Fusillade au Texas: Comment la théorie du «grand remplacement» s’est exportée aux Etats-Unis

HAINE EN LIGNE La théorie du remplacement des populations blanches par des minorités, dite « grand remplacement », figure dans plusieurs manifestes laissés par des tueurs de masse  

Helene Sergent

— 

Une pancarte pro-Trump en faveur de la construction du mur à la frontière américano-mexicaine.
Une pancarte pro-Trump en faveur de la construction du mur à la frontière américano-mexicaine. — David McNew/Getty Images/AFP
  • Une fusillade à proximité d’un centre commercial d’El Paso au Texas a tué 20 personnes et blessé 26 autres samedi 3 août 2019.
  • Un « manifeste » raciste évoquant une « invasion hispanique » a été mis en ligne sur le forum 8chan une vingtaine de minutes avant la tuerie.
  • Selon les enquêteurs, il est « probable » que le principal suspect de la fusillade, Patrick Crusius soit également l’auteur de ce texte.
  • Après Christchurch en Nouvelle-Zélande et San Diego aux Etats-Unis, c’est la troisième fois que la théorie dite du « grand remplacement » est évoquée par l’auteur d’une tuerie de masse.

« Cette attaque est une réponse à l’invasion hispanique au Texas. Ce sont eux les instigateurs, pas moi. Je ne fais que défendre mon pays du remplacement culturel et ethnique provoqué par une invasion. » Selon le FBI, ces mots ont «probablement» été rédigés par le principal suspect de la tuerie d'El Paso. Intitulé « une vérité qui dérange », ce manifeste raciste et xénophobe a été mis en ligne sur le forum 8Chan une vingtaine de minutes avant la tuerie perpétrée samedi 3 août dernier. Vingt personnes ont été tuées et 26 autres ont été blessées.

Comme à San Diego ou Christchurch en Nouvelle-Zélande, cette nouvelle tuerie a donc été commise au nom d’une même idée, celle du remplacement de la population blanche par une minorité religieuse ou ethnique. Théorisée par l'auteur français Renaud Camus, ce « grand remplacement » s’est internationalisé et trouve désormais un puissant écho outre-Atlantique. Comment cette thèse, un temps reléguée à la seule extrême droite européenne, s’est popularisée aux Etats-Unis ?

Un thème cher à l’alt-right américaine

« Renaud Camus définit le grand remplacement à partir de 2010 en publiant un ouvrage sur le sujet. Mais ce thème de la substitution démographique est présent depuis longtemps au sein de la frange la plus extrême de la droite américaine sous l’expression de «génocide blanc» ou «white genocide». C’est une vieille peur identitaire », précise Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch et co-auteur d'une note sur le sujet pour la Fondation Jean Jaurès. La consolidation de l’alt-right aux Etats-Unis, une mouvance très à droite sur l’échiquier politique américain, quelques années avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, a également joué un rôle dans la propagation de cette théorie.

« Le terme de grand remplacement ou «great replacement» en anglais s’est diffusé sur les réseaux de l’alt-right. C’est devenu une sorte de cri de ralliement sémantique. En l’utilisant en ligne, les militants de cette mouvance savent qu’ils vont offenser les libéraux. Preuve de sa popularisation, ce mot est peu à peu devenu un «meme» chez les internautes d’extrême droite », ajoute Tristan Mendes France, enseignant au Celsa et maître de conférences associé à Paris Diderot. Alors cantonnée aux seuls réseaux sociaux, cette rhétorique a fait une première incursion dans le débat public américain en 2017.

Les émeutes de Charlottesville

En août 2017, Charlottesville dans l’Etat de Virginie a été le théâtre de violents affrontements entre groupes néonazis et antifascistes. Une date importante qui illustre, selon Rudy Reichstadt, l’appropriation de cette thèse par les militants américains d’extrême droite. « La retraite aux flambeaux organisée cet été-là est un marqueur important. Plusieurs militants d’extrême droite ont scandé « Jews will not replace us ! » soit « les juifs ne nous remplacerons pas ! ». Si ce slogan ne signifie pas « On a peur que les juifs nous submergent », il insinue que ce remplacement de population est ordonné par les juifs. C’est une vieille idée antisémite selon laquelle le mondialisme serait orchestré par des figures juives comme Georges Soros par exemple. »

Dans la foulée, plusieurs médias américains s’interrogent sur l'origine du concept développé par Renaud Camus. Dans une interview accordée au site Vox, l’auteur français se défendait de tout appel à la violence : « Si les manifestants se revendiquent comme néonazis, antisémites ou s’ils sont à l’origine de violentes attaques, j’y suis évidemment très opposé et je ne peux dire qu’ils se sont inspirés de moi ». Avant d’ajouter : « Mais je peux tout à fait comprendre pourquoi des gens aux Etats-Unis scandent «Nous ne serons pas remplacés !» et j’approuve ce message. »

Une audience anglo-saxonne grandissante

En ligne, la diffusion de la thèse de Camus à un public anglophone s’est consolidée dès 2016. Cette année-là, une militante d'extrême droite canadienne très populaire en ligne, Lauren Southern, publie une vidéo en anglais dédiée au « great remplacement ». Visionnée plus de 670.000 fois, elle vient compléter « l’offre » disponible sur le sujet après la publication d’une autre vidéo en anglais mise en ligne quelques mois plus tôt par le philosophe Renaud Camus lui-même.

Selon un rapport publié en juillet dernier par l'Institute for strategic dialogue (ISD), les conversations sur les réseaux sociaux autour du « grand remplacement » augmentent de façon constante depuis 2014. « Le nombre de tweets mentionnant la théorie a presque triplé en quatre ans, passant d’un peu plus de 120.000 en 2014 à un peu plus de 330.000 en 2018. Les pays anglophones comptent désormais pour 33 % des discussions en ligne connexes », précisent les chercheurs.

Preuve de l’intérêt grandissant d’un lectorat anglo-saxon, un site intitulé « www.great-replacement.com », hébergé et administré au Panama a également été lancé en 2016. Un texte, publié anonymement, justifie ainsi la démarche : « Ce site a pour objectif de documenter le déclin européen, tant démographique que culturel, et de mieux faire connaître ce terme «Le Grand Remplacement» sur Internet, par le biais de hashtags tels que #TheGreatReplacement et #GreatReplacement. » Enfin, en novembre 2018, Renaud Camus a publié pour la première fois une introduction en anglais à ses précédents ouvrages intitulée You will not replace us.

Le rôle des canaux institutionnels

Au-delà de la seule communication de l’écrivain français et de la puissance virale de l’alt-right, le grand remplacement s’est peu à peu imposé aux Etats-Unis grâce à d’autres canaux, plus institutionnels. « Le rayonnement du «grand remplacement» trouve également sa source dans la politique américaine. Le fait que ce motif idéologique ait été avancé par plusieurs tueurs de masse aux Etats-Unis dans un temps aussi resserré coïncide avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Ça n’était pas le cas avant » estime Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch.

Plusieurs sénateurs républicains comme Steve King (Iowa) ou  Dennis Baxley (Floride) ont également repris à leurs comptes certains arguments avancés par les promoteurs du « grand remplacement ». Une stratégie particulièrement efficace, estime Cécile Guérin, chercheuse à l'Institute for strategic dialogue (ISD): « Aujourd’hui, ces idées nourrissent un discours politique mainstream. Quand Donald Trump parle d'une «invasion mexicaine», il utilise un vocabulaire propre aux partisans du «grand remplacement» mais sans y faire référence ouvertement. Beaucoup d’élus américains fonctionnent désormais de la même façon et évoquent une «substitution de populations». Tout cela repose sur une rhétorique: celle de l’anxiété et de l'invasion raciale. »