Tour de France : Elle est passée où la relève de Pinot, Bardet, et les autres ? (spoiler : elle n'existe pas)

CYCLISME Aucun coureur tricolore n’a rallié le top 10 à Paris, et il existe peu de raisons d’espérer chez les jeunes

Julien Laloye

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Thibaut Pinot et Julian Alaphilippe pendant le Tour de France 2020.
Thibaut Pinot et Julian Alaphilippe pendant le Tour de France 2020. — Marco BERTORELLO / AFP
  • Contrairement à l’édition 2019, le Tour de France en 2020 n’a pas vu les coureurs français les plus attendus briller au classement général.
  • La crainte d’un trou générationnel derrière la génération Bardet-Pinot-Alaphilippe grandit, alors que Guillaume Martin, premier français du Tour, a lui-même 27 ans.
  • La formation française souffre de plusieurs maux, tandis que les principales équipes tricolores ne font pas toujours confiance aux jeunes coureurs de 20 ans comme à l’étranger.

La déception est sans doute à la hauteur du feu d’artifice qu’on attendait après le rêve éveillé de l’an passé. Mais le Tour 2020 a laissé les Français au bord de la route sans même un regard de compassion. Le jaune pour Alaphilippe à Nice, et puis plus rien. Le coureur de la Deceuninck a passé trois semaines à courir après sa forme évanescente, Bardet et Pinot ont vu leurs espoirs sombrer sur chute, et Guillaume Martin s’est fracassé contre ses limites intrinsèques en haute montagne. Aucun Français dans le top 10 pour la première fois depuis 2013 et des suiveurs qui s’inquiètent. Où sont les coureurs tricolores de demain, quand une génération de jeunes champions semble partie pour massacrer le peloton pour les dix ans à venir ?

Jamais avare d’un emportement, Cyrille Guimard a sorti son lance-flammes dès la deuxième journée de repos, sans jamais s’arrêter. Selon l’ancien sélectionneur de l’équipe de France, qui a pu regarder le réacteur d’assez près, le cyclisme français s’apprête à vivre des années de vaches squelettiques :

« Dans le cyclisme, vous avez aujourd’hui des coureurs de 18, 19 ou 20 ans qui arrivent au niveau du World Tour et nous n’avons pas de Français, c’est un fait et un constat. Dans d’autres disciplines sportives comme le foot, des joueurs de 18 ans sont déjà en équipe de France. Si le cyclisme français n’arrive pas à avoir la même courbe d’âge pour arriver au haut niveau, ça veut dire qu’on n’a pas mis en place les moyens pour développer les qualités génétiques des cyclistes, comme c’est le cas dans les autres disciplines et dans les autres pays de cyclisme. […] La plupart des coureurs qui arrivent au plus niveau sont passés par le VTT, le BMX ou le cyclo-cross. Mais chez nous, ce n’est pas important. A la fin, il y a un constat : on a personne entre 18 et 24 ans dont on peut dire qu’ils vont jouer les podiums et les victoires sur le Tour, Paris-Roubaix, ou Liège-Bastogne-Liège ».

L’ancien directeur sportif de Bernard Hinault et Laurent Fignon dit-il vrai ? 20 minutes décrypte les critiques de Guimard (et d’autres) avec des acteurs importants de la formation tricolore.

Est-ce que le manque de gros potentiels est inquiétant ? OUI (en majuscule)

N’y allons pas par quatre chemins. La France n’a personne en magasin pour jouer la gagne ou au moins le podium sur les courses à étape dans la tranche d’âge évoquée par l’ancien sélectionneur, en attendant que Pavel Sivakov se décide à changer de nationalité, ou pas. Valentin Madouas, 24 ans, est le seul espoir tricolore à figurer à une place décente en général. 27e, à 1h40 de Roglic, ce qui monter le fossé à combler pour un coureur complet pas vraiment destiné à gagner un grand Tour. Son équipier Gaudu, qui a dû abandonner, représentait jusqu’ici la meilleure chance à horizon 5 ans. Mais sa trajectoire doit être comparée à celle de Bernal, qu’il avait devancé au Tour de l’Avenir en 2016. Et elle n’est pas franchement à son avantage.

Pierre-Yves Chatelon, sélectionneur de l’équipe de France Espoirs, est bien placé pour confirmer l’absence de relève chez les moins de 23 ans : « Avant l’annulation des Mondiaux espoirs, on n’avait pas identifié de gros potentiels pour le circuit difficile qui était prévu en Suisse [depuis remplacé par le circuit d’Imola, ndlr]. Et avant le confinement, on s’apprêtait à disputer un Tour de l’Avenir avec une équipe sur laquelle je n’avais aucune garantie ».

Penchons-nous sur la dernière édition de ce mini tour de France pour les grands coureurs de demain. En 2018, le premier français, Clément Champoussin, ratait le podium de peu et faisait jeu égal avec Pogaçar et le Russe Vlasov, qui déchirent tout depuis la reprise chez les grands. Champoussin, lui, vient de terminer le Tour du Luxembourg dans un certain anonymat. Qu’est-ce qu’on a manqué au milieu ? « Clément il a un potentiel physique énorme, reconnaît Chatelon. Mais en termes de culture vélo, il part de plus loin. Il a besoin de plus d’apprentissage. Je ne suis pas sûr que c’était lui rendre service que de l’exposer plus tôt. Le mental joue beaucoup pour faire la transition au plus haut niveau. Je suis un peu près sûr que Clément est capable de développer les mêmes watts que Pogaçar, mais je suis sûr aussi que le Slovène doit dépasser cette simple lecture du capteur de puissance quand on voit comment il s’est fait mal pour suivre Roglic au Puy Mary, par exemple. »

Est-ce que la France est en retard dans la chasse à la pépite ? C’est la conjoncture

L’émergence d’une génération de surdoués a provoqué une onde durable chez les directeurs sportifs qui se mettent à faire comme leurs homologues de Ligue 1 ou de Bundesliga. Trouver avant les autres le prochain génie du peloton. « Les cas Pogaçar, Evenepoel, Bernal ont excité tous les directeurs d’équipes, persuadés que désormais la maturité dans le vélo n’atteint plus les 26-28-30 ans comme avant, mais que désormais, un junior peut passer pro directement, constate dubitativement Loïc Varnet, directeur général de Chambéry cyclisme, l’équipe de développement d’AG2R. Pour moi c’est conjoncturel. On ne peut pas tirer de conclusions autour de cas particuliers, même s’ils arrivent en même temps. »

Une posture partagée dans l’ensemble par les équipes françaises, qui n’entendent pas faire brûler les étapes aux meilleurs hommes de leur équipe continentale au prétexte que c’est la nouvelle mode. « C’est une tendance assez malsaine, estime Pierre-Yves Chatelon. Il y a des coureurs qui ont besoin de plus de temps pour arriver à maturité. En France, on privilégie aussi le double projet, afin de donner un bagage universitaire, ce qui n’est pas le cas chez les autres. Ça peut être un frein à l’éclosion. » Loïc Varnet partage son point de vue : « En ce moment il y a une frénésie autour des jeunes talents qui va faire beaucoup de dégâts. Quand je vois Marco Brenner [un jeune espoir allemand de 17 ans] qui est recruté par la Sunweb pour son équipe World Tour, c’est un pari plus que risqué. Il y a des gamins qui vont avoir de grandes désillusions. »

Est-ce que ça veut dire que la formation française travaille mal, du coup ? Oui et non

Posée en ces termes, la formule passe mal auprès de Pierre-Yves Chatelon : « Je ne suis pas d’accord avec Guimard. En France, le job est plutôt bien fait. La théorie d’un problème de creux générationnel se défend, et cela concerne surtout le classement général. Un coureur comme Cosnefroy peut devenir un très grand coureur de classiques par exemple. Il ne faut pas tout voir sous le prisme grossissant du Tour de France. »

Directeur général de Chambéry CF, le centre de formation d’AG2R qui a tout de même donné Bardet à la France, Loïc Varnet se montre un brin irrité au téléphone. « Cela m’agace parce que le Tour dure 21 jours par an, et que les 344 jours restant, tout le monde se fout de la formation et que chacun bosse dans son coin sans rien partager ». Ah, on touche du doigt quelque chose. Poursuivons : « Moi, j’ai envie de retourner la question. Qui s’occupe de la formation des jeunes coureurs routiers en France ? Si l’on observe les moyens mis en œuvre par la Fédération, il y a un pôle France pour le VTT, pour la piste, pour le BMX, mais pour la route, rien. Ce sont seulement des structures privées qui évoluent sans aucune ligne directrice fixée par la Fédération. »

Le dirigeant déplore aussi l’incapacité de la Ligue national de cyclisme à fédérer les initiatives sur la formation des grands espoirs du cyclisme hexagonal. « Marc Madiot, le président de la Ligue, il est patron de la Groupama-FDJ, qui a sa propre filière de formation. Son intérêt, c’est d’abord que sa filière à lui fonctionne ». La LNC forme une coquille vide, en quelque sorte, alors qu’elle pourrait indiquer un cahier des charges commun, réclame Loïc Varnet. « Regardez ce qu’on fait de bien, ce que les autres font de mieux, et s’adapter. Aujourd’hui c’est comme si on devait amener les coureurs d’un point A à un point B mais que la route n’est pas construite. Nous, on apporte beaucoup d’argent à la Fédération, mais les filières de formation ne reçoivent rien en échange. Ce n’est pas comme ça qu’on forme un futur vainqueur français du Tour. »

Est-ce que les équipes françaises ne font pas assez confiance aux coureurs jeunes ? C’est possible

C’est l’un des reproches de Guimard qui trouve le plus d’écho chez Pierre-Yves Chatelon, qui s’arrache parfois les cheveux lorsqu’il voit certains très gros clients chez les jeunes rentrer progressivement dans le rang chez les pros, alors que la mentalité semble avoir changé chez certaines équipes étrangères, où on n’hésite plus à propulser un môme de 19-20 ans leader sur une course de niveau World Tour.

« Avant, tout le monde avait un peu une mentalité de cocooning, c’est à dire qu’un jeune coureur doit d’abord apprendre, avant d’accomplir tout son potentiel entre 26 et 30 ans. Il semblerait que les équipes qui mettent la main sur des coureurs aussi forts que Pogaçar ou Evenepoel aient changé de modèle et leur donnent directement des responsabilités, considérant qu’ils sont prêts. Mais on parle de garçons avec des potentiels hors du commun. »

Que la France ne possède pas. Cela n’empêche pas le sélectionneur U23 d’avoir quelques regrets depuis le temps : « Prenez un Olivier Le Gac. Il a été champion du monde junior, passé pro très vite à FDJ, et il évolue depuis dans un rôle exclusif d’équipier d’Arnaud Démare. Il le fait très bien et il n’en souffre pas, mais je pense qu’il a le potentiel pour briller seul avec son punch. On en revient un peu à la mentalité, mais c’est vrai aussi qu’on ne peut pas former que des leaders de grand tour. Un jeune qui fait 12 ans chez les pros comme équipier indispensable, pour moi c’est une carrière réussie. »

Loïc Varnet refuse de mettre son nez dans les pratiques du peloton professionnel, mais il concède une interrogation sur la capacité du cyclisme français à permettre à ses éléments les plus prometteurs de « poursuivre leur progression telle qu’on l’espérait chez les pros ». Exemples à l’appui. « Je peux observer que Barguil et Gaudu ont gagné le Tour de l’Avenir, que Cosnefroy ou Démare ont été champions du monde espoir, on n’a donc pas à rougir de l’accompagnement de nos coureurs dans leurs premières années. Ensuite, j’observe qu’un Cosnefroy l’avait emporté devant Kämna, et que depuis, ce dernier est devenu champion du monde par équipes du contre-la-montre et qu’il a gagné une grosse étape de montagne sur le Tour. Il a donc élargi sa palette depuis trois ans. » Pas Cosnefroy.

Est-ce qu’il faut investir d’avantage sur le cyclo-cross ? Clairement

Alaphilippe. Stybar. Van Aert. Sagan. Bernal. Van Der Poel. Quelques grand noms au hasard qui ont percé en cyclo-cross ou en VTT avant de passer sur route en marchant sur la concurrence. La pratique du cyclo est pourtant un angle mort dans la formation française, ce qui ne manque pas de chagriner Steve Chainel, créateur (et coureur) de la seule équipe française professionnelle de la spécialité. « La fédération n’a rien à faire du cyclo parce que ce qui donne des médailles olympiques et les subventions qui vont avec, c’est la piste, le BMX, la route, ou le VTT. On n’a pas de temps à perdre avec nous quelque part. Et ce ne sont pas les équipes pros qui vont nous aider. La saison dure déjà dix mois, il faut bien que les coureurs se reposent. »

C’est pourtant une grossière erreur, selon Chainel, qui encourage les managers d’équipe à pousser leurs coureurs à se mettre au cyclo en période de préparation quitte à les faire un peu moins courir sur route. « Quand on est directeur sportif et qu’on n’arrive pas à voir les bénéfices du cyclo, soit on ne peut pas continuer ce métier, soit on n’est pas fait pour ça. » Au risque de se tromper, on peut avancer que Van Aert, peut-être le meilleur coureur depuis la reprise avec Roglic, récolte les fruits de ses deux mois de compétition en cyclo en décembre-janvier, avant que la crise du Covid n’éclate et ne condamne tout le peloton à l’inactivité. Le consultant Eurosport sur le Tour ne voit que des vertus à la pratique du cyclo pour briller plus vite sur route.

« Les gars du cross sont super habiles sur un vélo. Ils passent des trottoirs ils frottent sans problème. Les mecs qui tombent tout le temps on ne les voit pas faire de cyclo et de VTT l’hiver. Aujourd’hui sur une étape longue même de 200 bornes, il n’y aura que 70 bornes intenses à la fin.. L’heure de course que tu fais en cyclo-cross dans la boue à 180 pulsations par minute, elle te sert de préparation pour les 70 bornes intenses d’une fin d’étape sur le Tour ». Et permet peut-être à Van Aert d’essorer le groupe des favoris pendant presque 10 bornes sur le dernier col de l’étape au Grand Colombier.

« On sait très bien que les jeunes s’épanouissent en cyclo. A un moment donné, on a failli le faire avec Francis Mourey mais il n’a pas eu le titre mondial qui a fait que la FDJ aurait pu insister dans cette voie. Croyez-moi que l’année prochaine si dans mon équipe on peut envoyer des gars sur le Tour de Wallonie, les gamins ils vont en avoir dans le caisson et vont en surprendre plus d’un ». Il n’y aurait pas un futur vainqueur du Tour là-dedans, par hasard ?