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« Oh putain, ça ne tient pas », le souvenir du terrible abandon de Pinot en 2019

Tour de France 2023 : « Oh putain, ça ne tient pas », ils racontent l’abandon crève-cœur de Pinot en 2019

Le dernier tour de Pinot (2/4)Alors qu’il était bien placé pour remporter son premier Tour de France, Thibaut Pinot a dû abandonner lors de l’avant-dernière étape de la grande boucle de 2019 à cause d’une blessure aussi rare que surprenante
Adrien Max avec A.LG et N.C

Adrien Max avec A.LG et N.C

L'essentiel

  • A 33 ans, Thibaut Pinot, qui va mettre un terme à sa carrière à la fin de la saison, dispute son dernier Tour de France.
  • A cette occasion, 20 Minutes a décidé de lui consacrer une mini-série. Aujourd’hui, deuxième épisode, avec le retour sur son abandon en 2019 alors qu’il visait le maillot jaune sur les Champs-Elysées.
  • 20 Minutes a retrouvé quatre témoins de cette terrible journée du 26 juillet 2019, William Bonnet son coéquipier, Samuel Rocès son kiné, Guy-Laurent, membre fondateur du Collectif Ultras Pinot et Brice Baubit, JRI qui l’a suivi pour le documentaire « Avec Thibaut ».

On ne pouvait pas le laisser partir comme ça, sans un mot, après tant d’années à soupirer en secret quand venait le mois de juillet, celui de tous les rêves et de toutes les désillusions. Et si on tenait enfin le successeur de Bernard Hinault ? Nous l’avons pensé, dès 2012, et si nous avons compris, ensuite, l’espoir a toujours subsisté de le voir tout là-haut sur les Champs-Elysées. Thibaut Pinot n’a jamais porté le Maillot Jaune, et pourtant, on aura accompagné chaque coup de pédale avec la ferveur d’un premier communiant. Le coureur de la Groupama-FDJ méritait bien un hommage en quatre actes.

Ce qui aurait pu devenir l’apogée de sa carrière, restera finalement un condensé de son destin. Le Tour de France 2019 s’est terminé lors de la 19e étape pour Thibaut Pinot, que tout le monde voyait gagner, victime d’une rupture du vaste interne, un muscle de la cuisse. Une blessure extrêmement rare chez le cycliste, qui résume presque à elle seule les galères du champion sur les grands tours, et notamment le Tour de France, qu’il n’aura donc jamais eu la chance de remporter avant sa dernière grande boucle. 20 Minutes a retrouvé quatre témoins de ce moment qui restera à jamais gravé dans l’histoire de Thibaut Pinot, et celle du Tour de France.

William Bonnet, son coéquipier à la Groupama - FDJ : « Arrête, ne t’inquiète pas, on est fier de toi »

« Je voyais Thibaut en perdition, et ce que j’ai pensé sur le coup - même si on savait bien dans quel état il était au départ de l’étape, on ne se faisait pas d’illusion - c’était au Giro de l’année précédente, il avait déjà eu une défaillance, un problème de santé [pneumopathie] l’avant-veille de l’arrivée. Et là il n’avait pas voulu abandonner, il était allé au-delà de la limite, il s’était vraiment mis en danger. Donc sur le coup je pense directement à ça, je le vois dans la souffrance, tête baissée, je sais à quoi il pense sur le moment, il voit un rêve s’envoler, et je pense qu’il se dit à nouveau qu’il va décevoir tout le monde, son équipe, le public, et je lui ai juste dit "arrête, ça ne sert à rien, ne t’inquiète pas, on est fier de toi". Même si on n’avait pas atteint notre objectif, cet abandon n’allait pas changer ce qu’on pensait de lui et n’allait pas effacer tout ce qu’il avait fait jusque-là. Je voulais vraiment qu’il arrête de se faire mal. Avec le bruit qu’il y avait autour, j’ai dû parler un peu fort et je me souviens qu’il y a un spectateur juste à côté de nous qui m’entend et qui lui dit "Oui, oui, Thibaut, il a raison on est tous fiers de toi !". C’était dur pour lui. J’ai essayé de faire une petite blague pour dédramatiser la chose, je ne sais pas s’il s’en rappelle. L’année d’avant, sur le Giro, j’avais abandonné une étape avant lui, et je lui ai dit "Putain t’étais pas obligé de refaire comme l’année dernière pour que je vive ça à tes côtés !". »



Samuel Rocès, le kiné de Thibaut Pinot : « Oh putain, ça ne tient pas »

« C’est une histoire humaine, un destin qui se joue, qui fait passer Thibaut de peut être vainqueur du Tour, parce que je pense qu’il en était capable, à on rentre à la maison. L’abandon est une chose, mais il y avait eu tous les aléas du Tour de France. Le coup de bordure qui nous fait perdre 1’40 au général, puis le Tourmalet où il devient potentiellement capable de gagner en faisant sauter Bernal.

La veille, je suis à l’arrivée. Il sort du contrôle antidopage et vient vers moi pour me dire : " Sam, j’ai pédalé sur une jambe depuis le ravitaillement, j’ai mal ". Et là je lui réponds : " Mais de quoi tu me parles ? A part Bernal tu finis avec tous les autres, comment c’est possible de faire ça sur une seule jambe ? ". On se pose, j’écoute, ça dure vingt secondes et je lui dis de se dépêcher de récupérer, de voir le docteur et qu’après on avisera. On est passé à la phase de récupération parce que chaque minute compte.

Et puis le docteur parle d’hématome, mais on ne comprend pas d’où ça vient, la blessure est assez surprenante. Les cyclistes ont des courbatures, des douleurs musculaires mais pas d’hématomes. Ça a saigné alors qu’il n’y a pas eu d’impact, on s’est demandé s’il n’avait pas eu un coup dans le guidon. Mais on n’a que quelques heures pour bosser le soir et le matin et on fait tout ce qui est en notre pouvoir pour que ça tienne. On ne réfléchit pas, on est focus sur la performance et les soins pour rétablir le bonhomme.

La nuit est courte, le lendemain on retravaille et ça va mieux. On se dit que ça va le faire. J’étais dans la voiture avec le docteur pour faire le transfert. On entend sur Radio Tour que Thibaut est en difficulté et immédiatement on se dit " oh putain, ça ne tient pas ". De toute façon le corps avait dit stop, ça ne servait à rien. Pour lui et pour tous ceux qui ont travaillé pour gagner le Tour de France, tout s’arrête.

Autant Thibaut a pu dire qu’il ne voulait pas gagner le Tour, autant là il voulait le gagner. Il gagne le Tourmalet, c’est un événement marquant, et derrière il se passe ça. Toute cette construction pour gagner le Tour de France, qui aurait été l’apogée de sa carrière, la consécration d’un palmarès, pour finir comme ça. Ça fait chier. »

Brice Baubit, réalisateur du documentaire « Avec Thibaut » pour France TV : « Plein de collègues m’appellent en me disant " mais tu savais ? " »

« C’est l’un des documentaires les plus forts que j’ai pu faire. En 2019 la FDJ et Thibaut décident d’ouvrir les portes pour faire de l’inside. On se connaissait avec Thibaut depuis 2015 et il y avait une confiance mutuelle entre nous, et avec l’équipe. Thibaut me donne plein de choses pour que les gens vivent ce moment-là assez exceptionnel, il n’a jamais fermé de porte, dans les bons comme les mauvais moments. Il était dans la forme de sa vie et avait envie de témoigner de ça parce qu’il transpire le vélo.

Sa blessure, je l’apprends avant tout le monde. Enfin, en même temps que son kiné, Samuel Rocès. Thibaut passe la ligne et lui dit tout de suite qu’il a mal à la jambe. C’est un coup de massue. L’hôtel est à 1 km, en montée, Samuel commence à le pousser puis attend les autres, et moi j’accompagne Thibaut. Sauf qu’il n’arrivait plus à pédaler, j’ai été obligé de le pousser pour atteindre l’hôtel. On est tous dans l’expectative, personne n’est au courant et personne n’y croit, pas même le médecin. Il est soigné et tout le monde pense que ça peut passer. Et le lendemain, je suis dans le bus et avec le chauffeur Didier, on pensait tous les deux que ça allait tenir, et on voit à la télé qu’il est lâché. Plein de collègues de France Télévisions m’appellent en me disant " mais tu savais ? ". Oui je savais, mais je n’allais pas le dire ou quoi que ce soit.

Il était en passe de gagner le Tour, c’était un moment exceptionnel, il m’a fait confiance pour vivre tout ça. Dans la victoire, c’est simple de travailler. Et quand je récupère Thibaut sur la ligne d’arrivée de l’étape où il abandonne, je m’attends à ce qu’il me ferme la porte quand il rentre dans sa chambre. Mais non, il fait ce témoignage-là, il ne m’a jamais fermé de porte, même après le coup de bordure, quand il parle durement à ses coéquipiers. Quand il a gagné le Tourmalet, il avait mis une bière au frais pour moi. C’est un mec d’équipe, un mec talentueux, besogneux, capable d’aller très loin dans la douleur, j’ai un grand respect pour lui. Et quand j’ai envoyé la séquence d’après son abandon à la régie, je sais que certains en ont pleuré. »

Guy-Laurent, membre fondateur du collectif Ultras Pinot : « On était tous possédés »

« Avant le 26, j’avais déjà pleuré une fois dans ce Tour. J’étais au travail le jour de l’étape du rond-point [lors de la 10e étape, Pinot se fait piéger avec son équipe en prenant un rond-point du mauvais côté et perd 1’40 sur les autres favoris]. En voyant ça, j’étais dans un état second, et mes collègues me disaient " mais qu’est-ce que t’as ? ", et je leur répondais " laisse tomber, une histoire de rond-point ". Je pleurais pour un rond-point, ils ne comprenaient rien évidemment [rires]. Et le 26, en fait j’ai senti qu’il y avait un problème la veille. Alors qu’il était très au-dessus des autres dans le Tourmalet et à Prat d’Albi, quand je le vois laisser partir Bernal et ne pas suivre Gaudu quand il y va, je me dis qu’il y a un souci. Et il n’arrêtait pas de se masser le genou dans la plaine. Donc le 26 j’étais effondré, mais j’avais déjà très mal dormi la veille à cause de ce que j’avais vu.

Cette étape, je l’ai suivie à la télé, en direct. Comme j’avais vu aussi en direct quand il fait sa pneumonie au Giro alors que la veille il remonte sur le podium. Thibaut quoi… J’étais prêt à tout pour le voir gagner le Tour. J’avais dit à tout le monde que j’arrêterai mes addictions s’il le gagnait. On était tous possédés. Les planètes étaient alignées… Mais dans ce sport, quand un moment comme ça passe, il ne revient pas. Et puis on sait bien que Thibaut est propre, pas le genre à prendre des trucs pour récupérer plus vite ou pour ne pas sentir sa blessure. Son genou, il y avait peut-être moyen de prendre des antidouleurs. Le pire est qu’on ne saura jamais vraiment ce qu’il a eu. C’est une blessure de footballeur, totalement improbable, qui n’existe pas normalement dans le vélo. »

Episode 1 : « Thibaut, c’était le vélo plaisir », la nostalgie d’un cyclisme en voie de disparition