Révolutions arabes: «Nous sommes dans une période d’incertitude totale»

INTERVIEW Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po, publie «Passion arabe», récit de son périple sur les traces du Printemps arabe...

Propos recueillis par Faustine Vincent

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Gilles Kepel, spécialiste de l'islam et du monde arabe contemporain, le 26 mars 2013 à Paris à l'occasion de la sortie de son dernier livre, Passion arabe, aux éditions Gallimard.
Gilles Kepel, spécialiste de l'islam et du monde arabe contemporain, le 26 mars 2013 à Paris à l'occasion de la sortie de son dernier livre, Passion arabe, aux éditions Gallimard. — V. WARTNER / 20 MINUTES

Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po et grand connaisseur du monde arabe contemporain, publie Passion arabe (Ed. Gallimard), récit du périple qu’il a effectué pendant deux ans sur les traces du Printemps arabe. 20 Minutes l’a rencontré...

L'enthousiasme qui a accueilli l’éclosion du printemps arabe a laissé place à un discours pessimiste sur «l’hiver islamiste». Que vous inspire cette analyse?  

Les deux discours étaient faux : l’enthousiasme naïf du début qui croyait qu’on pouvait faire l’impasse sur l’histoire des sociétés arabes, comme si elles se réduisaient à Facebook et Twitter, et le discours actuel sur l’hiver islamiste, le retour du terrorisme etc. Malgré tous leurs soubresauts, les révolutions ont créé quelque chose de décisif : les arabes se sont emparés de la liberté d’expression, que les régimes avaient confisquée après les indépendances. Quel que soit le devenir de ces révolutions, ils ne vont pas se la laisser reprendre. Cela a complètement modifié le logiciel politique, culturel et mental des sociétés arabes.

Quel regard portez-vous sur leur apprentissage de la démocratie?

La démocratisation est un test pour les gens qui veulent conquérir le pouvoir. La population ne s’en laisse plus conter. Les mouvements islamistes sont aujourd’hui confrontés à la gestion des affaires courantes et s’en sortent mal parce qu’ils ont fait passer l’idéologie avant le pragmatisme. Ils sont en outre en concurrence les uns avec les autres : les salafistes disent que les Frères musulmans sont pourris, et les Frères musulmans disent que salafistes sont des fanatiques. Les islamistes sont considérablement descendus de leur piédestal dans les populations du monde arabe. Les Frères musulmans, qui avaient l’aura des martyrs parce qu’ils avaient été violemment réprimés sous (l'ancien président égyptien) Moubarak, ont désormais davantage l’image de mauvais gestionnaires tentés par la dérive autoritaire que de martyrs. 

Où sont passées la liberté et la démocratie pour lesquelles les populations se sont soulevées?

Les mots d’ordre des révolutions c’était : liberté, démocratie, justice sociale. La liberté a été conquise dans beaucoup de cas. La démocratie, plus ou moins. Mais la justice sociale, pas du tout, à cause de problèmes économiques, de la crise, la mauvaise gouvernance, l’absence d’investissements étrangers, la fuite des touristes... Il y a aujourd’hui un appauvrissement général. Du coup, on entend parfois dire que «Moubarak, Kadhafi et Ben Ali étaient des salauds, mais au moins à leur époque il y avait de l’ordre et du travail». Les groupes salafistes bénéficient de ce désenchantement. 

Quelle influence ont-ils?

Ils ne sont pas très nombreux mais très déterminés. Surtout, dans un univers où les repères ont disparu, ils donnent une sorte de corset à la société, ce qui est rassurant quand vous êtes paumé. Ils font des pauvres et des laissés-pour-compte des héros. Cela crée, dans les situations de désarroi, un phénomène frappant qui ressemble à ce qu’on voit dans l’extrême-droite. Les salafistes arrivent à récupérer les frustrations sociales, et à les traduire dans l’exigence de l’application des normes les plus strictes. 

Sommes-nous dans une spirale : pas de travail, plus de pauvreté, radicalisation?

Il y a eu trois phases dans les révolutions. La première : la chute des régimes. La deuxième : la conquête du pouvoir, la plupart par des partis islamistes. La troisième se déroule aujourd’hui : la mise en cause de ces partis islamistes pour leur incompétence et le caractère liberticide de certains. Ces partis sont aujourd’hui débordés à la fois par des éléments de la société civile laïque, dont des jeunes ont qui ont porté la révolution, et par des déshérités qui ont épousé le salafisme radical. Nous sommes dans une période d’incertitude totale. Mais c’est assez normal car ces révolutions n’ont que deux ans. 

Quelle a été l’influence des pétromonarchies du Golfe dans les révolutions, en particulier le Qatar, dont l’influence est controversée en France?

Au début, les monarchies du Golfe étaient très inquiètes. Car les mots d’ordre révolutionnaires – liberté, démocratie, justice sociale – pouvaient être prises comme une remise en cause de ce qu’elles sont. Le cauchemar des émirs c’était que des dizaines de millions d’Egyptiens et autres déferlent sur leurs puits de pétrole. Ils ont donc développé deux stratégies : les Saoudiens ont renforcé leur soutien aux salafistes, qui obéissent aux oulémas saoudiens, et les Qataris ont soutenu les Frères musulmans, y voyant des alliés pour construire leur hégémonie sur le monde arabe sunnite. 

C’est-à-dire?

L'affrontement chiites-sunnites est le clivage principal qui sort des révolutions. Le Qatar a tenté de dévier l’énergie révolutionnaire dans la lutte contre l’Iran, le chiisme et ses alliés. C’est une façon de prendre en otage les aspirations révolutionnaires et démocratiques des peuples dans l’affrontement chiites-sunnites pour le contrôle du gaz et du pétrole du Golfe.

Et la Syrie?

Le pays est dans un état catastrophique. On en est à 100 000 morts, avec des perspectives épouvantables. Les salafistes y montent en puissance grâce à la manne financière des pays du Golfe, et parce que l’occident n’a pas aidé l’armée syrienne libre. 

Pourquoi la révolution au Bahreïn a-t-elle avorté?

Cette révolution, survenue après celle de Tunisie et d’Egypte, a été écrasée par l’Arabie saoudite dans l’indifférence totale du monde des consommateurs de pétrole, qui craignait qu’une révolution au Bahreïn mette le feu au Golfe et fasse grimper le prix du baril... 

Vous avez travaillé sur la place de l’islam dans les banlieues françaises. Quel écho le printemps arabe a-t-il dans ces banlieues?

Ça a créé un espace plus fluide, décrispé de la citoyenneté. Il n’y a plus le bled et la dictature d’un côté, l’Europe et la démocratie de l’autre. Ça c’est l’aspect favorable. L’autre aspect, défavorable, c’est l’arrestation de ce djihadiste de Haute Savoie originaire d’Algérie arrêté au Mali et, plus largement, la fascination pour les terrains du djihad, que ce soit au Mali ou en Syrie. Des jeunes prennent des charters pour aller combattre. Pour ceux qui n’arrivent pas à s’insérer par le travail dans la société, c’est une manière de se construire une position héroïque. Mais leur retour en France sera très préoccupant. A cet égard, le cas de Mohamed Merah reste dans les mémoires.