En Polynésie française, les lointaines Australes entretiennent le mythe du paradis insulaire
L’archipel luxuriant des Australes incarne une Polynésie originelle. Unique navire à visiter ces îles secrètes, le cargo-mixte Aranui pousse quatre fois par an jusqu’à Rapa Iti, la plus isolée des terres françaisesJean-Claude Urbain
Encore quelques minutes de crépuscule… L’état de grâce s’exaspère. À l’horizon, la haute silhouette de Tubuai s’éloigne sous un ciel en feu. Les mutinés du Bounty savent qu’ils n’y reviendront plus. Après deux tentatives d’installation, l’édification d’un fortin et un accrochage sanglant avec les autochtones, Fletcher Christian et ses compagnons d’infortune reprennent la mer, en quête d’un autre asile.
À 640 km au sud de Tahiti, Tubuai avait pourtant tout du havre idéal : une terre fertile, des poissons à profusion et un lagon presque fermé, interdisant l’abordage aux grands bateaux de la Royal Navy. La réalité s’avéra plus rugueuse. « L’île est surpeuplée pour sa taille. […] Elle est hostile, insalubre et politiquement ingérable » note en 1789 James Morrison, le second du Bounty. L’errance des mutins s’achèvera l’année suivante sur l’île déserte de Pitcairn, laissant Tubuai à son isolement farouche.
Explorées par James Cook en 1769, devenues françaises à la fin du XIXe siècle, Tubuai et ses voisines des Australes comptent parmi les bouts de terres les plus isolés de la planète. Cinq îles peuplées, environ 6.600 habitants, et un seul navire pour y emmener des visiteurs : l’Aranui 5. Loin de ses bases marquisiennes, le célèbre cargo-mixte de Polynésie change de visage. En expédition vers le sud, point de fret. Il opère là en configuration de croisière pure. Le temps à bord n’est alors plus dicté par les impératifs du ravitaillement, mais par l’observation des horizons changeants.
Passé le tropique du Capricorne, la moiteur tahitienne fait place à une douceur plus tempérée. Sur les ponts extérieurs, les passagers troquent le paréo pour la petite laine et restent à proximité des mains-courates. Le roulis devient, en effet, constant et les débarquements incertains.
Ce périple n’est pas une simple succession d’escales. C’est une trajectoire géographique qui interroge notre rapport au temps et à la distance. Dans les Australes, l’arrivée d’un navire est un événement. Lorsque l’Aranui mouille au large de Rurutu, la vie suspend son cours. Les voyageurs ont d’abord rendez-vous à la mairie pour une cérémonie d’accueil : aux colliers de fleurs, chants et discours de bienvenue traditionnels s’ajoute ici le soulevé de pierre. Un colosse se présente devant un bloc dépassant le quintal qu’il doit hisser sur son épaule. L’assemblée retient son souffle… Un échec annulerait la visite !
Autre communauté, autre coutume. À Rimatara, le débarquement s’effectue à travers une fumée purificatrice. Dernière île de Polynésie annexée par la France, en 1901, celle-ci conserve un sens aigu de la superstition. Les tombes de la dynastie royale des Tamaeva sont entourées d’interdits. Grimacer devant elles, dit-on, vous défigure à jamais.
Terre nourricière
De retour à bord, conférences et échanges permettent de se familiariser avec les subtilités de l’histoire polynésienne. L’archéologue néo-zélandais Mark Eddowes raconte son peuplement : des Samoa vers les Marquises et les îles de la Société, puis vers les Australes depuis Raiatea. Cette dernière est le berceau des chefferies, un système social qui valorisait les aînés et incitait les cadets à partir. C’est ainsi que vers 1250, le navigateur légendaire Hiro quitta son clan pour accoster à Rurutu.
D’un point de vue géologique, cette île est une anomalie. Là où d’autres se sont affaissées, elle, s’est soulevée. Des falaises de calcaire corallien ont ainsi émergé, criblées de cavités mystérieuses. Dans celle d’Ana A’eo, les stalactites pleurent de sombres souvenirs. Car derrière son image de paradis sensuel, Rurutu dissimule un passé violent. Soumis à une forte pression démographique, ses anciennes tribus s’opposaient farouchement pour l’accès aux ressources alimentaires.
Le nerf de la guerre était alors le taro. Introduit aux Australes par Hiro, ce tubercule nourrissant est à l’origine des impressionnantes carrures locales. Plus qu’un aliment, le taro un symbole identitaire. À Rurutu, où on en recense quatorze variétés, les tarodières structurent encore le paysage et la vie quotidienne. Aux hommes, le travail des parcelles irriguées. Pieds nus dans la boue, ils bêchent, plantent et récoltent selon un calendrier précis.
Aux femmes revient ensuite la préparation du popoi. La scène est presque rituelle : pilon de corail en main, les « taties » frappent la pâte de taro fermenté sur un socle de pierre jusqu’à ce qu’elle devienne crémeuse. Autour, un vrai festin de produits locaux s’organise en l’honneur des visiteurs : poisson cru au lait de coco, dorade grillée, poulpe, bénitier, fruit à pain… Les délices de l’autosuffisance.
Dans les Australes, chaque île possède son propre équilibre. Leurs terres fertiles sont de véritables greniers. Tubuai produit notamment carottes, pommes de terre, pastèques et litchis, qu’on apprécie jusqu’à Tahiti. Côté mer, les lagons, les tombants et le large offrent du poisson quelles que soient les conditions. Le coprah, dont on extrait l’huile de coco, complète les revenus, surtout sur Rimatara, où chaque famille bénéficie d’une plantation.
L’artisanat est l’expression la plus visible de cette économie du temps long. Les techniques de tressage, notamment, exigent dextérité et patience. Partout, les femmes transforment les feuilles séchées de pandanus en chapeaux, nattes et paniers. Autre spécialité : les colliers de coquillages. Jusqu’à 5.000 sont nécessaires pour confectionner une seule pièce !
Question de mana
À Tubuai, « sacré » n’est pas un vain mot. Au détour des chemins affleurent les vestiges de plus de mille marae, dont une vingtaine reste entretenue. Ces plateformes de pierre sont le cœur battant des anciens clans, des lieux chargés de mana, cette force surnaturelle transmise par les ancêtres et indispensable à la prospérité. Ces structures se présentent comme des enclos de pierre, organisés autour d’un bloc dressé symbolisant le fondateur d’une lignée.
L’organisation sociale des îles reposait jadis sur ces lieux, véritables centres politiques et religieux à la fois. Celui attribué à Hiro, sur l’île de Raivavae, impressionne par la taille de ses pierres, les plus massives des Australes. Aujourd’hui encore, malgré la prédominance du protestantisme, le site conserve une aura palpable. On y chuchote en se gardant bien d’y pénétrer sans y avoir été invité.
Lagon ourlé de cocotiers, îlots coralliens parfaitement disposés, couronne récifale presque irréelle. Et en arrière-plan, une masse volcanique qui se dresse avec élégance. Raivavae est la « Perle des Australes ». Comment ne pas être frappé par l’intensité de ses bleus qui évoluent selon l’heure et l’humeur du ciel ? Sa beauté rivalise avec celle de Bora Bora. La tranquillité en plus. Ici, mille habitants seulement, quand Bora Bora en compte plus que tout l’archipel des Australes.
Raivavae abrite des trésors encore plus secrets. Ses tiki, taillés dans le tuf rouge, témoignent d’une spiritualité d’influence marquisienne. Souvent réputées guerrières, ces statues anthropomorphes sont ici féminines. Leur sourire énigmatique est trompeur. Il figure en réalité un croissant de lune, symbole du double cycle lunaire et menstruel. Quant à leurs jambes fléchies, elles évoquent l’accouchement et un culte de la fertilité, exceptionnels à l’échelle polynésienne.
Au-delà de ce groupe d’îles méridionales, l’Aranui met le cap à l’est, puis pique à nouveau vers le sud. Les jours de mer s’étirent, suspendus au ronronnement des moteurs. On flâne sur les ponts. Certains bouquinent sur leur transat. D’autres guettent un souffle de baleine. La houle est souvent formée, mais jamais dissuasive. Le tutoiement de rigueur avec l’équipage polynésien participe à détendre l’atmosphère, surtout le soir, lorsque marins, officiers et passagers trinquent ensemble sur des airs d’ukulélé.
L’ombre du Bounty plane toujours, mais on ne signale aucune rumeur de mutinerie dans les coursives. Au contraire. Une rêverie collective s’installe. On comprend que ces journées de traversée font partie intégrante du voyage. Sans elles, Rapa Iti ne serait qu’un point isolé sur la carte. Avec elles, la plus lointaine des Australes devient une promesse.
L’ultime frontière
L’isolement devient soudainement palpable. Rapa Iti est aussi esseulée dans l’immensité du Pacifique que sa grande sœur Rapa Nui, plus connue sous le nom d’île de Pâques. 500 habitants perdus à 1.400 km au sud de Tahiti ! C’est le territoire français le plus difficile d’accès : huit jours de voyage minimum depuis la métropole. Sans aéroport ni aucune infrastructure touristique, l’île ne vit que par la mer.
Dans la lumière rasante de l’aurore, son approche est saisissante. Ancien cratère volcanique effondré, la baie d’Ahurei, s’ouvre comme une forteresse naturelle. Ses reliefs abrupts évoquent davantage l’Écosse que la Polynésie des cartes postales. Ici, pas de lagon turquoise ni de plages de sable blanc. La beauté est brute, presque austère, forgée par la force des éléments. Si la houle se forme, le navire ne pourra pas sortir de la caldeira…
L’éloignement de Rapa impose un mode de vie communautaire, fondé sur les travaux agricoles, la pêche et les animations scolaires. Mais les enfants quittent l’île très tôt pour poursuivre leur scolarité à Tubuai, puis à Tahiti. Un départ toujours vécu comme une déchirure.
Il n’y a pas d’hôtel sur l’île. Pour y séjourner, il faut être accueilli chez l’habitant. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, elle était administrée par un conseil des chefs. Cette organisation a laissé son empreinte : Rapa est un des rares territoires français non cadastré. Aucun titre de propriété. La terre appartient collectivement aux descendants des familles originelles.
Ce système est géré par un conseil de sages, institué en 1996. Trente membres des familles principales composent cette assemblée, dont sept forment un bureau renouvelé tous les cinq ans. La modernité avance à pas comptés. Et personne ne semble pressé de la voir accélérer.
La santé est un sujet capital lorsqu’on ne peut compter que sur soi-même. Rapa dispose d’une petite unité de soins tenue par deux précieuses infirmières. Un médecin itinérant passe deux fois par an, durant les vacances scolaires. Et en cas d’urgence, un rapatriement sanitaire par hélicoptère peut être décidé par le Samu de Tahiti. Mais il faut compter huit à dix heures entre un appel à l’aide et l’arrivée des secours. La prévention est donc une priorité absolue. Quant aux prélèvements sanguins, ils doivent attendre les rares passages du cargo Tuhaa Pae pour être acheminés à Papeete…
À partir de 2027, le nouveau cargo-mixte Aranoa viendra épauler ce dispositif. Décidé en concertation avec le conseil des sages, son déploiement restera toutefois mesuré. Pas question de bouleverser l’équilibre local ni de puiser excessivement dans les ressources pour accueillir plus de visiteurs. Dans ce bout du monde à l’équilibre fragile, chaque décision engage l’avenir.



















