Coupe du monde 2018: Ambitieux, bougon, lumineux... On a refait le Mondial «de fou» de Kylian Mbappé

FOOTBALL Cette compétition va tout changer pour le petit prodige de l'équipe de France...

Nicolas Camus

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La Coupe du monde de Kylian Mbappé en quatre photos.
La Coupe du monde de Kylian Mbappé en quatre photos. — Montage photos AFP et SIPA

De notre envoyé spécial à Istra,

Kylian Mbappé en a marre qu’on lui rappelle son âge. Du coup, ses coéquipiers passent leur temps à le faire. « Des fois, pour l’embêter, on lui dit même qu’il a 15 ans », se marre Samuel Umtiti. Derrière le sourire du mec qui sait que la blague est un peu nulle, il y a toute l’affection du monde. Le défenseur du Barça n’est pas un vieillard, du haut de ses presque 25 ans, mais comme les autres, il aime couver le petit dernier, veillant à ce qu’il reste à sa place malgré ce qu’il est en train de vivre. « C’est un truc de fou ce qu’il fait, mais il reste le même. Avec les chambreurs qu’il y a dans cette équipe, il a intérêt de toute façon. »

La manière dont le gamin de Bondy (19 ans) traverse cette compétition est stupéfiante. Comme tout ce qu’il fait depuis qu’il est entré dans le paysage du football français, en fait. Cela fait seulement un an et demi qu’il joue régulièrement au haut niveau et on n’imaginait pas disputer la Coupe du monde sans lui. On était loin, toutefois, de se douter de ce qu’il parviendrait à y faire. Il allait y avoir des fulgurances, c’est sûr, quelques grands matchs. Mais une telle constance dans l’excellence - surtout depuis les matchs couperets -, une telle allégeance de la part des plus grands, ça non. Ce n’est pas facile avec lui parce que tout va très vite, mais on va tenter de s’arrêter deux secondes pour se retourner, à travers des petites phrases entendues ou lues ici et là, sur ces folles semaines qui changeront tout dans sa carrière.

Avant la compétition : le show et les ambitions

Seul attaquant du groupe à être titularisé lors des trois matchs amicaux, Mbappé est chaud en arrivant en Russie. Son passage en conférence de presse, le 13 juin, marque les esprits. Il semble tout maîtriser, fait passer des messages avec habileté, même sur des sujets délicats comme le numéro 10, qu’il a choisi de porter. Son « personne à l’horizon… », référence à peine voilée à l’ancien propriétaire au long cours Karim Benzema, n’est pas passé inaperçu. Sur lui, quelques bonnes phrases, déjà :

  • « J’ai pris de l’importance au fil des sélections. Aujourd’hui, c’est ma première grande compétition, c’est le bon moment ».
  • « J’arrive à me dire que j’ai 19 ans et que je vais jouer une Coupe du monde, mais je suis concentré, j’y penserai un peu plus tard ».
  • « La pression ? J’y suis habitué. C’est mon quotidien, quand vous jouez dans un club comme le PSG et pour une nation comme la France, c’est obligé. Il faut le prendre comme ça vient, il faut assumer, sinon vous changez de sport. »

Les premiers matchs : les « sacrifices » et l’agacement

Lors du premier match face à l’Australie, Mbappé est associé à Griezmann et Dembélé. Mais le trio, dont il avait vanté les mérites de manière un peu trop voyante, ne fonctionne pas. Comme le reste de l’équipe, d’ailleurs. Il se fait souvent reprendre sur son replacement défensif. Papy Varane remet tout le monde à sa place face aux médias trois jours plus tard. « Courir avec intensité n’est pas tout, il faut courir ensemble surtout. On en a beaucoup parlé entre nous et avec le coach », dit-il. Mbappé était concerné au premier rang. « Il faut qu’il ait une idée de précise de comment jouer avec ses partenaires, quand presser, quand partir en contre. On parle avec lui », ajoute Varane.

Déso Kyky mais va falloir se pousser sur le côté droit maintenant.
Déso Kyky mais va falloir se pousser sur le côté droit maintenant. - Kirill KUDRYAVTSEV / AFP / Montage

Pour le second match, Deschamps choisit de ressortir Matuidi et Giroud des cartons, ce qui pousse le numéro 10 dans un rôle de milieu droit. Il marque le but de la victoire face au Pérou, avec de gros efforts dans son couloir en deuxième période pour tenir le score. Malgré tout, il semble bougon après la rencontre. Il a apparemment trouvé les critiques - et pas seulement des médias - un peu dures.

Pour le remettre dedans, tout le monde salue son boulot et rappelle à quel point son rôle est important. Les deux chefs officiels en première ligne.

  • Hugo Lloris : « Ce n’est pas une position dans laquelle il est confortable. Aujourd’hui, il a été au service de l’équipe et ça, c’est super. »
  • Didier Deschamps : « Il n’a pas fait de sacrifice. Si on regarde le premier match, en termes de générosité et d’effort, il peut faire plus. Mais il n’avait pas eu les occasions qu’il a eues lors du second match où il a fait plus d’effort pour le collectif. On ne fait pas ça pour le brimer. »

 

France-Argentine : la bascule dans un autre monde 

Laissé au repos face au Danemark, Mbappé réattaque en huitième de finale. Toujours dans le couloir droit, ça il sait que ça ne bougera plus. C’est le début des matchs à élimination directe, ceux où tout prend plus d’ampleur, où les supposés grands doivent le prouver. On ne va pas vous refaire son match grandiose, tout le monde a vu 20 fois sa chevauchée de dragster pour obtenir un penalty et son extraordinaire doublé, sous les yeux de Messi. Niveau précocité, seul Pelé avait fait mieux dans un match de cette importance. Dans les heures qui suivent, c’est la déferlante. Les vieilles gloires européennes devenues consultants s’affolent sur les plateaux télé - et sur Twitter. Les journaux également. On retient quatre commentaires :

  • The Irish Times : « Il peut détruire les défenseurs adverses comme aucun autre footballeur sur la planète à l’heure actuelle ; il peut les dribbler, tourner autour d’eux, les battre à la course sur cinq mètres ou 50 mètres ; il peut réaliser une passe parfaite à son coéquipier sans que vous-même n’ayez vu qu’il était là. »
  • La Süddeutsche Zeitung (SZ, en Allemagne) : « Liberté, Égalité, Mbappé » (en français dans le texte).
  • Jorge Valdano dans sa chronique pour le Guardian : « Il est sorti du terrain différent de ce qu’il était en entrant. Solide comme l’acier, rapide comme le vent, il a choisi de démarrer sa révolution le jour où Messi et Cristiano Ronaldo ont quitté la Coupe du monde. Il a fait une entrée fracassante dans l’histoire du football, effaçant tout ce qu’il y avait avant lui. On n’avait pas vu une telle vitesse depuis Ronaldo, le Brésilien. »
  • La Repubblica : « Nous sommes entrés dans une autre époque, celle de Kylian Mbappé, qui a eu sur la Coupe du monde le même impact que Pelé. »

La légende brésilienne va jusqu’à saluer lui-même la naissance de ce nouveau phénomène. Ses coéquipiers qui ont vu sa course depuis le banc de touche rivalisent de métaphores pour décrire l’action. Thauvin s’est demandé « s’il n’était pas en scooter sur le terrain », Rami s’est cru en train de jouer à FIFA. « Il a fait L1, accélération et double joystick droit », se marre-t-il. Quant à nous, on épluche le gosse sous toutes les coutures, et on se demande s’il peut devenir une star planétaire du sport, comme Federer, LeBron ou Bolt.

France-Uruguay : la confirmation et les (petites) embrouilles

Il était attendu face à la rugueuse défense uruguayenne, qu’on voyait bien utiliser tous les moyens (légaux ou pas) pour l’arrêter. Même pas peur. Il dégoûte Laxalt à chaque accélération, et même le soutien de Godin ne suffit pas toujours. Un match plein, encore une fois. Mbappé s’arrête en zone mixte après le match, ce qu’il n’avait pas fait contre l’Argentine. L’occasion de savoir comment il prend tout ce qui est dit sur lui. Voilà l’échange, bref mais sacrément intéressant, au vu de ce qui s’est passé lors du premier tour.

- Tu as encore fait un gros match… « Sur une compétition comme ça, on n’a pas le temps de s’attarder sur ce qu’il vient de se passer. Il faut tout de suite penser à ce qui arrive. »

- Comment tu vis tout ça ? « Normalement, normalement… je suis caché derrière le collectif. Le plus important, c’est le collectif. Le perso, c’est pour après. Il reste deux matchs, il faut se concentrer sur ça et Kylian, on y pensera après. »

- C’est une pression particulière, la Coupe du monde ? « Non, parce que je n’ai jamais eu cette pression, je ne l’ai jamais sentie, ou du moins je la ressens mais bien. C’est mon quotidien, j’ai toujours eu cette pression autour de moi et j’essaye de bien la prendre pour bonifier mes partenaires et mon équipe. »

Il restera quand même de ce match l’attroupement autour de lui, quelques minutes avant la fin, alors qu’il est au sol. Il dit qu’il a pris un gros coup de coude, les Uruguayens l’accusent de simuler, et tout le monde finit par s’en mêler. La tête brûlée Lucas Hernandez à la barre : « Il sait qu’il a toute l’équipe avec lui. C’est un joueur très important, à chaque fois qu’il aura petit problème, on sera là. »

Godin et Gimenez sont toujours fiers d'eux.
Godin et Gimenez sont toujours fiers d'eux. - Pascal GUYOT / AFP

Tout ça fait dire à Deschamps ces deux phrases, le lendemain :

  • Sur ses performances : « Il peut être fier de ce qu’il a fait, mais il ne va pas se contenter de ça. Je ne le laisserai pas se contenter de ça. »
  • Sur son recadrage, dont les images sont sorties à la télévision : « Je suis son coach, je veux son bien et il le sait. Mais c’est quelqu’un, évidemment, qui mérite toute l’admiration par rapport à ce qu’il fait. Et quand il y a quelque chose qui ne me plaît pas… Comme je l’ai dit de toute façon, il est à l’écoute. Après, ça peut s’échauffer en match aussi. J’avais surtout pas envie de le perdre sur ce coup-là par rapport au match qui nous attendait. »

France-Belgique : le bonheur enfantin et la réplique de tueur

Preuve de son nouveau statut, il fait bien sûr partie de l’énumération de stars qui jalonnent les annonces de la demi-finale entre la France et la Belgique, au milieu de Hazard, De Bruyne, Griezmann, Pogba ou Lukaku. On parle d’ailleurs bien plus de lui que de Grizou du côté belge. « Ce qu’il fait à son âge, je n’ai jamais vu ça, à part Lionel Messi », lâche Nacer Chadli.

Mbappé ne marque pas mais aurait pu gonfler son bilan de deux passes décisives si Giroud ne s’était pas montré si lent à la détente. On avoue, on en veut un peu (beaucoup) au buteur des Bleus de ne pas avoir conclu cette roulette dans la course en pleine surface, qui a failli faire avoir une attaque cardiaque à Rio Ferdinand.

« Comment défendre face à Mbappé ? Vous regardez vers le ciel et vous demandez de l’aide. Il fait bouger ses équipiers, on dirait des mouvements de danse… en demi-finale de Coupe du monde ! Au fait, il n’a que 19 ans », s’enflamme l’ancien international anglais après coup sur la BBC.

L’intéressé, lui, s’arrête longuement devant les médias pour parler de son match et de la finale à venir. Il a également un petit message pour ses adversaires, qui n’ont pas goûté son attitude provocante, selon ce que rapporte un confrère.

  • Son geste : « C’est l’instinct ! J’avais vu juste avant qu’il [Giroud] était libre de tout marquage. J’ai voulu le servir le plus rapidement possible pour qu’il soit dans les meilleures conditions. Il n’a pas marqué, dommage. »
  • Sa joie : « C’est le rêve de toute une vie. Mais c’est plus un rêve, on est là, on y est. C’est la finale. On est tous ensemble, on fait les efforts pour l’autre. Moi qui suis un tricheur d’habitude là je ne peux pas. C’est le plus beau joueur de ma carrière, de ma vie ! »
  • Les reproches des Belges : « Si je les ai offensés, je m’en excuse. Mais moi, je suis en finale. »

 

La conclusion de Paul Pogba

A trois jours de la finale, La Pioche s’exprime longuement sur son jeune partenaire depuis Istra. On sent qu’il ne veut pas qu’il vive la même chose que lui, même s’il lui reconnaît sans aucun problème « beaucoup plus de talent que [lui] ». D’un surdoué très attendu à un autre : « Il est très jeune et va encore grandir. Je vous le dis à l’avance, il va louper des matchs, il va parfois ne pas marquer, ça servira à rien de le critiquer, parce qu’on connaît son talent. Ne soyez pas trop durs avec lui, même si vous allez l’être. Il a le droit d’avoir des ambitions, de les exprimer, c’est bien même, je trouve. C’est un des joueurs les plus talentueux que la France ait eu. Je lui parle, je lui donne conseils, mais après, le talent, c’est lui qui l’a. Il est très mature pour son âge, il comprend déjà des choses que je ne comprenais pas à son âge. Il n’y a que du bien qui va lui arriver ».