Tour de France 2020 : « Il y a du bluff, de la psychologie, de la tactique », ode à la première heure de course

CYCLISME Désormais visible grâce à la diffusion du Tour en intégralité, le début d'étape offre un spectacle parfois fascinant

B.V.

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Un début d'étape sur le Tour
Un début d'étape sur le Tour — SIPA
  • Depuis l'instauration en 2017 de la diffusion télé de l'intégralité des étapes, le grand public a découvert les débuts de courses, souvent hyper spectaculaires.
  • Plongée dans cet univers longtemps resté inconnu du cyclisme.

« Ça ne rend pas service à notre sport de tout montrer ». Nous sommes début juillet 2017, ce bon vieux temps où le monde entier n’était pas masqué et le Tour de France se courait encore en juillet. Avec, pour la première fois, des étapes diffusées en intégralité. Sans que ça ne convainque grand monde à l’époque, et surtout pas donc le consultant d’Eurosport Jacky Durand, dans les colonnes du Monde.

« On perd une partie de la magie », poursuivait-il. Comprendre que déjà que le vélo peut être incroyablement chiant une étape sur deux quand on prend l’antenne à 15h, pourquoi faudrait-il en plus se rajouter 100 bornes et trois heures d’antenne en plus avant ça ? Comprendre peut-être aussi que ce cher Jacky n'a plus la primeur d'un bonheur jadis réservé aux coureurs et suiveurs acharnés : la première heure de course.

Retour en 2020. Pour faire honneur à la plus belle région du monde, traversée en ce vendredi 11 septembre, le peloton arrose. On roule à plus de 50 km/h dès le kilomètre 0 entre Châtel-Guyon et Clermont sur les routes du Puy-de-Dôme, ça attaque, ça contre, ça lâche, ça distance, ça régale. Jusqu’au sommet du col de Ceyssat, il y en a partout, comme on dit. Le spectacle est total. Comme il l’a été au départ de l’étape du lendemain, direction Lyon, ou à celle qui menait à Lavaur la semaine précédente.

Avec la diffusion en intégralité, le grand public a donc découvert une nouvelle course : la bataille pour l’échappée. « Et elle parfois plus dure et excitante que la fin de course » lance le baroudeur de la Cofidis, Pierre-Luc Périchon. « Ça peut durer 20 minutes, une heure, deux heures ou plus, c’est une période d’incertitude où on ne sait jamais ce qu’il va se passer, et les coureurs non plus, enchaîne Guillaume Di Grazia, aux commentaires pour Eurosport. Le peloton peut décider de laisser partir ou de rendre la course complètement folle quand plein d’intérêts individuels entrent en jeu. A ce moment-là, ça ne débranche pas. »

« Même nous, parfois, on ne comprend pas »

Avant, la télé prenait l’antenne à 14 ou 15h, avec ce groupe de 5, 10 ou 15 éclaireurs qui se battent contre le retour du peloton et espèrent aller au bout. Sans qu’on sache très bien pourquoi et comment ces masos en sont arrivés-là. Victimes consentantes ? A moins que ce ne soit un tirage au sort ?

« On se dit vulgairement que pour être dans l’échappée, il suffit de pédaler plus, résume Pierre-Luc Périchon. Ce n’est pas du tout le cas. On essaye de viser juste, de suivre le bon coup ou à l’inverse, de voir les coureurs qui y étaient dans les jours d’avant et qui n’auront sans doute pas les jambes. Mais chaque équipe met en place sa stratégie et tout a son importance, tout le monde est impliqué. Il y a du bluff, de la psychologie, de la tactique en fonction des intérêts de chacun. C’est une mécanique très complexe à comprendre… Même nous, parfois, on ne comprend pas ce qu’il se passe. Dimanche les Lotto-Soudal se sont mis à rouler en tête de peloton alors qu’ils ne visaient pas l’étape. En fait, c’était pour arriver le plus vite vers les cols de manière à allonger les délais – calculés sur la vitesse moyenne de l’étape – pour permettre à leur sprinteur Caleb Ewan de finir dans les temps. »

Pierre-Luc Périchon échappé sur le Tour, en 2019
Pierre-Luc Périchon échappé sur le Tour, en 2019 - Anne-Christine POUJOULAT / AFP

Au Tour de France, il n’y a pas de petits enjeux. Peter Sagan a envoyé son équipe au turbin et condamné toutes les échappées sur deux étapes complètes juste pour tenter de grappiller quelques points dans la course au maillot vert et s’offrir une petite chance de victoire d’étape. On se bat pour l’étape, pour le vert, pour les pois, pour le général, pour le classement par équipes…

Alors parfois, le peloton peut mettre longtemps à valider une échappée, parce qu’elle ne convient pas à tout le monde. Ou même ne pas en laisser du tout, comme lors de l’étape menant vers Privas. « Au bout d’un moment tout le monde s’est arrêté d’essayer de prendre l’échappé, on était épuisés. Les grosses équipes se sont neutralisées et on a défilé en cortège », se marre Périchon.

L’échappée publicitaire « ne suffit plus »

Bref, tout un monde que le grand public a découvert un peu du jour au lendemain. Comme s’il s’était privé, jusque-là, de la première mi-temps. « Ça a sans doute changé la perception du public, pousse Di Grazia. Et ça a redéfini notre boulot. On sait quand on est dans les starting dès le début de la retransmission, mais c’est plus facile à commenter quand il y a de la course que le ventre mou de l’étape où on est obligé de créer de la discussion. Là, on est dans le descriptif, dans l’intensité. »

Pour les coureurs, aussi. Guillaume Di Grazia rappelle un temps, dans les années 80, où les coureurs attendaient la télé pour faire la course. Pierre-Luc Périchon se souvient lui plus récemment que l’on roulait « plus vite mais beaucoup moins longtemps » il y a encore quelques années pour se faire la guerre en début d’étape.

Preuve quand même que l’échappée a encore une valeur. Dans un Tour qu’on dit cadenassé par les équipes des grands leaders et celles des sprinteurs, on cherche toujours à se battre pour être à l’avant – même si ça ne gagne presque plus. Parce qu’on est dans un sport de sponsor, et donc de visibilité. Mais pas seulement. « L’échappée publicitaire, aujourd’hui ça ne suffit plus, coupe Pierre-Luc Périchon. Il faut gagner des étapes ou avoir un leader au général, même pour les plus petites équipes. L’échappée a de la valeur sur les étapes difficiles, car on sait que s’il y a que des coureurs loin au général, elle pourra aller au bout. »

Et que celle-là, il ne faut pas la louper. Guillaume Di Grazia résume : « Tu ne sais jamais vraiment si elle va aller au bout mais tu sais que tu dois y être. Parce qu’on sait jamais, ce serait trop con… »

Alors on bagarre avant même le 13h de France 2. Et on kiffe. Cette semaine dans les Alpes, on devrait encore vivre des débuts d’étapes grandioses. Pierre-Luc Périchon, en direct du peloton : « La première chose quand on veut être dans l’échappé, c’est qu’il faut être placé sur la ligne de départ. Même au départ fictif. Si c’est pas tendu dans le peloton, c’est que ça va partir facilement, ce sera probablement une échappée publicitaire. Si on voit que ça frotte tout de suite derrière la voiture ouvreuse, c’est que beaucoup de coureurs sont intéressés. » Et là, c’est parti pour une belle explication.