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le dernier tour de pinot (1/4)Thibaut Pinot ou la nostalgie du « vélo plaisir » en voie de disparition

Tour de France 2023 : « Thibaut, c’était le vélo plaisir », la nostalgie d’un cyclisme en voie de disparition

le dernier tour de pinot (1/4)A longueur d’interview, Thibaut Pinot, qui dispute son dernier Tour de France, ne cesse de regretter l’époque où le cyclisme était un peu plus à la cool. Mais qu’entend-il par là ?
Thibaut Pinot lors de la présentation de la Groupama-FDJ pour le dernier Tour de France de sa carrière.
Thibaut Pinot lors de la présentation de la Groupama-FDJ pour le dernier Tour de France de sa carrière.  - jeep.vidon/SIPA / SIPA
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • A 33 ans, Thibaut Pinot, qui va mettre un terme à sa carrière à la fin de la saison, dispute son dernier Tour de France.
  • A cette occasion, 20 Minutes a décidé de lui consacrer une mini-série. Aujourd’hui, premier épisode, avec le retour sur ce vélo plaisir que le Franc-Comtois semble avoir perdu.
  • L’idole des Français regrette la professionnalisation à outrance du cyclisme et la perte d’une certaine simplicité qu’il affectionnait à ses débuts.

On ne pouvait pas le laisser partir comme ça, sans un mot, après tant d’années à soupirer en secret quand venait le mois de juillet, celui de tous les rêves et de toutes les désillusions. Et si on tenait enfin le successeur de Bernard Hinault ? Nous l’avons pensé, dès 2012, et si nous avons compris, ensuite, l’espoir a toujours subsisté de le voir tout là-haut sur les Champs-Elysées. Thibaut Pinot n’a jamais porté le Maillot Jaune, et pourtant, on aura accompagné chaque coup de pédale avec la ferveur d’un premier communiant. Le coureur de la Groupama-FDJ méritait bien un hommage en quatre actes.


Episode numéro 1, l’homme d’un vélo qui n’existe plus.

Quand il mettra pied à terre pour la toute dernière fois, au terme de cette saison 2023, avant d’aller se terrer chez lui avec ses chèvres, tout là-haut, « au bout du bout de la dernière route du dernier chemin de Mélisey », dixit Marc Madiot, loin des hommes et du tumulte d’un monde dans lequel il ne s’est jamais vraiment senti appartenir, Thibaut Pinot n’aura aucun regret. Et pour peu que nous parvenions à mettre de côté notre égoïsme - celui qui nous pousse à le supplier de continuer encore un an ou deux – et notre tristesse, alors nous non plus, nous n’en aurons pas. Car nous saurons au fond de nous que le bonhomme est heureux ainsi. Comme il le disait à L’Equipe au moment d’annoncer sa future retraite cycliste, « certaines personnes vont (lui) manquer, mais le milieu, non ».



A longueur d’interviews, ces dernières années, Pinot n’a cessé de laisser transparaître une certaine nostalgie d’un cyclisme à l’ancienne qui aujourd’hui rend peu à peu son dernier souffle. Celui des bandes de copains, du vélo à l’instinct, loin des capteurs de puissance et des oreillettes qui dictent la course au détriment d’une certaine liberté. Loin aussi des sollicitations médiatiques, des enjeux financiers et des réseaux sociaux junkies en demande permanente de leur dose de polémiques. En début d’année, Marc Madiot décrivait son poulain comme « un coureur authentique, romantique, qui s’est égaré au XXIe siècle ».

« L’ambiance en a pris un coup, c’est sûr »

« Le vélo a changé et il faut que je m’y fasse, disait-il encore récemment à nos confrères d’Ouest-France. Ça prend un peu de temps, je pense. Il y a beaucoup plus de choses dans le vélo d’aujourd’hui qu’il y a dix ans. Beaucoup d’à-côtés, de réseaux sociaux, de sollicitations. Quand j’ai commencé en 2010, le vélo était plus sympa et plus rigolo. Et ce vélo me manque énormément. J’ai beaucoup plus de souvenirs sur mes trois ou quatre premières années que sur mes quatre dernières. »

A la retraite depuis maintenant deux ans, William Bonnet, l’ancien coéquipier de Pinot à la Groupama-FDJ confirme. « Tout est devenu plus professionnel, que ce soit aux entraînements, en course, d’un point de vue de la nutrition, de la préparation physique. Les enjeux ont augmenté, la pression des sponsors aussi, et l’ambiance en a pris un coup, c’est sûr. Ça fait vieux con de dire que c’était mieux avant, mais c’est vrai qu’il y avait plus de dialogue, plus de camaraderie. On le voit bien dans les mœurs du peloton, avant il y avait plus de solidarité, chose qu’il n’y a plus aujourd’hui. C’est chacun pour soi désormais. » Or, ce chacun pour soi, c’est justement ce que déteste le Franc-Comtois.


Thibaut Pinot, Tony Gallopin et Pierre Rolland,  lors de la dernière étape du Tour de France 2014.
Thibaut Pinot, Tony Gallopin et Pierre Rolland, lors de la dernière étape du Tour de France 2014.  - ERIC FEFERBERG

« Thibaut c’est un coureur nature qui aime avoir une bande de copains autour de lui, Nous dit Matthieu Ladagnous, 38 ans, qui va lui aussi tirer sa révérence en fin de saison. Sur les courses, il n’avait pas forcément besoin d’avoir avec lui les plus forts, il préférait avoir avec lui les gens avec qui il s’entendait super bien. Thibaut, c’est le vélo plaisir. Même s’il aime performer et gagner des grandes courses, c’est le vélo plaisir avant tout. Je pense que c’est ce qui lui manque aujourd’hui et c’est peut-être pour ça qu’il arrête sa carrière. »

William Bonnet enchérit : « C’est un bon vivant, Thibaut, un gars nature qui aime les bonnes choses de la vie, manger, boire, rigoler. Sans excès mais c’est vrai qu’il aime tout ça. Il avait besoin de ça, d’avoir des amis à ses côtés, de se sentir entouré, en confiance et dans une bonne ambiance. C’était sa façon d’être performant, et pas d’être dans la contrainte de tout gérer au millimètre, l’alimentation, le sommeil, la récupération. Il avait besoin d’une certaine liberté qui n’existe quasiment plus aujourd’hui. »

Soirée chocolat et bande de potes

A l’époque, lors des grands tours, le soir avec les copains de la FDJ, Pinot avait instauré les « soirées chocolat » à l’hôtel. Le principe est simple. Ladagnous : « Chacun amenait une tablette de chocolat noir, on faisait des dégustations et on notait les meilleures. C’était juste un prétexte pour se retrouver dans une chambre tous ensemble, au lieu de rester chacun de son côté, et de discuter d’autres choses que du vélo. Ça crée une bande de copains. On essaye encore de le faire avec les jeunes, de se retrouver pour discuter le soir, mais ce n’est pas pareil, ça se fait peut-être moins naturellement. »

Grand pote de Thibaut, Franc-Comtois comme lui, Arthur Vichot se souvient bien de ces soirées : « Chacun ramenait un truc et on se faisait goûter ça. Je me rappelle qu’à un stage chacun avait dû faire sa pâte à tartiner maison et faisait goûter aux autres, avec des notes etc. C’est anecdotique mais ça montrait aussi que le groupe vivait bien. Ce que je retiens, c’est qu’on avait un plaisir presque enfantin à retrouver les autres pour des stages ou des Tours. Quand tu reçois ta convoc' pour le Dauphiné ou le Tour, t’es content de faire ta valise car tu sais que tu vas retrouver les copains, que tu vas rigoler et passer un bon moment. »


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S’il garde lui aussi un souvenir nostalgique de cette époque, Vichot ne veut pas non plus tomber dans l’excès. « On a souvent tendance à embellir le passé », tempère-t-il. Quand Pinot évoquait dans L’Equipe ces moments où, lors de ses premiers Tours de France, « on allait au village écouter les blagues du clown vingt minutes avant le départ de l’étape », où « on chantait au village avec Arthur (Vichot) et Roupette (Anthony Roux), on mangeait des gaufres », ajoutant que « c’était comme ça pour tout le monde, pour toutes les équipes », on a un peu de mal à le croire.

Vous imaginez Chris Froome et ses robots de la Sky aller, chopes en mains, danser au village en mode bal musette ? Soyons sérieux. Non, ce qui a changé, ce sont les « petites » équipes qui se sont mises au diapason de l’ultra-professionalisme des géantes. Vichot : « Quand on est arrivés, au départ, on était l’équipe française sympa, on faisait des échappées tous les jours et on était content. Maintenant, l’équipe veut des résultats et ne veut pas juste se montrer à la télé, elle a investi, elle est plus sérieuse et veut un retour sur investissement. »

Les copains sont partis, le temps est plus long

En vieux sage de 34 ans, l’ancien coéquipier de Pinot avec qui il faisait les 400 coups relativise : « Quand on est passés pro, c’était sérieux pour l’époque, et je pense que les anciens de la FDJ, les Casar, les Guesdon, ne se reconnaissaient peut-être plus non plus avec l’arrivée des watts, des capteurs de puissance, des staffs plus étoffés. Et maintenant qu’on est passé encore un cran au-dessus, c’est notre génération, à moi, à Thibaut, qui en subit entre guillemets les conséquences. Je crois qu’on est tous, de tout temps, nostalgique de l’époque qu’on a connu à notre arrivée dans le vélo. » Et cette nostalgie n’a fait que croître chez Pinot à mesure que les copains arrêtaient.

Et Ladagnous de conclure : « Parmi tous les anciens qui ont fait tous les grands tours avec lui, je suis le dernier encore là, et encore, je n’ai pas fait beaucoup de courses avec lui cette année. Donc je me doute que c’est difficile pour lui, c’est la fin d’une époque ». Une époque qu’on racontera à nos petits-enfants, un plaid sur les genoux, en rouvrant le grand livre du cyclisme des années 2010, en se remémorant ce putain de Tour 2019 que Tibopino aurait dû gagner. Ou pas, justement, car les gars comme Thibaut ne sont pas faits pour la gloire qui bouleverse le cours d’une existence qu’ils veulent simple. Gardons ces regrets pour nous. Lui n’en a aucun.

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