JO Tokyo 2021 : « L’histoire de l'homme est belle », Luka Mkheidze, ou la plus belle médaille que la France pouvait se souhaiter en ouverture

JUDO Réfugié politique arrivé de Géorgie à 12 ans, le judoka a remporté le bronze en -60kg ce samedi, la première de la délégation tricolore au Japon

Julien Laloye
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Une définition du bonheur.
Une définition du bonheur. — Atsushi Taketazu/AP/SIPA
  • Luka Mkheidze a remporté la médaille de bronze en judo ce samedi dans la catégorie -60kg.
  • Géorgien de naissance, le héros du jour a débarqué à 12 ans en France, où ses parents ont obtenu le statut de réfugiés politiques.
  • C’est la première fois depuis 2004 que la France accroche une médaille dés l’entame des JO.

De notre envoyé spécial à Tokyo,

Pour se la péter, on pourrait vous dire que c’est un métier. Qu’une première médaille ça se hume, ça se renifle, ça se devine, et qu’après tout on est payés pour ça. La vérité ? On est allés là où les organisateurs de ces Jeux de la pandémie voulaient bien nous envoyer. Banco la caravane, grâce à Luka Meikheidze. Et quelle médaille, d’ailleurs. De celles qu’on rêve tous les jours de raconter pour fermer les clapets des nationalismes bêtes et méchants que la France peut produire, parfois.

L’histoire du judoka tricolore, donc. Né en Géorgie, que ses parents fuient lors de la deuxième guerre d’Ossétie du Sud pour rejoindre la Pologne, où l’asile politique leur est refusé. La suite ? Un passeur qui rançonne la fortune d’une vie, des chemins de traverses, et une arrivée à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), avec une lettre traduite par « des gens formidables » en Pologne disant en gros : « Je m’appelle Luka, j’ai 12 ans et je veux faire du judo chez vous ».

« Je vais l’apprendre par cœur cette médaille »

Le garçon en a 25, aujourd’hui, et il a gardé cette lettre précieusement : « Cette journée, ça représente des années de travail, toutes ces choses que j’ai vécues dans ma vie, ces sacrifices qui payent, même si tout le monde fait des sacrifices ». Il regarde son métal en bronze les yeux énamourés : « J’arrive pas encore à réaliser ce que j’ai fait. Ça m’impressionne tellement cette médaille, je pense que je vais passer encore beaucoup de temps à la regarder pour l’apprendre par cœur, limite ». Ses parents, régularisés mais pas encore naturalisés, attendront son coup de fil encore un peu : « Il faut que je me calme avant de les appeler, je suis un peu perdu là, je crois ».

C’est vrai qu’on a cru le perdre un court moment après cette demi-finale dantesque perdue après cinq minutes à défendre comme on retient chaque respiration quand le souffle vient à manquer. Le salut est venu des copains, qu’on entendait pour mille malgré la salle vide. « Serre les dents, agresse, mets-toi dessus » . Shirine Boukli, battue en ouverture, Alex Clerget, le grand pote, Orlando Cazorla, le sparring, ont tous les trois donné leurs cordes vocales au musée de la science japonais, perché à quelques mètres du légendaire Budokan de Tokyo. « On est tous allés le voir dans la salle d’échauffement, un par un, pour le remobiliser. Parfois on a eu le sentiment qu’il allait craquer mais on a poussé derrière lui jusqu’au bout ».

« Tout le monde a pleuré »

Au troisième shido (pénalité) adressé à Kim lors du combat pour le bronze, c’est l’explosion en tribunes et dans la tête de Mkheidze, qui peine à retenir ses larmes. « C’est un truc de fou, on ne réalise pas, comme lui je pense, poursuit Orlando, qui a passé sa préparation avec lui. Tout le monde a pleuré, les filles ont pleuré, je crois que j’ai pleuré. C’est un garçon tellement sympa​, je suis trop content pour lui ». Le premier échauffement, avant une revanche éclatante contre le champion d’Europe espagnol Garrigos, sentait bon le soleil d’Austerlitz : « Il est bien depuis le début de la prépa, déjà au stage d’acclimatation. Avant Garrigos, je lui ai dit "fais-le, va la chercher". C’est incroyable ce qui lui arrive ».

En costard impeccablement repassé, son entraîneur Daniel Fernandez, qui a pourtant donné de sa personne en bord de tatami, a le bonheur pudique. « C’est une journée extraordinaire pour Luka qui vient récompenser son engagement au quotidien. L’histoire du judoka est belle et l’histoire de l’homme est belle. Il mérite tout ce qui lui arrive. Ça a été une journée inoubliable pour lui pour sa famille pour ses proches, rien que pour ça je suis content pour lui ». Plus que nous ? Impossible.