Isolement, dialogue rompu, lassitude… Comment vivre avec un conspirationniste? Des proches témoignent

VOUS TEMOIGNEZ L'adhésion d'un proche à des thèses conspirationnistes ou des théories du complot a souvent des conséquences lourdes pour l'entourage

H.S.

— 

Pour l'entourage de proches adeptes de théories du complot, les conséquences peuvent être particulièrement pénibles.
Pour l'entourage de proches adeptes de théories du complot, les conséquences peuvent être particulièrement pénibles. — JOSH EDELSON / AFP
  • Avoir un proche adepte de théories conspirationnistes est difficile à vivre pour l’entourage et entame durablement les liens familiaux et amicaux.
  • Le sentiment d’impuissance ou une certaine lassitude reviennent particulièrement dans les témoignages recensés par « 20 Minutes ».

Jeudi 6 août dernier, un internaute américain partageait son abattement auprès d'autres membres du forum de discussion «Reddit». L’objet de ce désarroi : le complotisme assumé de son père au lendemain de la tuerie au Texas qui a causé la mort de 20 personnes et blessé 26 autres. « Mon père n’arrête pas de m’envoyer des photos de 4Chan ou des commentaires trouvés sur Internet pour m’expliquer comment les démocrates ont organisé la fusillade d'El Paso pour détourner l’attention de leurs récents échecs politique », écrit-il.

Sous son message, un autre membre abonde : « J’ai le même problème, mon père pense que Trump est littéralement choisi par Dieu pour nous guider jusqu’à la fin des temps et que le parti démocrate est une secte mortelle ». Ces témoignages, relativement rares, interrogent : Comment l’entourage, les enfants, amis, frères, sœurs ou conjoints vivent-ils l’adhésion d’un de leurs proches au complotisme ? Quelles conséquences le conspirationnisme a-t-il sur les liens amicaux ou familiaux et comment y répondre ? 20 Minutes a recueilli plusieurs témoignages pour prendre la mesure de l’impact de ce phénomène sur la sphère privée.

Disputes et dialogue rompu

Parmi les récits reçus par la rédaction, un effet revient presque systématiquement : la dégradation voire la rupture du dialogue. « Un de mes frères est adepte de plusieurs théories du complot (…) Nous évitons d’aborder ces sujets pour ne pas créer de tensions. Mais du coup, ça a pas mal cassé le lien que nous avons avec lui », confie Rose.

Pour Bastien, cela fait « un moment » que le dialogue a cessé avec son beau-frère. « Il a huit ans de plus que moi et lors de notre première rencontre il m’a fait part de son doute vis-à-vis de la réalité de la Shoah – il y a mieux comme première rencontre. Je me suis rendu compte qu’il cherchait à donner un sens à tout, même là où il n’y en a pas (…) C’est assez désespérant et on ne peut parler de rien sans que la CIA ou le KGB soient dans les parages. »

Le frère aîné de Stéphane, lui, croit par exemple aux «chemtrails» : « Il pense que certains gouvernements trafiquent le kérosène des avions pour diffuser des produits chimiques pour faire baisser la population mondiale. Aujourd’hui, il n’est quasiment plus possible de se réunir en sa présence sans que des disputes éclatent au nom de ses "convictions". »

Une influence difficile à gérer

Bien souvent, la crainte d’une transmission à un autre proche du cercle intime anime celles et ceux qui témoignent. Rose développe ainsi : « Mon frère a réussi à convaincre mon père que l’Homme n’avait jamais marché sur la lune alors que mon père avait suivi l’événement en direct à la télévision en 1969. Mon père est quelqu’un de très intelligent et de cultivé. C’est dur de voir qu’il adhère à ce genre de théories ».

Mais cette transmission se déroule aussi à l’extérieur de l’entourage familial. « Mes parents adhèrent aux théories du complot depuis qu’ils fréquentent les réseaux sociaux, plus particulièrement Facebook où des groupes se forment sur le sujet », poursuit Deborah.

Brigitte* et sa compagne comptent dans leur cercle proche un adepte de plusieurs théories complotistes, notamment celle sur l’existence des Illuminati : « Il avait un discours très sombre, très pessimiste, sans aucune issue positive possible. Au point que ces discussions ont eu un impact sur le moral de ma conjointe, ça l’a fragilisée. On a fini par dire à notre ami qu’on ne voulait plus parler de ces sujets, économiques ou sociétaux, parce qu’on finissait toujours par retomber sur ces théories », raconte la jeune femme.

Une grande lassitude

Toutes et tous enfin partagent un même sentiment de lassitude et d’impuissance face à ce proche. Bastien a tenté de mesurer l’étendue de l’adhésion de son beau-frère à plusieurs théories complotistes, dont celle sur les fameux « chemtrails ». « J’ai abordé ce sujet pour voir comment il allait réagir, tout en évoquant la volatilité de certains composés chimiques – je suis chimiste – et donc la probabilité infime que ceux-ci se retrouvent un jour au sol. J’ai été rassuré quand il m’a dit qu’il trouvait ça absurde mais j’ai vite déchanté quand il m’a dit qu’il pensait que la CIA avait introduit cette théorie pour décrédibiliser les autres, celles sur le 11 septembre 2001 notamment. »

Et la question de la réponse à apporter anime la plupart des témoins qui ont répondu à notre appel. « Le problème avec mon frère, c’est qu’il voit des complots partout. Et si vous tenez à démonter ses arguments, il est contrariant et violent verbalement ». Brigitte* et sa compagne ont, elles, décidé de faire abstraction de cet élément dans la relation entretenue avec leur proche : « Nous avons encore de nombreux points communs et croyances communes. Il accepte nos divergences et il reste notre ami. »

Le maintien du dialogue, voilà la clé

Franck a fait, vis-à-vis de ses parents, le choix de la patience et de l’échange : « Je commence toujours par dire que j’ai vu la même info qu’eux, histoire de ne pas les braquer. Ensuite, je dis que je trouvais ça quand même un peu gros et que j’ai fouillé sur plein d’autres médias et qu’en fait c’est faux. Et je leur explique pourquoi je ne suis pas d’accord. Je leur dis que c’était trompeur et que je m’étais fait avoir aussi au début mais qu’il faut toujours vérifier avec plusieurs sources. C’est difficile à admettre, mais ils ont de moins en moins la force de vérifier tout ça avec l’âge ».

Le maintien du dialogue, voilà la clé, estime Laurent Cordonier, chercheur en sociologie et en sciences cognitives à Paris-Diderot. « Même si c’est difficile tant certaines théories nous semblent farfelues, il ne faut pas essayer d’argumenter ou de changer l’opinion de l’individu. C’est fatiguant pour l’entourage et pour la personne qui adhère à ces théories. Ce qui fonctionne le mieux, c’est de garder le contact et d'interroger ces croyances, en posant des questions faussement naïves qui pointent des incohérences. »

* son prénom a été modifié