Coupe du monde 2018: Sous le vernis de l’équipe nationale, le foot le plus corrompu du monde prospère-t-il en Croatie?

FOOTBALL Une gigantesque affaire de corruption implique plusieurs joueurs présents au Mondial…

Julien Laloye

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Luka Modric a été inculpé pour faux-témoignage après son revirement lors du procès Mamic au mois de mars.
Luka Modric a été inculpé pour faux-témoignage après son revirement lors du procès Mamic au mois de mars. — STR / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Fou comme le temps passe. Un mois tout pile depuis le vendredi 15 juin et la conférence de presse des Croates la veille de leur premier match contre le Nigeria. Modric et Dalic au pupitre, un collègue britannique qui ne tient pas à sa vie dans l’assistance. La question de l’impétrant, en substance : la condamnation la semaine précédente de Zdravko Mamic, grand mammouchi du foot croate et ancien boss du Dinamo Zagreb, peut-elle avoir une incidence sur le groupe ? Regard exorbité du Madrilène, choqué par tant d’outrecuidance, pendant que son sélectionneur s’enfonce dans sa chaise l’air du type qui ne voit pas de quoi on parle. Modric : « Ici c’est la Coupe du monde, c’est pas les autres choses. Depuis combien de temps vous vous préparez à poser cette question, exactement ? ». Puis le silence le plus gênant de la compétition.

Modric risque jusqu’à 5 ans de prison

Zdravko Mamic. Pour ceux qui ne sont pas familiers des péripéties du foot dans les balkans, son nom est apparu à la France pendant l’Euro-2016 et un match interrompu face à la République Tchèque à Saint-Etienne à cause d’une poignée d’ultras croates décidés à foutre le boxon. Confidence d’un collègue croate ce jour-là : « Tout le monde sait exactement ce qu’il se passe et pourquoi il y a eu ces incidents aujourd’hui. Mais personne n’ose parler, et surtout pas les joueurs. Il ne s’agit que de 20 ou 30 hooligans maximum dont le but est de faire accumuler les amendes à la fédération croate et même de disqualifier le pays de l’Euro. Des gens sont donc même prêts à financer des hooligans pour fragiliser Mamic, vu qu’il ne sera jamais vraiment inquiété par notre justice ».

Faux. Le système mafieux dudit Mamic a fini par tomber en miettes au tribunal, après une série de rebondissements assez pathétiques. Le système en question. Mamic repère les meilleurs Croates pour le Dinamo pour les vendre en Europe et se partager la commission du transfert, en plus d’une part annuelle de leur salaire. Chantilly sur les fraises ? Mamic, dont le frère était entraîneur du club et le fils, agent de la plupart des joueurs, antidate des clauses ajoutées aux contrats de ses joueurs vedettes après leur transfert. Le bonhomme s’est particulièrement gavé sur le dos de Modric et de Lovren, au moment de leurs départs pour Tottenham et Lyon. Le milieu croate a d’abord craché le morceau et les passages à la banque pour amener l’argent en liquide à Don Mamic avant de se dédire devant le tribunal lors d’un procès télévisé. « Je n’ai jamais dit ça, je ne me souviens pas quand c’était ».

Le prodige croate est inculpé pour faux témoignage pendant que le Parrain file en Bosnie sans attendre la condamnation (six ans et demi de prison). Plus de sons plus d’images, mais tout le monde surveille la forêt de peur que le loup sorte du bois : Dario Brentin, chercheur à l’université de Graz, spécialisé sur les questions de politique et de sport dans les Balkans :

Sa personnalité a fini par être jugée trop toxique. Ça a été le personnage central du foot croate pendant longtemps, mais à un moment, sa vulgarité, l’appât du gain qu’il a toujours manifesté, sa façon d’agir sous la table en permanence, ont fini par en faire un personnage trop clivant. Maintenant, attention, il a seulement été condamné en première instance, il a un passeport bosnien qui lui permet de rester en liberté puisque les deux pays n’ont pas d’accord d’extradition. Tant qu’il n’est pas derrière les barreaux, on ne sait pas à quel point il tire les fils ».

Les marionnettes en interne : Modric et Lovren, mais aussi Dalic. L’artisan du miracle croate cachetonnait tranquillement aux Emirats quand il a été appelé au chevet de la sélection juste avant les barrages. Son remplaçant à Al-Aïn ? Un certain Zoan Mamic, frère de qui vous savez. Confronté à cette malheureuse coïncidence, Dalic nie avoir même jamais partagé un café avec Zdravko Mamic, alors qu’une photo atteste que les hommes se sont vus au moins une fois. Selon les médias locaux, ils sont une dizaine d’internationaux à avoir trempé dans les magouilles mamiciennes.

Kramaric, le mouton noir ?

Un seul a refusé de se corrompre, et il l’a dit publiquement. Andrej Kramaric, l’attaquant d’Hoffenheim est connu pour avoir fait le décompte de tous ses buts inscrits chez les jeunes du Dinamo, 452, avant d’être peu à peu écarté parce qu’il refusait de confier ses intérêts à la grande famille des Mamic. « Tout le monde sait ce qu’il se passait et tout ce que vous avez entendu là-dessus est vrai ». Officiellement, Kramaric n’est pas une brebis galeuse. Dans les faits, il joue peu et certains ont glosé sur le manque d’entrain de Modric à lui lâcher le ballon lors d’un match de préparation contre le Brésil.

Les éclaboussures les plus intéressantes, peut-être. Elles concernent directement la présidente de la République, qui n’a pas hésité à afficher son soutien aux équipiers de Modric jusqu’en Russie. Mamic fait partie de ceux qui ont financé sa campagne électorale et il était un invité d’honneur lors de la cérémonie d’ouverture. Kolinda Grabar-Kitarovic ne s’en jamais caché et peut s’abriter derrière le fait qu’elle ignorait alors que Mamic était sous le coup d’une enquête judiciaire. Elle aura plus de mal à justifier pourquoi elle était accompagnée en Russie par Danir Vrbanovic, actuel directeur général de la fédération et lui aussi condamné à trois ans de prison dans la même affaire en première instance. La Fifa sort le parapluie : « l’évaluation de la position de la personne concernée doit être faite uniquement par la fédération nationale de son pays ».

Le parcours de l’équipe nationale parti pour tout effacer ?

Autrement dit la fédération croate, présidée par Davor Suker, ancien joueur du Dinamo et proche du clan de Mamic. Fermez le ban. « Il y a toujours eu une volonté très forte de la classe politique croate d’instrumentaliser le sport de haut niveau en Croatie, éclaire Dario Brentin. Mais c’était beaucoup plus prégnant avec la sélection de 98 par exemple​, où les joueurs avaient conscience de ce qu’ils incarnaient pour le pays. Aujourd’hui, la Coupe du monde est une échappatoire pour un pays qui connaît une crise économique et une crise démographique sans précedent. Il y avait 100.000 personnes dans les rues de Zagreb pour fêter la qualification en finale, et Mamic est bien loin dans les esprits ».

Sauf dans ceux d’une petite minorité des vrais supporters croates qui se battent depuis des années pour que leurs responsables arrêtent de se payer leur tête. Une cause perdue, en dehors d’actes de résistance aussi glorieux qu’inutiles : pensée à ceux qui sont allés vandaliser une des fresques à la gloire de Luka Modric dans sa ville de Mostar (« Même si tu nous fais gagner le titre mondial, tu restes l’écume des Croates ») ? « Si la Croatie bat la France dimanche, les élites au pouvoir et à la fédération vont en tirer un capital économique, social et culturel incomparable, complète Dario Brentin. Le discours des supporters mécontents va être très affaibli. Personne ne voudra plus les entendre ». Merci aux Bleus de penser à eux, aussi.