Coupe du monde 2018: Peur, opposition, «spécificité française»... Pourquoi certains se fichent royalement des Bleus en finale?

MAIS POURQUOI? Comme Philippe Poutou, de nombreux Français prennent leurs distances avec la liesse populaire provoquée par la qualification des Bleus pour la finale du Mondial 2018...

L.C.

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La liesse sur les Champs-Elysées
La liesse sur les Champs-Elysées — Lucas BARIOULET / AFP

La tête d’Umtiti a propulsé les Bleus en finale de la Coupe du monde et déversé un flot de gens joyeux dans les rues de l’Hexagone, avides de partager leur bonheur et de klaxonner et agiter des drapeaux tricolores à l’unisson. Mais certains irréductibles résistent encore et toujours à la liesse populaire.

Parmi ces Français, l’homme politique Philippe Poutou, qui a tweeté son désarroi de voir les rues noires de monde pour du foot, quand elles étaient un peu vides pour les manifestations contre la réforme du Code du travail : « c’est donc ça, le tous ensemble et le vivre ensemble ? Juste une place en finale ? Le temps d’oublier nos malheurs comme si ça pouvait les effacer ? », a-t-il tweeté. Il est loin d’être le seul à se tenir à l’écart de la passion collective : sous le mot-clé #RienAFoot, des internautes revendiquent leur indifférence en plein Mondial.

Mais pourquoi tant d’indifférence ?

Pour essayer de comprendre cette partie de l’humanité qui ne réagit pas comme nous, on a passé un coup de fil à Robert Zuili, psychologue clinicien et spécialiste des interactions émotionnelles. Il y a selon lui trois types d’indifférence face à l’ascension des Bleus pendant ce Mondial. « Les personnes qui n’ont aucun intérêt pour le sport, le foot, ne se sentent pas concernées, pas impliquées dans ce phénomène qui leur semble étranger », explique le cofondateur de Profeel.

Cette indifférence-là est un état qui n’est pas lié à des émotions, contrairement aux deux autres catégories d’indifférence. La première est liée à la peur : « certaines personnes développent un mécanisme d’évitement par prudence. Elles préfèrent rester en retrait de ce phénomène car il leur fait peur, elles craignent une perte de contrôle. Elles ne sont pas intéressées car ces expressions émotionnelles, fortes et contagieuses, les effraient un peu ». Quant à la dernière catégorie d’indifférents, elle réagit par colère, par opposition : « ils n’ont pas envie de faire comme les autres, d’être intégrés dans la masse et comparés aux autres qui adhèrent à ce qui ne leur semble pas légitime. »

Pourquoi le foot fait sortir les gens dans la rue, bien plus que les manifs ?

Le soir du 12 juillet 1998, 1,5 million de personnes se rassemblaient sur les Champs-Elysées à Paris pour célébrer la première victoire de la France à la Coupe de monde de football. Trois ans plus tôt, au plus fort des manifestations contre la réforme des retraites, la police avait compté 932.000 manifestants et les organisateurs 2 millions sur tout le territoire. S’il n’y a pas de chiffres officiels du nombre de Français qui ont manifesté leur joie mardi soir après la victoire des Bleus en demi-finale, les photos des Champs-Elysées noirs de monde contrastent avec la mobilisation du mouvement anti-Macron depuis un an.

Le pouvoir des émotions peut expliquer ce différentiel. « Avec un match de foot, en 90 minutes on vit un condensé d’émotions remarquable : on passe de la joie à la tristesse en un temps très court, en passant par l’injustice, la colère, la peur, l’angoisse, le soulagement. C’est un ascenseur émotionnel et c’est très rare de trouver des événements qui nous font passer par tant d’émotions en si peu de temps », observe Robert Zuili. « Or, l’émotion c’est l’oxygène du lien : quand on vit quelque chose d’aussi intense, on a besoin de le partager, même avec des inconnus. Le soulagement émotionnel abolit les frontières des relations et des conventions sociales ». Ce qui explique en partie pourquoi une victoire importante en foot fait sortir un paquet de monde dans les rues, quand un appel à défendre nos droits sociaux aura parfois plus de difficultés à mobiliser.

La distance prise par Philippe Poutou avec la joie suscitée par les victoires des Bleus pourrait donc traduire son sentiment d’injustice : « il affirme qu’on porte trop d’intérêt à un match, juge qu’il y a des sujets plus importants à traiter. Peut-être qu’intérieurement il est en colère : "puisque la foule ne nous rejoint pas, quand on interpelle le peuple sur des programmes politiques, je ne rejoindrai pas la foule" », émet Robert Zuili.

Je me moque royalement des succès des Bleus, c’est grave docteur ?

Mais trêve de psychanalyse : Philippe Poutou met aussi le doigt sur une autre question. Sur RMC, il affirme qu'« on nous explique que dimanche, il faudra faire la fête. Si on n’est pas content aujourd’hui, on est un mauvais Français ». Est-ce être un mauvais Français que de ne pas se réjouir des succès de l’équipe nationale de foot ? L’historien Fabien Archambault avance une piste auprès de l’AFP. Selon ce spécialiste des liens entre le football et la construction des identités nationales, être anti-foot est « une spécificité française ». Si la finale de dimanche vous laisse totalement de marbre, c’est peut-être tout simplement parce que vous êtes Français.

Mais l’historien souligne que 98 a changé la donne : « à la suite de la victoire face au Brésil et à l’enthousiasme qu’elle a suscité, les élites ont commencé à s’intéresser au football, que ce soit les élites économiques – elles se sont aperçues qu’on pouvait gagner beaucoup d’argent en investissant dans ce secteur d’activité –, les élites politiques – certains plaquant sur la sélection nationale leurs approches « identitaires » – et enfin les élites intellectuelles, même si certaines rechignent encore à abandonner leurs postures antérieures de mépris et de rejet ». Et si par bonheur les Bleus l’emportent dimanche, la popularité du foot en France devrait s’accroître encore.

Pourquoi les « RienAFoot » ne sont-ils pas gagnés par l’euphorie collective ?

Puisque les émotions ressenties par une bonne partie de la population face à un match des Bleus sont intenses et contagieuses, comment expliquer que certains y restent hermétiques ? « La contagion des émotions repose sur un processus mimétique, rappelle Robert Zuili. Quand vous voyez quelqu’un sourire, si vous allez bien ça vous donne envie de sourire aussi. En même temps, ça vous confronte à votre capacité à éprouver des émotions positives. Les mécanismes émotionnels que nous avons nous sont propres et s’imposent à nous, ils sont comme un lion que nous pouvons dompter. Les gens indifférents au plan émotionnel ne savent pas comment l’apprivoiser, ils s’en mettent à distance. »

Ils ne sont à l’écart des euphoriques que pour un laps de temps assez court, puisque la liesse provoquée par le foot est éphémère, « parce qu’elle est corrélée avec l’intensité des efforts fournis pour réussir. Or les efforts que nous fournissons, nous spectateurs, sont bien inférieurs à ceux des joueurs », observe Robert Zuili.

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