« Doom » : Du PC au frigo connecté, l’histoire du jeu qui tournait sur tout (et n’importe quoi)
CULTE•Il a popularisé les FPS, et aujourd’hui, il amuse les bidouilleurs qui tentent de le faire fonctionner partout où il y a un écranQuentin Meunier
L'essentiel
- Une étudiante chercheuse du MIT a récemment affiché le jeu « Doom » grâce à des bactéries.
- Ce jeu révolutionnaire sorti en 1993 a fasciné des générations de passionnés d’informatique, qui se sont lancés comme défi de porter le jeu sur les plateformes les plus improbables possibles.
- Défi relativement accessible pour les amateurs de bidouillage, ce running gag renforce encore plus l’aura sacrée de ce jeu qui a marqué sa génération.
Vous venez d’acheter un frigo connecté avec un écran, il est grand, il est beau. Oui, mais voilà : peut-il faire tourner Doom ? Telle la vie qui est capable de se développer 20.000 lieues sous les mers, là où il y a un écran, les humains y afficheront Doom, le jeu de tir à la première personne de 1993 où on tire sur du démon à coups de fusil qui a marqué son temps.
L’analogie est particulièrement appropriée à la dernière trouvaille en date. En janvier, Lauren « Ren » Ramlan, étudiante chercheuse au MIT, a présenté l’un de ses projets. Elle a fait s’afficher le jeu vidéo par un tapis de bactérie. « Jouer » est un peu exagéré, puisque le jeu affiche seulement une image toutes les huit heures, mais bon, ça compte. Ce petit exploit est le dernier dans une longue liste de portages atypiques de Doom sur toutes sortes d’appareils, comme les calculatrices.
« Le premier truc qu’on a envie de faire sur une nouvelle machine, c’est de lui faire afficher Doom », confirme Sylvain Lefebvre. Il travaille comme chercheur à l’Institut de recherche en sciences et technologies du numérique. Mais c’est surtout un fan du jeu qui a réalisé, comme tant d’autres, son propre bidouillage : reprogrammer Doom directement sur un circuit imprimé, sans passer par un logiciel. « Je le vois comme un genre d’hommage », explique sobrement celui qui était déjà passionné d’informatique à la sortie du jeu.
Un jeu fait pour les bidouilleurs
« Doom un jeu emblématique, révolutionnaire pour l’époque, éclaire Patrick Hellio, journaliste jeu vidéo et coauteur de Jeu vidéo, génération 90 (Third Editions). Il a plusieurs particularités qui ont attiré une communauté de bidouilleurs. » « Le jeu a une façon particulière d’afficher la 3D, illustre Sylvain Lefebvre. Il est très bien architecturé et il y a généralement peu de choses à modifier dans le code source. » Une malléabilité permise par le travail de John Carmack, le principal développeur, et son studio, id Software.
Doom a la particularité d’avoir toujours été ouvert aux modifications. Son code source ouvert en a fait un jeu idéal pour les mods amateurs – aussi appelé .wad, du nom de l’extension de fichier utilisée. « On se distribuait des CD de "total conversion" où on remplaçait entièrement les niveaux ou les graphismes », se souvient Sylvain Lefebvre. Cet environnement a aussi encouragé à porter le jeu sur d’autres modèles d’ordinateurs et de console. « Il y a un effet benchmark : En 1993, Doom pousse le PC gamer dans ses retranchements, explique Patrick Hellio. C’est aussi l’époque d’un changement de générations de consoles, qui avaient toutes leur version du jeu. »
Doom doom doom, I want you in my room
Ce rôle de benchmark technologique a disparu, brièvement remplacé par le jeu Crysis dans les années 2000. Mais d’autres portages sont apparus. En 2006, un utilisateur sous le pseudonyme KevlarGorilla publiait une vidéo YouTube de Doom sur Nintendo DS. « J’ai l’impression que c’était déjà un meme depuis dix ans quand je me suis filmé », nous explique-t-il sobrement dix-sept ans plus tard. Il avoue aussi qu’il n’est pas à l’origine du portage et qu’il n’a fait que s’enregistrer, et que le crédit revient plutôt à « Legendofphil », un utilisateur du forum de bidouillage GBATemp. Impossible de remonter la piste beaucoup plus loin : beaucoup de liens du forum ne fonctionnent plus aujourd’hui, l’intéressé ne s’est pas connecté depuis 2013 et ne semble pas avoir laissé beaucoup de traces ailleurs sur Internet.
Cette vague de portages insolites des années 2000, sur iPod par exemple, va ouvrir les vannes à toutes sortes de défis. Aujourd’hui, Doom a été lancé sur un test de grossesse, un écran de Thermomix ou encore une lampe connectée Ikea. « Ça coïncide avec une multiplicité des appareils avec des écrans embarqués, avance Patrick Hellio. Et il y a un effet visuel immédiat et satisfaisant quand on voit Doom s’animer. Est-ce que c’est pour y jouer ? Non. Mais c’est un défi, qui reste relativement possible à accomplir. »
Grand-père du jeu de tir
L’héritage de Doom ne saurait se limiter à ce simple running gag. « C’est ce qui a posé les fondamentaux du FPS (first-person shooter, jeu de tir à la première personne), raconte Sylvain Lefebvre. Il y avait des jeux de lumière et de son très bien pour l’époque, un mode multijoueur en ligne auquel on jouait jusqu’au petit matin. Toutes ces qualités qui ont posé les bases de ce qu’on attendait d’un jeu vidéo par la suite. » « Il y a un avant et un après Doom », résume Patrick Hellio.
Pendant une période, les jeux de tir se sont même appelés des Doom-like. Le reste appartient à l’histoire : le genre deviendra rapidement ultra-populaire. Doom connaîtra plusieurs suites, et un reboot en deux épisodes en 2016 et 2020. Même des jeux très niche sont des lettres d’amour à Doom, comme MyHouse.wad, un jeu d’horreur psychologique qui joue, entre autres, avec les souvenirs que beaucoup de joueurs auront du jeu original. Alors, sortez la cafetière connectée, ça joue.


















