Van Den Bossche en tête avec 106 points
- Le Français Benjamin Thomas avec 98 points
- Le Portugais Iuri Leitao et l’Allemand Tim Torn Teutenberg avec 94 points
« On est partis en se disant, on sécurise le podium, explique Steven Henry après la course. Il y a trois ans [aux Jeux de Tokyo], on a fait l’erreur de regarder toujours au-dessus, et ne pas regarder derrière, donc là on s’est dit, on joue la médaille, on sécurise le podium, et si on peut jouer au-dessus, on verra la deuxième partie de course. » Et, comme le coach de l’équipe de France, nous aussi on voulait que notre petit Français assure le podium, donc on a tout calculé.
« Allez, c’est le bon coup »
« Et hop cinq points de repris lors d’un des premiers sprints », « oula, attention à Ethan Hayter, il revient bien, il est toujours placé lors des sprints »… On s’est même surpris, en omniumix, à encourager le Français lorsqu’il est parti avec le Belge et le Portugais : « Allez, faut pousser, c’est le bon coup pour assurer le podium ça. » Résultat, le trio met un tour dans la vue à tout le monde et prend le large au classement.
Deux points par-ci, trois points par là, Benjamin Thomas refait petit à petit son retard. Il se permet même de gagner un nouveau sprint qui le place en tête provisoirement. Le vélodrome s’emballe, nous aussi, le bic commence à moins bien tenir ses notes, jusqu’à l’extinction des feux : chute de Benjamin Thomas à un peu plus de vingt tours de l’arrivée.
« La chute, oui, c’est un détail, répond en souriant Benjamin Thomas. Bon, ça brûle, mais rien ne casse, j’ai eu de la chance. Et tout de suite, derrière, j’ai regardé le compte-tours. J’ai vu qu’il y avait un sprint qui arrivait dans deux tours. Je me suis dit, je remonte après le sprint. Comme ça, on peut aussi faire descendre un peu les pulsations, récupérer. »
« Le classement imprimé en tête »
Il faut reconnaître qu’on n’a PAS du tout eu la même lucidité que celui qui a également remporté une étape sur le Giro cette année. On avait complètement oublié que sur une chute, le pistard dispose de cinq tours pour réintégrer le peloton et n’a donc pas « pris de tour », ce qui aurait annihilé la mission podium. Benjamin Thomas a donc repris place tranquillement dans le peloton avant de porter le coup de grâce à ses adversaires.
« C’est ce qui m’a permis aussi dans le final de remettre un petit coup, partir avec le Portugais et maîtriser le final », explique le tout nouveau champion olympique, qui a remporté un ultime sprint intermédiaire lui garantissant une avance confortable. Mais, avec l’effort physique, la concentration maximale pour tenter de ne pas chuter et avoir toujours un regard sur ses plus proches adversaires au classement, Benjamin Thomas connaissait-il sa position au classement ?
« T’as le classement imprimé dans la tête, répond le coureur de la Cofidis. Après, tu regardes l’écran. Tu sais à chaque sprint, là, je lui ai repris deux points, du coup, j’en ai huit d’avance, etc. Ça, après, ce sont les automatismes. Moi, j’aime bien tout calculer. Je savais qu’à l’avant-dernier sprint, je mettais un gros écart. Après, je n’avais plus qu’à rester dans sa roue [au Portugais]. » Et haranguer le public, pour une fois bien acquis à la cause du Français, dans les derniers tours. C’est fou ce contraste de lucidité entre un garçon en plein effort qui lutte pour une place olympique et un autre assis en tribune de presse qui grattait son calepin.



















