«Gilets jaunes»: La mobilisation aurait-elle pu voir le jour sans Facebook?

MOBILISATION NUMÉRIQUE Depuis trois semaines, la mobilisation en ligne a évolué et s'est considérablement structurée grâce à Facebook... 

Helene Sergent

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Capture d'écran d'une des principales pages de gilets jaunes en France sur Facebook.
Capture d'écran d'une des principales pages de gilets jaunes en France sur Facebook. — DR
  • Les pages et groupes affiliés aux « gilets jaunes » regroupent sur le réseau social des centaines de milliers d’internautes.
  • Les contenus très viraux, vidéos diffusées en live, sondages ou photo, ont permis de donner à la mobilisation une visibilité particulière.
  • L’évolution du contexte politique et l’accentuation des violences lors des manifestations ont fait évoluer les usages des internautes mobilisés au sein des gilets jaunes.

L’analogie historique revient en boucle. Depuis quinze jours, médias, experts ou observateurs voient en la mobilisation des « gilets jaunes », une résurgence de Mai-68. Une différence de taille fausse pourtant la comparaison et elle tient en un mot : Facebook. La place du réseau social dans l’organisation et la structuration du mouvement est centrale. Dès le début du mois de novembre, de nombreux groupes locaux se sont constitués pour organiser le premier blocage du 17 novembre.

Depuis, Facebook s’est imposé comme plate-forme centrale d’échange et de diffusion d’informations au sein des « gilets jaunes ». Les groupes et pages affiliés se sont multipliés et rassemblent désormais des centaines de milliers d’internautes très actifs. Une composante inédite dans l’histoire récente des mobilisations qui complique l’approche du gouvernement, accentué ces derniers jours par une évolution des usages.

La révolution tunisienne en écho

Pour Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, enseignant à Sciences Po Paris, l’analyse du mouvement par les autorités devrait se référer à un événement particulier : « On l’oublie souvent, mais les révolutions arabes se sont déroulées rigoureusement de la même façon. A l’origine, il y a une révolte fondée sur des revendications économiques puis une réponse violente de Ben Ali aux manifestations. A l’époque, les Tunisiens font un usage massif de Facebook et inondent le réseau de vidéos des policiers qui tirent sur la foule. Ça a entraîné un regain des manifestations ».

Si la réponse policière de l’Etat Français au mouvement des « gilets jaunes » est ici incomparable, les quelques images d'interpellations violentes ou de blessés lors de la mobilisation parisienne du 1er décembre comptent parmi les contenus les plus partagés et les plus visionnés sur les groupes dédiés. « Ajoutez à ça, des vidéos virales d’interventions ratées d’élus comme celle de la députée de la majorité qui ne parvient pas à évaluer le SMIC, des fausses informations et des vrais articles ou révélations sur l’iniquité fiscale comme l'affaire Carlos Ghosn et vous avez un mouvement numérique potentiellement explosif », poursuit Fabrice Epelboin.

Une articulation très efficace, soulignait le 4 décembre dernier dans Libération, le sociologue Michel Wieviorka : « Occupy Wall Street ou Nuit Debout ont conjugué l’usage d’internet et des réseaux sociaux, et un ancrage visible sur quelques lieux. Les gilets jaunes, eux, ont occupé non pas une ou deux places, mais tout le territoire. Cette articulation du virtuel et du territorial est d’une grande intelligence ».

Les gilets jaunes, Anonymous à la française ?

Une autre analogie s’impose également comme clé de compréhension du phénomène selon Tristan Mendes France, enseignant au Celsa, spécialisé dans les nouveaux usages numériques. « Les gilets jaunes reposent sur la même structure que le mouvement Anonymous. Tout le monde peut se revendiquer gilet jaune de manière informelle, il n’y a pas d’autorité référente, pas de hiérarchie, pas de filtre politique. Mécaniquement, il ne peut y avoir de revendication homogène, personne n’a de vision globale. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, pas une proposition du gouvernement n’est en mesure d’arrêter le mouvement », estime-t-il.

« Anonymous a redessiné le canevas des mobilisations sociales numérique. Les gilets jaunes expriment cette même exigence d’égalité et de transparence, face à l’information et aux autorités. Le mouvement n’est plus pensé pour arriver à un résultat précis mais pour s’opposer radicalement à quelque chose », abonde Fabrice Epelboin.

A cette forme complexe s’ajoute l’efficacité des outils proposés par Facebook pour mobiliser. Le 11 janvier dernier, le patron du réseau, Mark Zuckerberg annonçait un changement de l'algorithme de Facebook. Désormais, les groupes par affinités sont mis en avant au détriment des pages d’éditeurs de contenus comme les titres de presse. Ainsi, des groupes ou des pages lancées par des internautes anonymes comme celle de Maxime Nicolle surnommé Fly Rider connaissent depuis le début de la mobilisation une fréquentation exponentielle et se sont imposées comme espace de discussion et d’organisation. Les vidéos en direct, réalisées aux quatre coins de la France et favorisées par Facebook, cumulent aussi des audiences importantes.

Une migration vers les messageries cryptées

Si le réseau le plus utilisé en France reste le canal majoritaire pour mobiliser, les usages des « gilets jaunes » évoluent depuis le 1er décembre. Face aux députés de la commission des Lois, le ministre de l’Intérieur reconnaissait lundi les difficultés rencontrées par ses services pour suivre le mouvement : « Ils sont passés sur des messageries cryptées, certains sont sortis des réseaux Facebook ».

Une migration vers Whatsapp ou Telegram est tout à fait « logique » pour Fabrice Epelboin : « A chaque fois qu’il y a une montée des violences et des craintes de tentatives de censure par la plateforme, il y a une montée en gamme dans l’apprentissage des usages des réseaux sociaux et des outils numériques. Facebook pour l’activisme, c’est le B.A.-BA, pour être efficace notamment en matière de guérilla urbaine, ce type d’applications de messageries cryptées est plébiscité ».

Un transfert difficile à quantifier nuance toutefois Tristan Mendes France : « Pour intégrer ces boucles, il faut les infiltrer donc on ne sait pas précisément l’ampleur que ces messageries cryptées, situées en dehors des radars, ont prise dans l’organisation du mouvement. Ce qui est certain, c’est que ce type de basculement intervient dans un contexte teinté de paranoïa où les internautes redoutent une censure de Facebook et une augmentation des violences. »