Coupe du monde 2022 : Blagueur et bluffant… On a suivi le sélectionneur espagnol Luis Enrique sur Twitch

FOOTBALL L’Espagne affronte l’Allemagne ce dimanche au Qatar. Son sélectionneur Luis Enrique a décidé d’animer une émission quasi quotidienne sur Twitch pendant la durée du Mondial

Nicolas Stival
Luis Enrique, le sélectionneur devenu streameur sur Twitch pendant la Coupe du monde au Qatar.
Luis Enrique, le sélectionneur devenu streameur sur Twitch pendant la Coupe du monde au Qatar. — luisenrique21 / Twitch
  • Luis Enrique cartonne sur Twitch pendant cette Coupe du monde au Qatar grâce à des émissions où le sélectionneur espagnol s’illustre par sa franchise et son humour.
  • Cette vocation tardive de streamer a encore accru les tensions entre le patron de la Roja et une bonne partie de la presse ibérique, même si le carton réussi face au Costa Rica (7-0) a fait taire une bonne partie de ses détracteurs.
  • Ceux-ci ressortiront du bois si l’Espagne venait à s’incliner ce dimanche (20 heures) face à l’Allemagne, dans ce choc du groupe E.

Imaginez Didier Deschamps répondre avec aisance, seul face à la caméra, à une question de PierrotMontargis45200 sur le niveau de l’arbitrage pendant cette Coupe du monde. Ou confier, à la demande de KikidesLandes, qu’il préfère faire du surf à Hossegor plutôt que skier à Courchevel… Ce scénario de science-fiction dans notre beau pays est une réalité de l’autre côté des Pyrénées.

Depuis le début du Mondial au Qatar, Luis Enrique a ajouté la fonction de streamer sur Twitch à sa panoplie de sélectionneur de l’Espagne, merveilleusement entrée dans la compétition mercredi face au Costa Rica (7-0). Ce samedi soir, veille de l’énorme choc face à l’Allemagne, le patron de la Roja a animé sa sixième émission, décontracté dans un fauteuil de « gamer » aux couleurs de l’équipe nationale, casque sur les oreilles.


Le roi d'Espagne Philippe VI, Luis Enrique, Sergio Busquets et quelques amis après l'écrasante victoire de la Roja sur le Costa Rica, mercredi à Doha.
Le roi d'Espagne Philippe VI, Luis Enrique, Sergio Busquets et quelques amis après l'écrasante victoire de la Roja sur le Costa Rica, mercredi à Doha. - Ballesteros / EFE / Sipa

Un programme bâti sur le même principe que les cinq précédents : démarrage à 20 heures (heure française et espagnole, 22 heures à Doha) pour un retour sur la journée écoulée avec détails sur les entraînements ou la composition des repas. Puis environ trois quarts d’heure de réponses aux questions (très) variées que l’ex-entraîneur du FC Barcelone (2014-2017) attrape à la volée sur le forum de discussion.

Déjà 700.000 abonnés

Forcément, ça part dans tous les sens. Le successeur de Fernando Hierro après un Mondial 2018 décevant sur le fond et la forme (élimination en 8es de finale contre la Russie) peut expliquer pourquoi il rechigne à aligner deux fois de suite la même équipe, avant de glisser dans la foulée qu’il a trois chiens et qu’il aime les loups. Il sait vanter les qualités de l’arrière droit de Chelsea César Azpilicueta (passé par l’OM), sous-coté dans son pays selon un follower, puis avouer préférer la tortilla sans oignon.

Sans oublier de causer cyclisme, une autre de ses passions, en refaisant le dernier Tour de France ou en glissant que le Zoncolan (en Italie) et l’Angliru sont les cols les plus durs qu’il ait grimpés. Blagueur et charismatique, Luis Enrique donne l’impression d’avoir « streamé » toute sa vie. Il s’éclate, ça se sent et ça se mesure : depuis sa première, le 18 novembre, sa chaîne a déjà compilé près de 700.000 abonnés.

« Une communication sans filtre », donc sans presse

A titre de comparaison, les deux boss français de la spécialité, Squeezie et Gotaga, en revendiquent près de 4 millions. Mais par son âge (52 ans) et son cursus, l’ancien milieu hybride aux 62 sélections n’a forcément rien à voir avec ces vingtenaires biberonnés à la culture Web. « L’idée, au départ un peu folle, est d’établir une relation directe avec vous, les passionnés, ceux qui peuvent être intéressés par des informations sur la sélection, lâchait Luis Enrique le 14 novembre dans une vidéo sur Instagram, pour annoncer son initiative. Une communication directe, sans filtre, plus spontanée. »



Autrement dit, sans passer par les médias traditionnels, même si Luis Enrique est bien obligé de participer aux conférences de presse, d’où s’échappent de temps à autre des tensions qui remontent au siècle dernier. Très exactement au printemps 1996, lorsque le quotidien sportif madrilène Marca, averti du futur transfert du joueur du Real vers le rival catalan honni, avait envoyé un photographe immortaliser sa visite médicale dans un hôpital. L’arrivée du paparazzi avait déclenché la fureur de l’Asturien sanguin, en même temps que son courroux contre toute une profession, jamais démenti depuis.

L’anecdote a été contée par L’Equipe au cours de l’Euro 2021, bouclé sur une très honorable demi-finale perdue aux tirs au but contre le futur vainqueur italien. Mais le sélectionneur, catalogué pro-Barça, en avait auparavant pris plein la tête, tel un Aimé Jacquet pré-Coupe du monde 1998, notamment de la part de la presse de Madrid, révoltée par son choix de n’avoir retenu aucun joueur du Real (il y en a deux au Mondial, Carvajal et Asensio).

De nombreuses critiques

Les inimitables chroniqueurs de l’émission El Chiringuito et d’autres journalistes éminents comme Paco Gonzalez (Cadena Cope) ont de nouveau sorti la sulfateuse, à peine divulgué le choix de Luis Enrique d’apparaître sur Twitch. Une idée assimilée, entre autres griefs, à « un désir de notoriété » et à un manque de professionnalisme, puisqu’il rate systématiquement les premières mi-temps des matchs du premier tour programmé à 20 heures…

« Cette émission n’est pas faite pour polémiquer, pour embêter les médias ou pour enlever la pression sur les joueurs », a lâché le sélectionneur dans l’une de ses sessions. « Nous savons où nous sommes, qui nous sommes, la pression à laquelle nous sommes exposés. Si on parle de moi, parfait, mais ce n’est pas l’objectif », dit aussi celui qui aime bien malgré tout exposer son corps toujours sec et musclé de marathonien (une autre corde à son arc) aux 319.000 abonnés de son compte Instagram spécial Coupe du monde, ouvert seulement depuis le 11 novembre.


Aussi célèbre que Cervantes et Rafael Nadal outre-Pyrénées, Ibai Llanos (12 millions d’abonnés sur Twitch) s’était montré beaucoup plus offensif contre les détracteurs du technicien après la rouste infligée par la Roja aux Ticos, mercredi.

Premier match : Luis Padrique [le surnom de Luis Enrique sur la plateforme] 7-0, avait asséné le très influent vidéaste, qui avait récolté les premiers mots de Lionel Messi lors de son arrivée à Paris. Je crois, sincèrement, et ce n’est pas une blague, que si l’Espagne remporte le Mondial, ce sera grâce à Twitch. Cela génère une union au sein du groupe et celui-ci reçoit une affection qu’il n’aurait pas reçue sans Twitch. »

Humour intrafamilial

Le quinquagénaire élargit son audience à une cible jeune qui ne peut que se reconnaître dans une sélection où brillent des gamins comme l’incroyable Gavi (18 ans) ou Pedri, 20 ans depuis jeudi. Un événement bien entendu évoqué par son boss dans l’émission du soir. A peine plus âgé, Dani Olmo (24 ans) a (forcément) appuyé l’initiative de son entraîneur ce samedi en conférence de presse : « Il me paraît parfait, a jugé l’attaquant du RB Leipzig. En le regardant, on passe un bon moment, tout comme les 100.000 personnes qui le voient en Espagne. »

On peut peut-être en enlever deux : sa fille Sira et son petit ami Ferran Torres, par ailleurs attaquant du Barça et de la Selección. « S’il marque et qu’il fait le geste de la tétine pour célébrer son but, je le sors du terrain immédiatement, a ainsi lâché Beau-Papa. Et il ne remettra même plus les pieds dans un stade de foot. »

Pas d’émission les soirs de match

Blague (plus ou moins bonne) à part, Luis Enrique n’hésite pas à mettre en avant son staff, comme Rafael Pol, le préparateur physique de la Roja, invité à répondre vendredi aux questions des abonnés sur son boulot et sur son parcours. Moment sympa et complice entre les deux amis de longue date, malgré un son digne d’un loto de salle des fêtes. Forcément, au moment où cet article s’achève, vous n’avez plus qu’une envie : assister à l’émission de ce dimanche soir, après le choc du premier tour Espagne – Allemagne.

Désolé, il faudra patienter, comme l’avait expliqué le « coach vidéaste » à la veille du plus gros score de ce Mondial : « Qu’on gagne ou qu’on perde, je ne ferai pas de streaming juste après les matchs. Ma voix est affaiblie après chaque rencontre à cause de mes cris. Et mon énergie est si basse que ce serait une version décaféinée de Luis Enrique. » Rendez-vous est pris lundi 20 heures, pour partager un bon ristretto avec « Lucho ».