Roland-Garros 2022 : Une belle ambiance mais plein de problèmes logistiques… Les sessions de nuit ne sont pas encore au point

TENNIS Entre les joueurs mécontents de commencer leur match trop tard, les diffuseurs qui se font la guerre et les spectateurs qui ne savent parfois pas comment rentrer chez eux, les nocturnes de Roland-Garros cherchent encore la bonne organisation

Nicolas Camus (avec Antoine Huot)
La demi-finale Nadal face à Djokovic en nocturne, le 31 mai 2022 à Roland-Garros.
La demi-finale Nadal face à Djokovic en nocturne, le 31 mai 2022 à Roland-Garros. — Anne-Christine POUJOULAT / AFP
  • Le quart de finale entre Rafael Nadal et Novak Djokovic, dont la diffusion a fait l’objet de beaucoup de discussion entre France Télévisions et Amazon, a fini à 1h20 du matin dans la nuit de mardi à mercredi.
  • Les deux joueurs ont estimé que leur rencontre avait été programmé « trop tard » pour un duel sur terre battue au meilleur des trois manches, et des spectateurs ont connu des difficultés pour rentrer chez eux en l’absence de transports.
  • Si elles sont le théâtre d’ambiances magnifiques et différentes de la journée, les sessions de nuit restent un concept à améliorer à Roland-Garros, reconnaît la directrice Amélie Mauresmo.

A Roland-Garros,

Elles sont censées apporter un nouveau souffle au tournoi, une touche de modernité, avec DJ pour chauffer l'atmosphère et jeunes cadres dynamiques en tribunes pour craquer les allumettes. De ce point de vue, les night sessions, qui ont tourné à plein régime cette année à Roland-Garros après le tour de chauffe de 2021, sont une réussite. Bien sûr, tout dépend de ce qu’il se passe sur le court. Le concept ne prend vraiment tout son sens que si le spectacle y est à la hauteur, comme lors de l'ébouriffant quart de finale entre Nadal et Djokovic mardi.

« La nuit, c’est complètement autre chose »

Ceux qui ont assisté au tour de magie de l’Espagnol ne sont pas près de l’oublier. Lisez donc le témoignage de Julian Leon, un Argentin qui n’était venu que pour lui. « Ça a été une nuit épique, magique, comme j’avais imaginé dans mes rêves, nous raconte le jeune homme depuis l’aéroport, où il s’apprête à embarquer pour aller voir jouer son équipe nationale face à l’Italie à Londres. J’avais déjà fait quelques matchs, mais la nuit c’est complètement autre chose. Je suis un supporteur de River Plate, je suis habitué à une ambiance de folie. Mais l’ambiance hier autour du match, et en particulier autour de Rafa, était spéciale. J’ai vécu le match comme si c’était River qui jouait. Il y avait de la tension. Plus le match durait, plus on était heureux. »

Alors bon, tout le monde n’est pas obligé de vivre ça avec le fanatisme d’un hincha en furie, mais il n’y a pas non plus forcément besoin d’une rencontre entre le meilleur joueur de l’histoire sur terre battue et le numéro 1 mondial pour passer un bon moment. La remontada de Tsitsipas face à Musetti au premier tour a eu son petit effet, comme la belle victoire d’Alizé Cornet face à l’ancienne vainqueur Ostapenko au second. La Française en était d’ailleurs toute retournée après la rencontre. « Je ne m’attendais pas à autant de monde. J’ai été agréablement surprise, et ils étaient chauds patate, a-t-elle apprécié. Du premier au dernier point, ils ne m’ont pas lâchée, ils m’ont portée à bout de bras. »

La question de la programmation

Les nocturnes ne sont pas pour autant une affaire qui roule à Roland. Cette édition a soulevé nombre d’interrogations, à commencer par celle de la programmation. Les débats autour du match entre Nadal et Djoko ont été vifs, avec au centre la question de l’accessibilité pour un maximum de gens au moment phare de la quinzaine. « C’était difficile. Il n’y avait pas de bonne solution dans cette histoire-là, a reconnu la directrice Amélie Mauresmo mercredi matin. Il y a eu beaucoup de discussions, d’échanges, de pressions. On a tout mis dans la balance, on a essayé de prendre la meilleure décision. D’autres diraient la moins mauvaise. »

La présidente de France Télévisions, elle, n’a pas très bien pris de voir cette affiche filer chez Amazon. « Je trouve extrêmement choquant de privilégier un acteur américain au détriment du service public, s’est plainte Delphine Ernotte au Figaro. C’est une vraie rupture d’égalité alors que tous les Français n’ont pas accès à l’Internet haut débit. » La nouvelle patronne de Roland l’a rencontrée ensuite pour s’expliquer et « crever l’abcès pour ne pas laisser la relation avec France TV se détériorer ».

Question d’horaire

Au-delà de ce match très spécifique, il y a plus globalement le sujet du confort des joueurs. Pas toujours évident (pour le dire comme ça…) de les convaincre de se lancer à 21 heures, avec l’humidité qui monte en flèche et les températures qui font le chemin inverse, modifiant considérablement les conditions de jeu sur terre battue. « L’horaire des matchs du soir pose des questions de ce point de vue, a encore convenu Mauresmo. Je me les pose aussi, pour être honnête. Ce sera sur la table au moment du débrief. »

Difficile de faire autrement quand Rafael Nadal et Novak Djokovic ont tous les deux souligné que les matchs étaient programmés trop tard. Car Roland n’est pas l' US Open ou l' Open d'Australie. Ces tournois se déroulent l’été, avec des températures nettement supérieures, et les matchs sont généralement moins longs sur dur que sur terre. Ce qui permet, en démarrant plus tôt, de programmer deux rencontres. Et d’y placer des femmes, une des faiblesses remarquées de ces nocturnes sauce française.

Le problème de l’après-match pour les spectateurs

Sur les dix sessions de nuit de cette édition, une seule a été consacrée au tableau féminin (le match de Cornet). Un choix assumé par l’ex-numéro 1 mondiale. « Ce n’est pas un regret, dit celle qui s’était plaint il y a trois ans du manque de visibilité accordé aux dames. C’est plus compliqué en ayant un seul match de programmer un match féminin. En ce moment, le tennis masculin offre plus d’attraits. » Des propos « décevants et même surprenants », a réagi dans l’après-midi la favorite du tournoi Iga Swiatek. Le sujet est délicat. Car programmer une rencontre en deux sets gagnants, c’est aussi prendre le risque d’une soirée bouclée en cinquante minutes alors que les gens ont pu parfois payer 10 euros plus cher que pour voir trois matchs dans la journée.

Pour poursuivre sur « l’expérience spectateurs », il va aussi falloir réfléchir à l’après-match. Comme nous, la nouvelle patronne du tournoi a bien vu que beaucoup de personnes ont eu du mal à rentrer chez elles en quittant le Central à 1h30 du matin après la victoire de Nadal. Plus de métro, plus de bus, et des taxis ou Uber pris d’assaut. Certains n’ont apparemment pas hésité à profiter de la situation. « On revient juste de Roland-Garros. Les taxis demandaient 95 euros pour faire les deux kilomètres jusqu’à notre appartement, nous avons marché », a ainsi témoigné un spectateur sur Twitter à 3h35. Ça pique un peu, pour un mardi.


« C’était une super nuit, même s’il n’y avait plus de transport public à l’heure où s’est terminé le match. C’était assez dur et j’ai dû finalement prendre le bus de nuit pour rentrer. J’ai mis 1h50 pour arriver à mon hôtel, nous dit Weiyi Li, un Anglais venu de Leeds. Il faudrait que l’organisation mette en place quelque chose pour ramener les gens en centre-ville. » La question a été posée à Amélie Mauresmo quelques heures plus tard. « C’est un point clé, et qui le sera dans le futur. On n’a pas prévu de choses particulières, c’est clair qu’il faut qu’on s’organise autrement, a-t-elle convenu. On n’a pas les moyens aujourd’hui d’organiser quelque chose pour 15.000 personnes qui sortent du stade. »

Des confrères, notamment anglo-saxons, se sont étonné que cette problématique n’ait pas été réfléchie en amont. Dur de leur donner tort. Sollicitée, l’autorité organisatrice des transports dans la région parisienne nous a confirmé que la FFT ne l’avait pas contactée avant le tournoi pour soulever cette question. « Et il n’est pas possible de prolonger les heures d’ouverture d’un réseau tel que le nôtre de manière spontanée », précise Ile-de-France Mobilités. Mais tout reste ouvert pour les prochaines éditions. « Nous sommes prêts à discuter avec la Fédération française de tennis pour étudier si un partenariat technique et financier est possible », ajoute-t-elle. Le message est passé.