JO 2021 - Escrime : « Tu mets un épéiste au sabre, c’est la cata », mais au fait, comment on choisit son arme ?

TOKYO Fleuret, épée, ou sabre, chacun sa spécialité et les moutons seront bien gardés

Julien Laloye
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Pauline Ranvier lors des Mondiaux 2019 en Hongrie.
Pauline Ranvier lors des Mondiaux 2019 en Hongrie. — Balazs Czagany/AP/SIPA

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Elle s’appelle Arianna Errigo, et elle a failli nous donner un sujet tout cru dans la bouche, le genre à gober tout rond comme du Flamby. L’Italienne n’est pas passée loin de devenir la première athlète (qu’on sache) à tenter sa chance sur deux armes aux JO. Le fleuret, dont elle est une spécialiste reconnue (championne olympique, championne du monde, tutti quanti)… et le sabre, où, paraît-il, elle avait tout à fait le niveau pour mastiquer la concurrence en qualifs. La fédé italienne a mis son veto à moment donné. Bref, l’histoire nous a intrigué. Qu’est-ce qui amène un escrimeur à choisir l’épée ? Pourquoi est-ce qu’un fleuretiste, serait infoutu de tirer au sabre, et inversement ? Un spécialiste tricolore de chaque arme s’y colle pour 20 minutes.

Pauline Ranvier, fleuret : « La surface valable pour toucher, c’est celle du danger »

« J’ai commencé en atelier en primaires, et c’était un maître d’armes qui faisait du fleuret. Je ne savais même pas qu’il existait d’autres armes, je ne l’ai découvert que bien plus tard. Ce que j’aime avec le fleuret, c’est que la touche n’est pas forcément accordée au premier qui fait biper la machine. Grâce à la priorité [celui qui enclenche le mouvement sera récompensé même si l’adversaire touche aussi], il y a tout un sens tactique à développer sur la piste. Celui qui attaque décide vraiment de la touche qu’il veut mettre en place. Et puis j’aime bien l’idée que la surface valable pour toucher soit celle du danger, celle qui pouvait tuer ou te faire tuer dans les duels du passé.

On est clairement un mix entre la patience de l’épée et l’explosivité du sabre. D’ailleurs, on est les seuls à pouvoir faire de l’épée et du sabre pour s’amuser. Moi par exemple, j’ai été championne du monde militaire au sabre. Alors que tu mets un épéiste au sabre, c’est la cata, et l’inverse, pareil. Est-ce qu’on se fait chambrer parce qu’on est l’arme du pauvre ? Tout le monde se chambre. L’épée, ce n’est pas bien compliqué, dès que tu touches t’as un point. Le sabre, ça va tellement vite que même eux ne savent pas s’ils ont raison ou ils ont tort ».

Romain Cannone, épée : « J’aime bien l’idée de tendre des pièges »

« J’ai fait du fleuret comme tout le monde, mais j’ai commencé l’escrime aux Etats-Unis, et très vite mes coachs ukrainiens m’ont orienté vers l’épée parce que ça correspondait mieux à mon gabarit, et même à ma mentalité. Vu que je suis petit pour un escrimeur, j’aimais bien l’idée de pouvoir tendre des pièges. Le fait de pouvoir toucher tout le corps, ça aide. Par exemple, j’adore aller toucher au pied ou le haut de la main. Je joue beaucoup aux échecs, enfin je jouais, et je crois que je me reconnaissais plus dans l’esprit de stratégie que requiert l’épée. Se confronter à un adversaire qui peut avoir un gabarit très différent, imaginer des stratagèmes pour l’attirer quelque part et le voir tomber dans le panneau pendant l’assaut.

Et puis les deux pointes touchent [en épée, les deux tireurs peuvent se voir accorder la touche sur le même engagement], ça veut dire que chaque action, même mal partie, est importante. Est-ce que je me verrais faire autre chose ? J’aime bien le sabre, c’est très stylé, l’explosivité, l’intensité. Le fleuret c’est une technique presque de main et de pointe, c’est pas mon truc. Pour moi qui aime aller vite dans mes prises de décision et suivre une stratégie, l’épée ça reste le meilleur ».

Cécilia Barder, sabre : « Comme le start d’une 100 mètres »

« Moi je suis rentré à Quimper dans un club où il y avait les trois armes. J’ai commencé par le fleuret, mais le truc ou tu dois te regarder les yeux pendant cinq minutes pour espérer pouvoir se toucher… je me suis vite ennuyé. Le coach m’a dit « Viens avec moi à côté, il y a que des gars, mais tu vas aimer ». J’ai vu les gars se sauter à la gorge j’ai dit " c’est ça que je veux ". Aujourd’hui, tu me dis que je dois faire du fleuret, j’arrête l’escrime. L’épée ? C’est aussi différent du sabre que le 100m d’un marathon. C’est une arme pour les tireurs patients, stratèges, endurants.

Le sabre, t’es vraiment dans les starts du 100m. Celui qui gagne chez nous, à chaque fois c’est le plus malin​, celui qui te fait un croche-patte pour finir devant toi dans la cour de l’école. Je reconnais qu’il y a un côté moins exigeant techniquement parce qu’on peut toucher avec le tranchant, mais ça donne des gestes plus jolis. La touche que je préfère ? La parade riposte, tu laisses à l’autre la possibilité de penser qu’il va te toucher, mais avec ton autorité tu le dégages et tu lui dis " tu ne me toucheras pas ". Il y a une forme de courage parce que tu laisses la lame t’approcher tout près de toi ».

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