OL-PSG : « Ce qui importait, c’était de survivre », raconte Nadia Nadim, réfugiée afghane devenue footballeuse pro

INTERVIEW L’attaquante internationale danoise Nadia Nadim, qui vise le titre en D1 avec le PSG, dimanche (21 heures) au Parc OL, raconte sa vie d’ancienne réfugiée afghane dans son autobiographie, « Mon Histoire »

Propos recueillis par Jérémy Laugier
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Nadia Nadim a quitté Manchester City pour rejoindre le PSG en janvier 2019.
Nadia Nadim a quitté Manchester City pour rejoindre le PSG en janvier 2019. — Daniela Porcelli/SPP//SIPA
  • L’attaquante parisienne Nadia Nadim compte bien aider son club à remporter le premier titre de champion de France de son histoire en D1 féminine, dimanche (21 heures), en cas de nul ou de victoire au Parc OL.
  • Elle va ensuite publier le 2 juin son autobiographie (en français), Mon Histoire, dans laquelle elle revient sur l’assassinat de son père, général de l’armée afghane, alors qu’elle avait 12 ans.
  • Nadia Nadim a alors dû fuir le pouvoir taliban pour se retrouver, avec sa mère et ses quatre sœurs, dans un camp de réfugiés au Danemark, où elle a construit sa vie en partie autour du football.

A 33 ans, l’attaquante du PSG Nadia Nadim a connu un paquet de vies. Née à Herat, en Afghanistan, elle n’a que 12 ans lorsqu’elle doit fuir son pays après la mort de son père, général de l’armée, abattu par les talibans. Le début d’un « voyage très difficile » jusqu’à un camp de réfugiés au Danemark, aux côtés de sa mère et de ses quatre sœurs. Nadia Nadim, qui mène désormais une double vie de footballeuse professionnelle et d'interne en chirurgie, publie le 2 juin son autobiographie, Mon Histoire (éditions Marabout). Avant une véritable finale de D1 féminine, dimanche (21 heures) entre l’OL et le PSG, Nadia Nadim s’est longuement confiée à 20 Minutes.

Pourquoi avez-vous tenu à publier votre autobiographie, d’abord en danois, puis à présent en français ?

Je pense que mon histoire peut être inspirante, dans le sens où on a tous des épreuves difficiles à gérer dans la vie. Je veux montrer qu’il ne faut jamais perdre espoir, même dans ces moments-là. C’est aussi un message à destination des gens qui ne croient pas en une deuxième chance. Si vous donnez une deuxième chance à quelqu’un, quelque chose d’incroyable peut arriver comme ça a été le cas pour moi. Le PSG a tenu à ce que le livre sorte en français car il me considère comme un symbole.

Le symbole qu’on peut passer de la découverte du football, à 7 ans, avec son père dans son jardin en Afghanistan, à deux des plus grands clubs du monde (Manchester City et le PSG) ?

Oui, avec mes sœurs, on a toujours eu une mentalité spéciale. Mon père voulait absolument avoir un garçon mais il a eu cinq filles. Il nous a élevées comme des garçons, pour être sans cesse des gagnantes et des compétitrices, dans absolument tous les domaines. Cette mentalité est profondément ancrée en moi. Ça nous a valu de parfois nous battre pour des jeux sans la moindre importance. Cette habitude de se surpasser tout le temps m’a beaucoup aidée dans ma carrière de footballeuse, et plus généralement dans ma vie.

Comment avez-vous appris l’assassinat de votre père, général de l’armée afghane, par les talibans en 2000 ?

Nous avons deviné qu’il avait été tué, mais en fait, notre mère n’a jamais lancé une discussion avec nous pour nous annoncer clairement son décès. Il n’était alors pas question de méthodes afin d’éviter des traumatismes aux enfants. Nous étions en zone de guerre, et tout ce qui importait, c’était de survivre jusqu’au jour suivant. Je me souviens juste avoir vu ma mère fondre en larmes un jour. Un proche de la famille était là dans le désert quand quelqu’un a tiré sur mon père. Il a donc indiqué à ma famille que ma mère devait arrêter de rechercher son mari.

Comment avez-vous pu aller de l’avant, du haut de vos 12 ans ?

C’est très simple, je voulais rester en vie, et pour ça, tu dois avancer. J’ai mis longtemps à accepter sa mort. Je croyais qu’il réapparaîtrait un jour car j’ai toujours vu mon père comme un superhéros. Mais il n’est jamais revenu et à un moment, j’ai compris que c’était aussi ça la vie, je ne pouvais pas contrôler tout ce qui allait m’arriver. Je pouvais juste m’accrocher à l’espoir que des jours meilleurs étaient devant moi.

Nadia Nadim, à l'échauffement le mois dernier au Parc OL avant le quart de finale de Ligue des champions brillamment remporté par les Parisiennes (1-2). Mourad Allili
Nadia Nadim, à l'échauffement le mois dernier au Parc OL avant le quart de finale de Ligue des champions brillamment remporté par les Parisiennes (1-2). Mourad Allili - Mourad ALLILI

L’exil était-il alors la seule option pour votre famille ?

Oui, clairement, c’était impossible pour nous, en tant que femmes, d’avoir un avenir avec les talibans au pouvoir en Afghanistan. Imaginez comme c’était dur, en tant que femmes, de savoir qu’on ne pourrait absolument rien faire : on ne pouvait pas travailler, aller à l’école, ou même sortir, c’était l’horreur. Si on était restées là-bas, on ne serait probablement plus en vie aujourd’hui. On a donc filé au Pakistan, puis en Italie, avec des faux passeports, et enfin on a été transportées à l’arrière d’un camion jusqu’au Danemark, alors qu’on visait l’Angleterre.

Repensez-vous encore souvent à cette période de danger permanent et à l’assassinat de votre père ?

Non, j’essaie de ne plus trop y penser. Je suis juste reconnaissante d’avoir pu avoir une deuxième chance dans la vie. Quand tu subis une telle situation, comment vas-tu réagir ? Soit tu choisis d’être bouleversée, de baisser les bras, et de ruiner le reste de ta vie, soit tu acceptes ce qui t’est arrivé et tu vas de l’avant. J’ai choisi cette solution, tout comme ma famille.

Avez-vous dans un sens choisi le football en arrivant au Danemark afin d’entretenir le souvenir de ces premières passes échangées avec votre père ?

Honnêtement, c’est plutôt le football qui m’a choisie. C’était mon destin. En arrivant au Danemark, nous nous sommes retrouvées dans un camp de réfugiés à Aalborg. Juste à côté du camp, j’ai immédiatement repéré les terrains de football. Le football est le sport le plus facile d’accès. Tu n’as pas besoin de grand-chose, juste de tes pieds, et de quelque chose de rond pouvant faire office de ballon. Quand tu es une enfant et que tu n’as rien, ça te convient bien.

Buteuse lors d'un match de qualification pour l'Euro 2022, en octobre 2020 en Italie, Nadia Nadim est l'une des joueuses majeures du Danemark, avec qui elle a même marqué en finale de l'Euro 2017 contre les Pays-Bas (2-4). Andrea Staccioli
Buteuse lors d'un match de qualification pour l'Euro 2022, en octobre 2020 en Italie, Nadia Nadim est l'une des joueuses majeures du Danemark, avec qui elle a même marqué en finale de l'Euro 2017 contre les Pays-Bas (2-4). Andrea Staccioli - Insidefoto/Sipa USA/SIPA

Comment s’est passée votre intégration par le football au Danemark, où vous êtes en 2009 devenue la première athlète d’origine étrangère à devenir internationale, tous sports confondus ?

Démarrer une nouvelle vie dans un pays où tu n’es personne, où tu n’as rien, où tu ne connais pas la langue et où il te faut tout construire, c’est extrêmement dur. Mais encore une fois, on n’avait pas vraiment le choix. Cette vie au Danemark était notre seule option. J’ai travaillé tellement dur que je ne pouvais pas ne pas être sélectionnée. Ce qui était difficile, c’était d’être dans un environnement où tout le monde se comportait d’une certaine façon sauf moi. Je me sentais différente, souvent même comme étrangère à la sélection, et ça peut encore être le cas.

Dans votre livre, on comprend que le terrain de football était le seul endroit où vous vous sentiez libre, loin de tous vos soucis ?

Oui, c’est l’effet incroyable que le sport a pu avoir sur moi. Dès que je me retrouvais avec le ballon, tout le reste disparaissait, j’étais juste heureuse. Je souhaite à tous ceux qui traversent des difficultés dans la vie d’avoir une passion à laquelle se raccrocher.

De 2014 à 2017, Nadia Nadim a découvert le championnat américain, comme ici avec la franchise de Portland, en avril 2017.
De 2014 à 2017, Nadia Nadim a découvert le championnat américain, comme ici avec la franchise de Portland, en avril 2017. - Copyright 2017 The Associated Press. All rights reserved.

Adolescente, rêviez-vous de devenir footballeuse ou chirurgienne ?

Je crois que je rêvais des deux et je n’ai pas voulu choisir (sourire). Quand je suis devenue joueuse professionnelle au Danemark, j’allais à l’hôpital le matin et je m’entraînais l’après-midi. Il y a eu beaucoup de nuits durant lesquelles je n’ai presque pas dormi pour pouvoir continuer mes deux passions. Je me souviens d’une Algarve Cup avec l’équipe nationale, juste avant mes examens de médecine. Toutes les filles se levaient à 9 heures, mais moi, j’étais debout à 4 heures pour réviser avant le petit-déjeuner. Mener ces deux vies simultanément nécessite un dévouement et une résilience. Il me reste encore un semestre à finir et je ne peux pas le faire en France comme je suis professionnelle à 100 %.

Vous arrivez en fin de contrat au PSG cet été et des rumeurs ont récemment fait état de votre souhait d’arrêter le football professionnel. A 33 ans, le moment est-il venu pour vous de basculer pour de bon vers la médecine ?

Non, je me sens encore en forme et j’ai un énorme impact sur l’équipe à chaque fois que je joue. Je veux donc continuer le football professionnel pendant deux ou trois saisons supplémentaires. Je ne sais pas si je serai encore à Paris à la rentrée prochaine, je prends les choses comme elles viennent. Je suis totalement concentrée sur ce titre de championnes de France à aller chercher. On a travaillé dur pour être leaders (avec un point d’avance) avant ce match, et pendant 90 minutes, ça sera la guerre sur le terrain !

Votre qualification européenne, aussi surprenante que méritée, le mois dernier au Parc OL (1-2), a-t-elle changé beaucoup de choses dans les têtes ?

Nous avons une grande équipe et notre seule barrière était mentale par rapport à Lyon. Battre l’OL dans un rendez-vous important nous a permis de surmonter cette barrière. Ça va nous aider pour ce gros match de championnat.

Votre parcours de vie a-t-il un impact sur la joueuse que vous êtes ?

C’est une bonne question (sourire). Tout ce qui t’arrive dans la vie forge ton caractère, y compris sur le terrain. Je suis clairement une guerrière, une joueuse qui n’abandonnera jamais.

Pour beaucoup de supporters lyonnais, vous êtes même parfois trop guerrière contre l’OL, au vu de certaines fautes sur Wendie Renard ou Sakina Karchaoui lors des précédents affrontements…

La seule fois où j’aurais pu prendre un carton rouge, c’était pour mon tacle sur Wendie Renard (lors du Trophée des championnes en septembre 2019). Le ballon se trouvait vraiment à égale distance entre nous deux. Le football, c’est de la passion. Sur cette action, je voulais montrer que je n’avais peur de personne. Mais je n’ai jamais voulu blesser une joueuse.

Ici de dos, Nadia Nadim s'est parfois illustrée par de grosses fautes, dans l'histoire des OL-PSG, comme sur Sakina Karchaoui lors de la demi-finale de Ligue des champions 2020 à Bilbao. Alvaro Barrientos
Ici de dos, Nadia Nadim s'est parfois illustrée par de grosses fautes, dans l'histoire des OL-PSG, comme sur Sakina Karchaoui lors de la demi-finale de Ligue des champions 2020 à Bilbao. Alvaro Barrientos - Alvaro Barrientos/AP/SIPA

Depuis deux ans, vous êtes également ambassadrice Unesco. Comment appréhendez-vous ce rôle ?

J’ai un message très important à faire passer pour que les enfants du monde entier aient accès à l’école. Même si c’est presque impossible de voyager depuis plus d’un an, je me suis rendu dans des camps de réfugiés en Jordanie et au Kenya pour parler aux enfants et jouer au foot avec eux. Je tenais à essayer de mettre le football dans leur vie. Plus que tout, je me rends là-bas pour donner à ces enfants de l’espoir. Je leur partage mon expérience et je les incite à ne pas baisser les bras. Mon parcours peut être un exemple fort à leurs yeux.

Estimez-vous que votre autobiographie peut aussi constituer un précieux message auprès de vos coéquipières ?

Quand elles se plaignent car elles ne peuvent pas manger ce qu’elles veulent en tant que sportives professionnelles, je leur rappelle qu’elles pourraient ne pas avoir du tout accès à la nourriture. Quand tu n’as pas vécu les douleurs qui ont été les miennes, tout cela est dur à croire. J’espère que certaines d’entre elles vont lire mon livre et qu’elles comprendront ainsi mieux comme le monde peut fonctionner. Peut-être qu’elles aussi deviendront un jour des sources d’inspiration et qu’elles chercheront à visiter des camps de réfugiés.

Plus de 20 ans depuis votre départ d’Afghanistan, quelle place occupe votre pays de naissance dans votre vie ?

Je n’ai pas encore pu y retourner car la situation n’y était pas assez sûre. Mais j’ai l’ambition de voir un jour ce que le pays est devenu, de rencontrer les jeunes Afghans, et de voir comment mes souvenirs d’enfance remontent à la surface une fois sur place.

« Mon Histoire », aux éditions Marabout, disponible ici à partir du 2 juin (18,90 euros).