Sri Lanka : Traversée d’un pays multiculturel, au rythme de ses transports en commun
L’ancienne Ceylan est redevenue une terre de rencontres. Dans ses bus comme dans ses trains, les sourires accompagnent le voyage, des hauts plateaux fleuris jusqu’aux vagues de l’océan IndienJean-Claude Urbain
Novembre 2025. Une course contre la montre s’est engagée au Sri Lanka. D’abord timide, la rumeur a enflé, puis les journaux l’ont confirmée : le nelu a fleuri ! Cohue sur les quais de gare. Les trains en direction des hauts plateaux sont pris d’assaut. Les hôtels affichent complet… Il faut dire que cet arbuste endémique sait se faire désirer. Les botanistes attendent son éclosion comme d’autres le passage des comètes. Le nelu (strobilanthes viscosa pour les intimes) ne fleurit que tous les dix à quatorze ans. Et lorsqu’il se décide enfin, quel spectacle ! Une véritable marée mauve déferle sur la forêt humide des Horton Plains. Pour le grand public, c’est du jamais vu. Lors des précédentes floraisons, les réseaux sociaux n’avaient pas encore envahi le quotidien. Les amateurs de selfies s’en donnent donc à cœur joie. La prochaine fois, ils auront peut-être déjà les cheveux gris.
Ironie du sort, la floraison du nelu dure moins longtemps que la validité d’un visa touristique. Autant en profiter pour remonter dans le train. Héritage encore fonctionnel de la période coloniale, le chemin de fer est la colonne vertébrale du Sri Lanka. Ce mode de transport, remis au cœur de certains itinéraires immersifs par des voyagistes comme Nomade Aventure, offre une expérience sensorielle du pays. À la petite gare de Talawakelle, les convois sont rarement à l’heure. Trente minutes d’attente et c’est le coup de sifflet. La vieille motrice Diesel tousse. Les wagons grincent, portières grandes ouvertes. Les sièges élimés sont déjà tous occupés. Aucun problème, les meilleurs postes d’observation sont sur les marchepieds. Dehors, le paysage verdoyant se renouvelle à chaque courbe. Puis le décor se fige dans une perfection horticole. Prochain arrêt : Nuwara Eliya.
À 1.900 mètres d’altitude, on se croirait en Écosse. Le ciel est bas. Il fait frais, voire froid. Les maisons cossues, les greens de golf et le champ de courses sont des réminiscences de l’Empire britannique, tout comme ces milliers d’arbustes taillés au millimètre. La production de thé est une industrie déguisée en jardin d’agrément. Introduite sur l’île en 1867, puis développée par un certain Thomas Lipton, cette culture a modelé le paysage sur plus de 200.000 hectares. Indifférentes au passage du train qui les frôle, les cueilleuses tamoules remplissent leurs sacs avec une régularité de métronome, ne prélevant que les deux dernières feuilles et le bourgeon terminal de chaque branche. Originaire du sud de l’Inde, cette main-d’œuvre docile et incroyablement sous-payée contribue pour beaucoup aux revenus du Sri Lanka, qui reste le troisième exportateur mondial de thé.
À Kandy, l’héritage colonial, symbolisé par les jardins botaniques de Peradeniya, côtoie la ferveur religieuse la plus totale. La grande ville du centre s’organise, en effet, autour de son bien le plus précieux : une dent de Bouddha, prélevée sur son bûcher funéraire en 543 avant J.-C. Une princesse indienne aurait introduit cette relique au Sri Lanka au IVe siècle, en la cachant dans sa coiffure. Depuis le XVIIIe, elle repose dans le bien nommé temple de la Dent, où on la vénère en public trois fois par jour. Cette atmosphère mystique atteint son apogée en été, lors de la fête de Perahera. Pendant dix jours, des processions de danseurs, musiciens et jongleurs se forment autour d’éléphants enguirlandés. Le voyageur, qui a quitté le domaine de la chlorophylle, entre alors dans celui du sacré, là où la beauté réside plus dans la hauteur des stupas que dans la rareté des fleurs.
Au cœur du Triangle culturel
C’est ici que l’on abandonne le confort relatif du rail pour l’aventure aléatoire du réseau routier. Première épreuve : identifier son bus dans la multitude des calandres chromées. Il faut ensuite avoir le cœur bien accroché. Pour s’imposer aux autres usagers, les chauffeurs jouent leur vie dans un concert de klaxons à chaque dépassement. Sur les banquettes en skaï brûlant, se presse toute la mosaïque humaine de ce pays, qui s’appelait Ceylan jusqu’en 1972. Cinghalais bouddhistes, Tamouls hindouistes, commerçants musulmans, bourgeois anglicans, métis Burghers… Les relations ont été souvent tendues entre toutes ces communautés. Les Cinghalais majoritaires ont, en effet, longtemps discriminé les Tamouls. Chaque tentative pour imposer leur langue s’est soldée par de longues séquences de guerre civile. La dernière en date s’est achevée en 2009. Elle avait duré vingt-six ans.
La température grimpe de cinq degrés à chaque heure de route vers les anciennes cités de la plaine centrale. Changement de véhicule à Anuradhapura, qui se visite en tuk-tuk. La ville fut la première capitale de Ceylan, au IVe siècle avant J.-C. Considéré comme le plus vieil arbre planté par l’homme encore vivant, le ficus du temple Jaya Sri Maha Bodhi est une bouture de celui sous lequel Bouddha atteignit l’Éveil, il y a 2.500 ans. En son honneur, des stupas colossaux, comme le Jetavanarama, ont été érigés aux alentours. Avec ses 93 millions de briques empilées sur 122 mètres, ce temple-montagne est la plus haute structure du monde antique, après les pyramides égyptiennes. La zone archéologique de Polonnaruva, quant à elle, se parcourt idéalement à vélo. Entre bassins monumentaux, sculptures exquises et colonnes innombrables, on mesure sans difficulté la splendeur de cet ancien royaume.
Toutes les vieilles villes de Ceylan témoignent de la prééminence de Bouddha. Le sacré s’incarne dans la diversité de ses représentations, sculptées dans le socle même de l’île. À Dambulla, la rencontre avec l’Éveillé est d’abord souterraine : cinq grottes saturées de statues et de fresques. Leurs pigments, vieux de plusieurs siècles, ont conservé une étonnante vivacité grâce à l’obscurité du site, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Le Gal Vihara de Polonnaruva, ensuite, est un ensemble de quatre statues façonnées dans le granit. Longue de 14 mètres, celle du Bouddha couché esquissant un sourire compte parmi les chefs-d’œuvre absolus du pays. Plus au sud enfin, la jungle de Buduruwagala dissimule une falaise sur laquelle furent sculptées, voilà plus de mille ans, sept statues gigantesques, dominées par un Bouddha de 17 mètres de haut.
Au cœur du « Triangle culturel » formé par Anuradhapura, Polonnaruva et Kandy, le « Rocher du Lion » s’impose comme le site archéologique le plus spectaculaire du pays. Ce monolithe de basalte rouge s’élevant à 200 mètres sur la plaine de Sigiriya, fut la forteresse dorée du roi parricide Kassapa. Ce sombre personnage n’y vécut que onze ans. Mais ce qui subsiste de ses palais et jardins force l’admiration. Les pattes de lion, qui défendent l’accès au sommet, sont les vestiges d’une statue démesurée qui devait autrefois terrifier les visiteurs. Aujourd’hui, c’est le vide qui s’en charge. À partir de là, en effet, les trente minutes d’ascension sur des passerelles métalliques sont un test pour la condition physique comme pour le vertige. À flanc de paroi, des fresques de « Demoiselles » à moitié dévêtues récompensent les courageux de leurs sourires miraculeusement intacts.
L’écume de l’Histoire
Avant le bleu de l’océan, le gris des éléphants. La transition des plaines centrales vers la côte sud se fait par le parc national d’Udawalawe. Ce royaume des pachydermes est le Sri Lanka de la savane, celle qui ne se visite qu’en véhicule tout-terrain et muni d’un permis. Car au pays de Bouddha, on ne badine pas avec les animaux. Comme en Inde, les vaches sont sacrées. Les macaques chapardent les offrandes à l’entrée des temples. Et les chiens somnolent sur le bitume sans se soucier de la circulation. Environ un tiers du territoire est classé en zone protégée. Une politique aux conséquences visibles : des espèces jadis menacées, comme le léopard ou la mangouste bleue, prospèrent désormais. Et alors que partout ailleurs en Asie, le nombre d’éléphants stagne, leur population est passée ici de 1.000 individus dans les années 1940 à plus de 7.000 en 2025.
Adam et Ève, Sinbad le Marin, Bouddha et Çiva. La légende les situe tous, à un moment ou à un autre, à Ceylan. Marco Polo y aurait même entendu « murmurer les sources du paradis ». Les richesses naturelles de l’île devaient toutefois exciter la convoitise, d’abord de ses voisins, puis des puissances coloniales européennes. De la création de comptoirs à l’implantation militaire, du commerce des épices à l’exploitation à grande échelle du thé, Ceylan fut un des pays d’Asie les plus souvent envahis. La ronde des occupations successives se lit toujours sur son littoral. Il est parsemé de bastions défensifs, en général des forts bâtis par les Portugais, remis au goût du jour par les Hollandais qui les chassèrent, avant d’être à leur tour évincés par les Anglais. Chacun de ces trois grands occupants resta environ 150 ans. C’est seulement en 1948 que le pays redevint indépendant.
La côte sud s’annonce avec fracas. De Tangalle à Matara, les vagues s’écrasent contre le rivage avec une force qui rappelle la vulnérabilité des hommes face aux éléments. Le tsunami du 26 décembre 2004 a tout balayé ici, laissant un traumatisme profond, dissimulé sous le vernis de la reconstruction. Plus de vingt ans après le drame, ce littoral a retrouvé son arrogance de carte postale. Les hôtels ont reculé d’une dizaine de mètres, dégageant des plages dont la beauté, par mer calme, n’a rien à envier aux Maldives voisines. On y dîne les pieds dans le sable fin, en observant les lumières des bateaux de pêche qui scintillent au large, comme des étoiles tombées à l’eau. Éprouvée par la nature comme par l’Histoire, la région est désormais vouée aux loisirs balnéaires. Dans ses hôtels cosmopolites, les surfeurs ont remplacé les employés de la Compagnie des Indes.
Le périple bute enfin contre les remparts de Galle. Cette cité fortifiée, qui défie l’écume tel un navire de pierre, est un morceau d’Europe sous les tropiques. On croirait du Vauban ! La belle est classée à l’Unesco. Mais la nature se moque bien des labels. En 2004, les bastions massifs n’ont pas suffi à casser la vague du tsunami. Restaurée depuis, Galle abrite un labyrinthe de ruelles orthogonales où les demeures coloniales aux toits de tuiles romaines ont été transformées en galeries d’art, cafés et boutiques. En fin de journée, les amoureux se donnent rendez-vous sur le chemin de ronde, au pied du phare blanc, tandis qu’en contrebas, des parties de cricket animent les pelouses, sans distinction ethnique ni religieuse. Et alors que le soleil se couche sur un Sri Lanka en paix, dans les Horton Plains, les fleurs de nelu ont déjà disparu.



















